Le jeu des harpies C.H

Pauvre petite chose. Incapable de garder pour elle ses plus grandes craintes, celles qu’elle refusait de voir. Celles qui, tapies dans les ombres, mordaient, mordaient encore sans jamais se montrer vraiment. Ne demeurait que les morsures sanguinolentes qu’Alice ne parvenait plus à panser. Elles coulaient sans interruptions, vomissant des démons nés de ses doutes.
Je suis condamnée à devenir épouse.
Je devrai enfanter.
Ma vie sera liée à un être que jamais je n’aimerai.
Mon corps ne m’appartiendra plus jamais.
Alice hurlait en silence, condamnée à donner plus qu’elle ne voulait posséder à un homme sans visage, mais un homme tout de même.

Un homme, Alice en avait un juste devant elle, sous ses doigts malingres. Celui-ci affirmait haut et fort des inepties auxquelles Alice ne croyait plus. Pourtant, elle en avait envie. Oh, Circée, elle voulait y croire. Elle voulait qu’un “non” puisse devenir un rempart. Elle voulait que la révolte qu’il exsudait se mue en armée et les protège tout deux du poids de leurs responsabilités.
Mais il ne s’agissait que de mots. Il ne s’agissait que de volonté. L’honneur et le devoir prévalaient sur absolument tout.

Alice ne parvenait plus à regarder Christopher. Ses dents serrées retenaient les tremblements de sa mâchoire. Elle ne voulait pas de ce mariage. Elle ne voulait d’aucun mariage. Si elle refusait celui ci, qu’adviendrait-il ? Tante Élise, elle, n’abandonnerait pas. Elle poursuivrait ses inlassables recherches de prétendants. Par ces fausses fiançailles, Alice avait avoué vouloir être libre de s’amuser. Tante Élise ne le permettrait pas. Elle dirait sans sourciller qu’une jeune femme de son rang nuisait à sa famille en participant à de tels événements, qu’elle était idiote et dangereuse, qu’elle n’aurait pas toujours ce visage appréciable, qu’il lui fallait maigrir, que ce serait plus dur avec l’âge. Que, tout de même, Alice allait sur ses dix-neuf ans, qu’elle devrait déjà être mariée, qu’il ne fallait plus perdre de temps si elle voulait avoir suffisamment d’héritier à disperser dans toute la Grande-Bretagne une fois l’âge atteint.
Alice était fatiguée d’entendre d’autres qu’elle lui dire ce qu’elle devait faire de son corps.

Les secondes s’étiraient entre Alice et Christopher. Si l’une s’employait à rester figée dans une dignité agitée, l’autre s’employait de toutes évidences à réfléchir, retrouver contenance ou avaler la vérité sur les femmes victimes des mariages arrangés.
Idiote. Il devait la connaître, cette vérité. N’avait-il pas une sœur ? Alice ne savait plus bien. Tante Élise lui avait tant et tant parlé des Hangoover qu’elle n’était plus certaine de ce qu’elle avait retenue ou non. Pour une première fois dans sa courte existence, elle s’était sentie piégée. Elle avait joué avec Christopher, et avait perdu contre Tante Élise. Circée, elle ne jouait même pas avec eux ! C’était injuste et cruel.
Père. Que dirait-il de cela ? Il n’accepterait pas, n’est-ce pas ? Il enverrait paître Lilian Hangoover et ses maudites serres ! Il lui servirait un joli sourire et lui dirait qu’il ne marierait pas sa plus jeune fille, la chair de sa chair, sa plus grande fierté, à une famille qui ne respectait pas ses préceptes. Il se tournerait vers Alice, se baisserait pour être à sa hauteur et lui dirait qu’il ne laissera personne lui voler son avenir prometteur.
Ou bien lui dirait-il mot pour mot ce qu’il lui avait rétorqué après sa première entrevue avec la marieuse, âgée de quatorze ans :

« J’aimerais t’épargner tout cela, soit en assurée. Je prendrais chacun de tes fardeaux et les ferais mien sans sourciller, si cela m’était possible. Hélas, je n’en ai pas le pouvoir. »

Il n’avait jamais cherché à se battre pour elle. Jamais. Lui qui avait fuit la France, lui qui avait épousé une Née-Sorcière allemande, lui qui lui avait fait trois enfants, lui qui avait juré de protéger la Grande-Bretagne contre les Mages Noirs et craché au visage des dirigeants de ce même pays, consentait à sacrifier sa fille pour des traditions que lui-même n’avait pas respecté.
Si même son père l’abandonnait, que pouvait-elle attendre des promesses des autres ? La seule à laquelle Alice avait toujours pu faire confiance, c’était à elle et à elle seule. Mais aujourd’hui, elle ne se sentait plus fiable. Parjure.

Je crois que j’ai peur. Je pensais y être devenue hermétique. Je croyais être suffisamment forte pour affirmer que plus rien ne m’effraie. On m’a battue, on a voulu attenter à ma vie, on m’a mutilée, on m’a arraché mon père, puis mon frère. Je me suis toujours relevée. J’ai cessé d’avoir peur lorsque j’ai compris que la rage était plus puissante, qu’elle était la seule bannière sous laquelle je devais me ranger pour avancer. J’ai ployé genoux devant la vengeance, je me suis faite son plus fidèle soldat. J’ai renié ma mère, j’ai fondé un mouvement révolutionnaire. J’ai choisi de me battre, de faire payer à tous le poids de mes peurs passées. Et aujourd’hui, je tremble sous le regard de mes Ancêtres face à la main d’un destin que je n’ai jamais pu ignorer. J’ai peur, et cette fois, je crains de ne jamais pouvoir la muer en rage, car cela ferait de moi ce que je ne veux pas être.
Une traîtresse aux yeux de ma famille.


Son cœur battait fort, fort, toujours plus fort. Sa gorge se serrait. Son estomac se nouait. Une traîtresse. Toujours ce mot. Gravé tant dans ses chairs que dans son être. Une traîtresse. Harrison aurait ajouté “à son sang” si elle avait eu plus de place sur cette joue juvénile. A son sang, oui. Mais aussi à sa famille, à son sang, à sa personne. Faible et traîtresse, Circée… cela faisait beaucoup pour une seule sorcière.

La voix de Christopher retentit soudain. Alice ouvrit de grands yeux en tournant la tête vers lui. Leurs yeux se verrouillèrent alors que l’homme affirmait encore une fois des mots qu’Alice n’était pas sûre de comprendre… ou de vouloir comprendre.
On fait traîner, dit-il. On ne dit pas “non”, entendait-elle, mais on ne dit pas “oui”.
Une cascade s’abattit sur les épaules d’Alice. Des frissons gelés serpentèrent le long de ses membres. Elle écarquilla les yeux.
Le temps de “quoi”, Christopher ?
Cette phrase ne devait pas être terminée. Elle devait rester ainsi, car ni lui ni elle ne s’entendrait sur la fin.

Alice restait figée, ses yeux plantés sur Christopher. Ses pensées, elles aussi, avaient cessé de s’agiter dans son esprit. Ne restait plus qu’un silence mental qu’elle ne connaissait plus depuis des mois et des mois. “On fait traîner”, voilà tout ce qui demeurait dans son crâne. Ne pas faire un choix, c’est en faire un. Voilà ce que rétorquerait Tante Élise. Thomas. Thomas ? Que dirait Thomas ? Il soufflerait un rire faussement amusé, se pencherait à la hauteur d’Alice et Christopher pour leur exposer son éternel sourire, et leur dirait sans doute que c’est une défense imparable, mais qu’une défense reste une défense, qu’un bouclier finit toujours par céder car, en face, l’ennemi apprend.

Christopher se montrait prêt à se battre pour elle. Oui. C’était bien cela. Lui ne tenterait jamais le moindre geste déplacé envers elle. Lui non plus, ne voulait point se marier. L’esprit d’Alice se remit en marche. Christopher ne voudrait jamais d’enfant, ou du moins pas avec elle. Il ne voudrait que sa liberté. Il ne serait jamais sur les talons d’Alice. Il la laisserait tranquille. Les rouages de ses songes se mirent à tourner avec lenteur, puis plus rapidement. Se marier avec Christopher était la meilleure chose qui pourrait lui arriver. Alice ne tomberait jamais amoureuse de qui que ce soit. Christopher ne chercherait pas à lui faire d’enfant. Ils seraient mari et femme, mais jamais amant. Christopher était le mouron noir de sa famille. Alice ? La louve déguisée en biche blanche.
Faire traîner, oui. Le temps de convaincre Christopher qu’un « non » franc valait cent fois un « oui » mielleux.

Alice s’écarta de Christopher. Ses mains retrouvèrent leur place dans son dos. Tremblantes, certes, mais d’euphorie. La solution était sous ses yeux depuis le début, grimé en lutin de cuir et de nonchalance, haïssant le carcan sociétale aussi sûrement qu’elle. Un mouton noir aux dents molles mais point dénué de courage.
Alice dressa le menton. Elle dénoua ses mains pour en tendre une vers Christopher.

« Faisons traîner », annonça t-elle, ses yeux levés vers l’homme, sa voix cherchant à reprendre contenance. « Vous demeurerez libre, et moi, je ne souffrirai pas d’être à nouveau jetée sur le marché. Pas de “non”. Pas de “oui”. Elles ne disposent d’aucun autre levier contre nous. » Le regard d’Alice se fit plus aiguisé alors que naissait à ses lèvres un sourire qui n’en était pas vraiment un. « Votre harpie de mère regrettera amèrement d’avoir voulu vous marier à une gamine, je puis vous le promettre. »

Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

Le jeu des harpies C.H
Maintenant que l'idée s'est déposée dans son esprit, Christopher s'en saisit comme d'une arme. Son ego mettra certainement du temps à se remettre du regard victorieux que fera peser sur lui sa mère lorsqu'il ne lui dira pas non et donc quand elle entendra un « oui ». Il le hantera, ce regard brillant, ce menton pointu qui se dressera comme pour dire « je t'ai eu, mon fils. Enfin tu rentres dans le rang ». La rage l'étouffera, l'ego froissé, la fierté blessé. Cela sera douloureux... Mais ce que ce sera bon quand dans quelques mois, lorsqu'Alice aura trouvé une solution pour se défaire des devoirs de sa famille ou quand elle aura trouvé une personne à laquelle elle voudra de bon cœur se lier, Christopher ira retrouver sa mère pour lui dire qu'en fait non, plus de fiançailles, plus de mariage ! « Comprenez... J'ai changé d'avis ! ». Et le sourire victorieux, cette fois-ci, ce sera lui qui le portera quand Lillian Hangoover comprendra qu'elle a perdu le lien qu'elle pensait avoir avec la famille Sangblanc. Tous ses plans s'effondreront, tous ses espoirs, tous ses grands projets. Car Christopher ne souffrira pas de la déception de sa mère ni de celle de son père — il n'a après tout jamais connu autre chose. Il ne souffrira pas d'avoir blessé sa famille et d'avoir affaibli leur lueur au sein du paysage politique du pays. Il rentrera chez lui libre, heureux, avec le sentiment féroce d'avoir prouvé une bonne fois pour toute que la liberté est son étendard.

Ce n'est pas un sacrifice, réalise-t-il en se détachant enfin du meuble qui avait emprisonné son regard. Ce n'est pas un sacrifice, c'est une ode à la liberté. Christopher ramène son regard sur Alice, prêt à la convaincre, quoi qu'elle en pense et quoi qu'elle en dise, que c'est la meilleure façon d'agir. Elle crachera, elle renâclera car elle est tant plongée dans son désespoir et son assurance qu'elle doit remplir son devoir qu'elle ne voit pas qu'elle peut se soustraire au piège qui se referme autour d'elle. Ce n'est pas grave, Christopher finira par lui rentrer dans le crâne que ce mariage n'aura pas lieu et qu'ils peuvent en attendant lutter d'une autre manière. Il le fera car il ne veut pas voir de nouveau Annabelle vivre son destin funeste. Qu'importe que ce soit Alice face à lui et qu'il ne soit pas attaché à elle comme il est attaché à sa sœur. Qu'importe, il ne le peut pas.

Son regard trouve le sien ; ses billes argentés ne brillent plus du désespoir qu'il a cru voir tout à l'heure. Elle l'observe d'un regard profond sans que ses traits ne tremblent ou ne frémissent. Alors peut-être que pour une fois elle l'a écouté et qu'elle est prête à suivre ses conseils ? Elle s'éloigne de lui, Christopher se redresse sans s'éloigner pour autant du mur sur lequel il est appuyé. L'attitude d'Alice change, ses mains se croisent dans son dos et le regard qu'elle pose sur lui semble rempli d'une nouvelle force à laquelle il ne s'attendait pas. Pour la première fois depuis qu'il est sorti en trombe du salon, les épaules de Christopher se détendent et quelque chose se dénoue en lui. Ce sentiment s'affirme presque violemment lorsqu'Alice décroise les mains pour lui en tendre une. Une vague violente qui s'élève en lui et qui s'abat dans son esprit. C'est bon, il n'a plus besoin de lutter contre ses idées désuets et affligeantes, elle accepte son plan, elle accepte son aide mais aussi le mensonge qu'ils vont créer ensemble à la fois pour mettre des roues dans les plans des Hangoover mais aussi pour la protéger elle d'un destin qu'elle ne désire pas. Il n'y aura pas d'autre Annabelle. Pas cette fois-ci. Pas sous mes yeux.

Avant même qu'elle termine de parler, la main de Christopher vole vers la sienne et l'agrippe fermement pour sceller leur accord. C'est la première fois qu'ils entrent en contact sans que cela soit dans un but d'humiliation, de moquerie ou d'entrave. Ses doigts sont tellement fins entre les siens qu'il a peur de les malmener. Sa poigne se desserre. Il la lâche rapidement. Sur ses lèvres apparaît un sourire narquois, réponse à la réplique d'Alice qui semble avoir retrouvé son mordant.

« Permettez-vous, réplique-t-il sur le même ton. Je serai aux premières loges quand elle commencera à le regretter. »

Il ne pensait pas qu'elle serait si prompte à accepter mais finalement quelle autre solution a-t-elle ? Jamais plus elle n'aura la chance de tomber sur un homme prêt à mentir à sa propre famille et à la plonger dans l'opprobre juste pour lui faire gagner quelques mois. Elle a tout intérêt à accepter et lui... ? Lui, il s'accroche au regard effaré de sa mère lorsqu'il viendra la voir dans quelques mois en lui donnant un « non » clair, net et concis. Après cela, plus jamais elle n'osera lui faire de nouvelles propositions : qui voudrait d'un homme qui change d'avis comme de chemise ?

Les yeux de Christopher restent quelques secondes plongés dans ceux d'Alice avant qu'il s'éloigne du mur, le dos droit.

« Faisons traîner, » conclut-il avec un hochement de tête.

Il n'y a rien de plus à rajouter et il ne préfère pas prendre le risque qu'elle change d'avis ou panique de nouveau à l'idée de son inéluctable destin — croit-elle. Christopher ignore son cœur qui se serre et fait un pas pour s'approcher de la commode qui habille le mur d'en face. Il se penche pour se regarder dans la vitre du cadre accroché au-dessus du meuble. Il n'aperçoit qu'à peine son reflet, mais cela suffit pour qu'il voit l'horreur qu'est sa coupe de cheveux. Il marmonne une insulte entre ses lèvres et entreprend de se recoiffer avec ses doigts.

Il a douloureusement conscience des portes qui n'attendent qu'eux, à sa droite. Il entend de nouveau son cœur battre dans ses oreilles, il sent ses coups furieux contre sa cage thoracique, la chaleur qui pique sa main qui a touché celle d'Alice, la brûlure de son regard sur lui. Mais si un instant plus tôt il était prêt à monter au créneau et à se repaître du désespoir futur de sa mère, maintenant que c'est le moment de retourner faire face aux deux harpies, Christopher est incapable de faire un geste vers le salon. Il se peigne lentement de ses doigts, très lentement, en prenant soin de ne pas croiser son regard dans le reflet ou de ne pas regarder la tâche blanche qu'est Alice, dans la vitre. Rendre aux mèches sur le dessus de son crâne leur légèreté en y passant brièvement les doigts, comme ça. Appuyer sur l'arrière de la tête pour coller son vilain et éternel épi sur son crâne, voilà. Dompter les mèches noires sur le dessus de son oreilles pour qu'elles prennent le pli habituel. Voilà, comme ça.

Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

Le jeu des harpies C.H
Alice n’avait jamais songé que la place de sa main était dans celle de Christopher Hangoover, ses yeux nichés dans les siens, pour une promesse silencieuse. Résonnait sourdement la fatalité qui, désormais, faucherait ceux qui avaient osés se liguer contre eux pour un jeu auquel ils ne furent jamais conviés. Llilian Hangoover paierait. Alice n’était pas biche. Alice était louve.
Et à présent, elle allait pénétrer dans la bergerie et égorger tout les moutons.
L’un d’entre eux, le galeux, le noirâtre, celui que l’on condamne pour ses envies de liberté, marcherait à ses côtés. Elle limerait ses dents pour en faire des lames. Il viserait les mollets pendant qu’elle s’attaquerait à la gorge. Un mariage ? Grands Ancêtres. Le glas sonnera avant les matines.

Le sourire de Christopher, celui la même qu’Alice avait appris à haïr, invoqua le sien alors que son menton se dressait plus haut. Oh, oui. Il sera aux premières loges. Il participera à l’attaque. Il adorera voir une gamine rappeler à sa mère qu’elle avait eu tort de voir en lui un chiot apeuré, et en elle une fillette manipulable. Circée ! Alice excusait d’une euphorie qui agitait son coeur. Elle n’avait plus qu’une envie : retourner dans le salon, se planter devant Lillian Hangoover et lui rappeler que se tenait face à elle une sorcière qui ne craignait rien. Elle regretterait la satisfaction que lui avait inspiré la situation. Au coucher, elle maudirait le visage d’Alice. Au levé, elle sentira son ventre se nouer à l’idée d’avoir fait la plus grande erreur de sa misérable existence. Elle comprendra que rien ni personne ne saurait contraindre Alice. Circée, elle se fustigera d’avoir engendré l’homme qui avait ramené Alice sur le droit chemin : celui de la vengeance.

Alice se tourna vers les portes du salon. Curieusement, tante Élise ne s’était toujours pas levée pour la rejoindre, pour murmurer à ses oreilles des paroles creuses, des rappels de ses responsabilités. Des responsabilités, poupée de chair, femme sans cœur ? Alice ne les ignorait pas. Alice composait avec. Elle ne voulait pas se marier, mais le ferait. Pas pour tante Élise, pas pour Père, mais pour les Ancêtres et pour elle-même. Le mariage ne serait point un bouclier mais un mur derrière lequel elle se cacherait, le temps de parvenir à ses fins. Elle n’enfanterait pas. Elle ne distillerait pas son sang. Elle ne transmettra pas son cruel héritage. Elle en créerait un autre. Ni Lillian ni Élise ne disposait d’arme contre elle. Contre Christopher ? Encore moins. Elles n’avaient rien. Absolument rien.

Le regard d’Alice revint sur Christopher. Elle était sa meilleure chance de continuer à vivre comme il l’entendait. Grâce à cet union, il ne souffrirait plus des assauts de sa mère. Elle ne lui présenterait plus de nouvelles femmes. Pourquoi le ferait-elle ? Alice était le meilleur parti de tout ce maudit pays. Elle était tout ce que Lillian Hangoover pouvait espérer pour sa famille. Donovan Hangoover, cet infâme cafard, jalousera Christopher. Le coeur d’Alice se recouvrit d’un voile de soie en songeant qu’elle serait au plus proche de Derek. Elle veillerait sur lui plus solidement que jamais. Elle pourrait le préserver des fureurs de son père, ou bien le prendre sur le fait et enfin, Circée ! Enfin lui passer l’envie de lever la main sur un enfant. Elle pourrait l’inviter pour un duel amical et trancher son visage de part en part légalement.
Alice détruirait ces monstres de l’intérieur.

Cette fois, Christopher semblait moins prompt à retourner au combat. La bonne mise en place de ses cheveux avaient désormais plus d’importance. Alice l’observa faire, silencieuse, ses mains de nouveau croisées dans son dos. Ce n’était pas la première fois qu’elle le surprenait à se montrer soucieux de son apparence. N’était-ce pas la première chose qui les avaient liés, elle et lui ? Une robe en tulle et un pantalon de cuir pour les opposer, une combinaison de vol pour les rassembler, des lunettes de Soleil pour sceller leur premier échange. Qui aurait-pu un jour penser qu’ils partageraient un jour une même alliance ?

Sans un mot, Alice se détourna et s’avança vers les portes du salon. Dans une inspiration, ses bras se déplièrent et ses mains ouvrirent en grand la pièce. Elle pénétra à l’intérieur, le menton haut, les mains de nouveau à leur place.

« Veuillez nous pardonner pour cette absence », jeta t-elle en s’avançant sans se presser. « J’espère que vous nous avez gardé quelques biscuits bien trop sec. Je souffrirai de n’avoir que vos exécrables manigances à me mettre sous la dent. Ah, et votre thé, madame Hangoover, est à votre image : sans saveur. Si vous espérez greffer votre misérable nom au mien, j’ose espérer que vous avez d’autres arguments à m’apporter. Jusqu’à présent, je suis déçue. »

Alice exposa un poli sourire à la harpie, le cœur brûlant d’excitation.
Il était temps d’égorger les moutons.

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Le jeu des harpies C.H
À force de peigner ses cheveux avec ses doigts, ceux-ci reprennent une forme convenable. Gonflés sur le haut de son crâne, plaqués au-dessus des oreilles, là où les côtés rasés commencent à repousser. Je suis mieux, là, songe Christopher qui passe désormais à ses yeux qui ont subit l'assaut de ses larmes — retenues à temps, heureusement. Si Christopher n'est pas homme à rougir de ses larmes, il y néanmoins des personnes devant lesquelles il n'a pas la moindre envie de les laisser couler. Son visage mériterait de passer sous l'eau froide pour détendre ses traits et dégonfler ses yeux. Il essaie de ne pas songer aux portes sur sa droite. Ses doigts descendent de sa tête au col de sa chemise qu'il arrange, en tendant le cou pour mieux s'observer dans le reflet du cadre. Il a choisi l'une de ces chemises que sa mère exècre car elle n'a rien de classique : large, courte, associée à un pantalon qui ne comporte aucune pince et qui remonte trop haut sur ses hanches. Lorsqu'en les accueillant sa mère l'a épinglé d'un regard qui condamnait absolument tout de lui, à commencer par sa chemise, Christopher s'est senti beau.

Sans faire exprès, il croise son regard dans son reflet. Son cœur se serre. Je vais lui proposer de monter, se convainc-t-il en suivant la courbe de ses yeux bridés. Sur le balcon, je fume une clope... La vieille peut bien attendre un peu. Ça va la rendre folle. Pourtant il ne se redresse pas, il continue d'arranger sa mise. Cinq minutes encore et puis...

Un mouvement dans son dos le force à tourner la tête, si rapidement qu'une douleur jaillit dans le haut de la nuque. Il y porte aussitôt la main, mais la douleur devient secondaire lorsqu'il s'aperçoit qu'Alice s'avance vers les portes. Elle a ce quelque chose de déterminé qu'elle avait déjà dans la salle du Pitiponk quand elle s'éloignait de lui sans lui laisser le temps de parler et qu'il courait derrière elle comme un con. Christopher se précipite derrière elle comme un con. Son cœur se fracasse contre sa cage thoracique, il a envie de l'attraper et de la tirer brusquement en arrière. Pas maintenant, c'est trop tôt ! La panique lui serre la gorge et lui donne chaud. Il craint tellement qu'elles les entendent tout à coup et viennent les trouver qu'il n'ose pas arrêter Alice d'un mot. Il a à peine réussit à se rapprocher d'elle qu'elle ouvre déjà les portes du salon.

Christopher s'arrête subitement avant l'ouverture, encore caché par le mur. Il aperçoit une dernière fois la chevelure blanche d'Alice avant qu'elle pénètre dans le salon comme une conquérante. Incapable d'avancer, il reste là, le cœur battant, l'oreille tendue comme il le faisait enfant quand il espionnait les conversations de ses parents, exactement au même endroit. Puisque personne n'est là pour le regarder, il se permet les yeux écarquillés vers le sol. Son poing serré vient appuyer sur sa bouche. Il plante les dent dans son index, l'oreille tendue. La voix d'Alice résonne. Elle n'a plus rien du gémissement effaré qu'elle a eu plus tôt — même s'il ne l'avouera jamais, pas à elle en tout cas, Christopher est impressionnée par la rapidité avec laquelle elle s'est remise de la panique qui l'a gagnée. On ne pourrait pas croire qu'elle s'est effondrée dans le couloir quand on entend cette voix.

Il n'a jamais douté de la réplique d'Alice, depuis leur première rencontre elle montre qu'elle est bonne à cela, à répliquer, répondre, humilier sans paraître le faire, reprendre le contrôle des conversations, même les plus houleuse. À Tinworth, aucun d'eux n'a réellement pu prendre le pas sur l'autre, c'est quelque chose qui l'avait beaucoup frustré. Et que dire de la soirée d'intégration ! Christopher ne veut pas y penser. Entendre Alice se dresser ainsi devant sa mère... Il ferme brièvement les yeux, écoute son sang rugir dans ses oreilles. Il pourrait la laisser faire, elle rendrait folle sa mère. Et lui s'en irait ou reviendrait quand la discussion serait passée à autre chose. Il n'a pas envie de rentrer. Il n'a pas envie, pas envie. Son idée lui parait tout à coup idiote et complètement irréfléchie. Il ne veut pas que qui que ce soit pense qu'il est fiancé à Alice putain de Sangblanc. Il ne veut pas que qui que ce soit pense qu'il est fiancé à une gamine. Il ne veut pas que qui que ce soit pense qu'il est fiancé tout court. Surtout pas sa mère. Sa mère qui le regardera victorieusement. Il le voit ce regard, celui qui dira : enfin ! Il ne peut pas !

Un hoquet de surprise dégouline de sa gorge lorsque les insultes à peine voilées fusent. Les Hangoover sont un peu plus discrets que cela lorsqu'il s'agit de mépriser les autres et de les insulter mais il n'est pas étonné qu'Alice ne prenne pas de gants. Il imagine sans mal le visage de sa mère se durcir et ses lèvres se pincer, son menton se lever, son regard fixe épingler Alice comme pour la poignarder. Ce n'est plus qu'une question de secondes maintenant avant qu'elle n'intervienne. Christopher fait un pas en avant puis s'arrête, le cœur battant. Il se retourne pour regarder vers l'escaliers dont le sommet se perd dans les ombres. Il n'aurait qu'à monter là-haut et faire comme si de rien n'était... Mais la voix d'Alice résonne encore. Jusqu'à présent, je suis déçue. Un rire sans son secoue les épaules de Christopher. Il desserre le poing et se passe la main sur la joue. Il déglutie péniblement. Elle est y allée, c'est à lui maintenant de revenir, de faire ce qu'ils ont dit. Elle l'a fait, il peut le faire. Et puis il sait qu'elle aura toujours quelque chose à répliquer, même quand lui aura la bouche vide. Il lève la tête vers le plafond, ferme les yeux et prends une longue expiration qu'il déroule en une tout aussi longue expiration.

D'un pas, il s'élance en avant. Sa main a retrouvé sa place dans la poche de son pantalon. Il apparaît dans l'embrasure de la porte. D'un regard circulaire, il fait le point sur la situation. Alice plantée au milieu de la pièce, royale avec son dos droit et son menton qu'il sait dressé. Autour d'elle, les harpies, comme elle les appelle. À droite sur le canapé, Elise Sangblanc, le regard tourné vers eux. À gauche sur le canapé qui fait face, Lillian Hangoover dont le regard passe d'Alice à lui lorsqu'il apparaît. Comme prévu, ses lèvres sont pincées. Christopher sent un rictus étirer ses lèvres ; réaction naturelle à la vision de sa mère.

« Le thé vert du Zhejiang manque de saveur quand on est habitué au thé anglais, » affirme-t-il en arrivant comme s'il n'avait jamais hésité à s'enfuir, la mine rebelle, et comme s'il n'y avait rien de plus important que la question du thé. Il s'arrête aux côtés d'Alice. « Grand-mère Xīn Yán aurait choisit du Earl Grey, » commente-t-il en croisant le regard de sa mère.

Bien que cela soit peu visible pour les personnes qui ne la connaissent pas, Christopher, lui, voit tout l'effet de ses paroles sur sa mère. Le coin des lèvres qui s'affaisse, le regard qui devient glacial, les épaules qui se tendent. Même s'il avait utilité le prénom anglais de sa grand-mère, le seul qu'elle acceptait d'entendre lorsque l'on parlait d'elle ou s'adressait à elle, sa mère n'aurait pas apprécié ses paroles. Quelle idée aussi de choisir du thé importé de Chine alors qu'elle ne boit que du bon thé anglais ! Il l'a remarqué dès qu'il s'est assis tout à l'heure. Tentative pitoyable de rappeler que leur famille n'est pas qu'une énième famille anglaise ambitieuse ? Grand-mère Sienna a mis tant d'ardeur pour effacer ses origines et s'en éloigner que les piètres tentatives de Lillian de rappeler quelles sont leurs racines paraissent dérisoires. Si tant est que les Sangblanc aient compris quoi que ce soit au choix de son thé, évidemment.

Christopher dépasse Alice pour aller se jeter dans l'un des fauteuils, en chipant au passage l'un des biscuits dont elle parlait. En vérité, ils ne sont pas trop secs mais peut-être a-t-elle le palais fin — venant d'elle, ça ne l'étonnerait pas.

« J'ai hâte d'entendre les arguments, » annonce-t-il, un sourire insolent dans la voix, en gobant le biscuit.

Il lève une jambe pour poser négligemment sa cheville sur son genou, un bras abandonné sur l'accoudoir. Mince, j'aurais dû remonter ma manche pour qu'on voit mes tatouages..., regrette-t-il en ramenant ses yeux sur le visage froid de sa mère.

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Le jeu des harpies C.H
Plus tard

Le vent d’Automne soufflait sur Godric’s Hollow. Alice enfonça son cou dans son foulard de soie. Elle regrettait de ne point avoir enfilé son épais manteau de fourrure pour préféré la délicatesse d’un duster coat en daim. La jeune française mettait toujours une grande énergie à se vêtir, quelque soit la situation. C’était comme choisir son armure d’après le champ de bataille.

Le regard vide, le bas de son visage caché dans la soie, Alice demeurait droite et solide face à Christopher. Elle respirait l’odeur de la cigarette que l’homme était occupé à fumer, assis sur ce banc, dans cette rue, dans cette ville qui n’avait rien de bien à leur offrir sinon douleurs et ressentiments.
La suite de l’entrevue avec les harpies ne s’étaient point déroulés comme Alice l’avait escompté. Lillian Hangoover n’était pas une adversaire facilement désarmée. Elle disposait d’armes héritées de longues années d’existence. La confrontation lui avait arraché toute satisfaction d’avoir enfin recouvré son ardeur. Ses mains enfoncées dans les poches de son duster lui semblaient encore tremblantes, et le froid n’y était pour rien. Elle repensait aux combats, aux violences silencieuses qui avaient abîmées ses défenses, aux regards aiguisés, aux sourires froids. Elle repensait à tante Élise et ses sourires de façades, à ses exécrables mots sur leur hypothétiques futures progénitures qui, selon elle, seraient “absolument charmants et ô combien prisés par les familles en quête de métissage”. Des mots abominables, dégoûtants dans la bouche d’une femme incapable de ressentir de l’inconfort d’aborder ce sujet de cette façon là. Alice s’était sentie prête à vomir plus de fois qu’elle ne souhaitait le compter. Elle revoyait encore le visage de tante Élise, drapés d’émotions feintes, tantôt la surprise, tantôt la joie, tantôt la complicité. Des mensonges, que des mensonges. La seule vérité qui demeurait était la suivante : elle voulait sincèrement que sa seule et unique nièce épouse un homme de quinze ans son aînés. Était-ce une horreur absolue ? Oh, Alice, non, bien sûr que non ! Tante Élise avait épousé deux hommes de vingt ans ses aînés et n’en tirait que de bons souvenirs, n’est-ce pas ? De bons souvenirs et de l’or à ne plus savoir qu’en faire. Et puis, qu’est-ce qu’un mariage, sinon un engagement pouvant être annulé en cas de décès ou de meilleur prétendant ? Qui avait-il de mal à partager la couche d’un homme pour qui nous ne ressentons rien ? Était-ce si malsain de ne voir qu’en son époux un géniteur pour ses descendants ? Les hommes ne sont que des tremplins, n’est-ce pas une charmante certitude ?

Alice souffla bruyamment dans son foulard. Elle secoua la tête en poussant un râle agacé, ses boucles blanches se prenant dans son col sans qu’Alice n’éprouve la nécessité de les retirer. Après ces échanges, Mère lui semblait être bien plus fréquentables, et cela lui faisait du mal de l’admettre. Et que dirait-elle, d’ailleurs ? La connaissant, elle aurait refusé en bloc une pareille union. Ce ne serait pas l’âge qui la débecterait, bien sûr, mais le sang Hangoover, le comportement de la matriarche et leurs traits asiatiques.
Tout bien réfléchi, Mère n’était pas plus fréquentables que les deux harpies qu’ils venaient de quitter.

Les yeux d’Alice tombèrent sur Christopher. Ses épaules contractées par la colère se détendirent un peu, juste un peu. Serait-elle devenue comme lui si Mère avait continué à l’élever ? Serait-elle devenue le mouton noir de sa famille ? Aurait-elle finit par la haïr ? Serait-elle recouvertes de tatouages ? Ce dernier point ne lui déplairait point mais, voyez-vous, cette peau demeurait son plus précieux héritage.
Si les Sangblanc n’avait pas récupéré Alice, elle ne serait peut-être plus de ce monde pour lutter contre des épousailles. Elle n’aurait jamais abandonné le combat contre le Conseil. Elle aurait prit toujours plus de risque. Elle aurait fouillé toute la Grande-Bretagne pour retrouver Jacob. Elle n’aurait jamais, jamais, jamais abandonné et, comme il y a six ans, Alice aurait été victime de la violence des représentants de la Justice. Mais, cette fois ci, on ne se serait pas contenté de lui casser le poignet, non, car monsieur Penwyn n’aurait pas été là pour la sauver.

Ses mains s’extirpèrent de ses poches pour grimper dans ses cheveux. Elle les tira en arrière, dévoilant son visage rougies par le froid. Ses yeux se levèrent sur le ciel gris qu’elle contempla sans protection solaire.

« Est-ce que vous détestez votre mère ? » demanda t-elle soudain.

Alice, elle, ne détestait pas sa tante. Les Ancêtres savent que ce serait plus facile si tel était le cas.

Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

Le jeu des harpies C.H
Sa cigarette grésille lorsque Christopher enflamme son extrémité. Le son est réconfortant, tout comme l'odeur, le geste, la sensation sur ses lèvres, la douleur infime dans ses poumons. Il les remplit au maximum avant de recracher la fumée. Appuyé sur genoux, les mains croisées devant lui, Christopher garde la tête baissée. La fumée s'échappe en volutes entre ses jambes, rapidement éparpillée par la brise de l'automne. Le banc est glacial sous ses cuisses. Il a enfilé sa cape à la hâte en sortant et elle ne lui couvre pas suffisamment les épaules. Il n'a pas le courage de la remettre en place. Le froid s'immisce sous le tissu épais, passe sous sa chemise et le fait frissonner. Il ferme les yeux pour se soustraire à la vision des pavés qui recouvrent la rue de chez ses parents. Ils auraient dû s'éloigner davantage, choisir un banc encore plus loin, peut-être même transplaner ; pourquoi pas le Pitiponk ou son appartement ? L'idée saisit Christopher de les emmener encore ailleurs d'un transplanage. L'instant suivant, il ouvre de nouveau les yeux, épuisé par la simple idée de faire quoi que ce soit. Alors ils resteront là, voilà tout.

Une taffe, une seconde, une troisième. La fumée s'élève autour de sa tête et disparaît dans le ciel. Les secondes s'écoulent dans le silence mais le poids dans son cœur ne s'en va pas. Christopher a l'impression qu'il s'y est installé pour toujours et que jamais plus il partira. Plantée devant lui, Alice ne dit rien et il lui en est reconnaissant. Il aperçoit à l'orée de sa vision les pans agités par la brise de son manteau. Jolie pièce, par ailleurs. Il aimerait le lui dire. Elle lui raconterait peut-être où elle l'a achetée ; peut-être une pièce de son tailleur français dont il a oublié le nom ? Et il pourrait lui dire qu'il a un vêtement semblable dans son armoire et qu'en voir un sur elle lui donne envie de le ressortir pour la saison. Il n'en fait rien parce qu'à chaque fois que les mots commencent à couler sur ses lèvres, il entend la voix de sa mère. Il sent son regard sur lui, il voit ses lèvres qui ne savent sourire que froidement, il voit ses yeux qui ne le regardent que pour l'entraver ou le condamner.

Elle l'a a peine regardé durant toute la durée de l'entretien. Et quand elle se tournait vers lui, son regard se contentait de le survoler. Exactement comme le fait son père. Mais d'habitude, sa mère le regarde un peu plus, même si son regard est toujours noir et froid. Aujourd'hui, son fils l'intéressait encore moins que les autres jours. C'était Alice qui l'intéressait. Alice qui est une pièce de choix. Une pouliche, dit-elle avec aigreur. « Un atout pour notre famille, » a préféré mère. Alice dont la tante a déjà évoqué sa future progéniture. Leur future progéniture. « Il est évident que vos héritiers auront une place importante dans la société avec une telle alliance, » a renchérit mère. L'horreur a saisi Christopher en entendant ces mots. Il se serait levé si Alice n'était pas intervenue. Il ne sait même plus ce qu'elle a répondu. Il ne sait plus. Mère n'a eu cesse de la noyer sous des paroles labyrinthiques, chacune cachant une horrible pique facile à deviner mais impossible à prouver. Elle ne lui a pas laissé un seul instant de répit. Et lui, qu'a-t-il fait ? Au fur et à mesure que la discussion se déployait, ce poids se répandait dans son cœur et lui donnait l'impression de se noyer. Alors il s'est accroché à sa nonchalance, à son insolence jusqu'à s'en dégoûter lui-même.

La voix d'Alice déchire le voile de ses pensées. Christopher lève la tête vers elle. S'il déteste sa mère ? La silhouette blanche de la jeune femme se détache sur le fond grisâtre de la toile du ciel. Il plisse les yeux pour supporter la lumière et pouvoir la regarder. Avait-elle le visage aussi pâle, tout à l'heure ? Peut-être, il ne sait plus. Il a l'impression qu'elle a parlé sans réfléchir. Avec elle, il ne sait jamais. Et de toute façon, quelle importance ? Il se redresse jusqu'à pouvoir appuyer son dos sur le dossier. De sa main abandonnée sur sa cuise s'élève la fumée de sa cigarette. Elle serpente devant son visage. Il se perd dans son observation.

« Quand elle est comme ça..., commence-t-il d'une voix rauque, plus que je ne saurais l'exprimer. »

Quelques secondes passent puis il expulse un rire vide en secouant la tête. Du dos de la main, il frotte son nez qui déjà commence à refroidir. C'est que tout au fond de lui, il sait que ce n'est pas vrai. Avec Jude, il aurait su comment exprimer ce qui traverse actuellement son esprit. Avec Thomas aussi. Mais Alice ? Christopher lui jette un regard en coinçant sa cigarette entre ses dents pour pouvoir croiser les bras et cacher ses mains sous ses aisselles pour les réchauffer. Il se crispe, enfonce son cou dans ses épaules, resserre son étreinte. Comme pour empêcher son cœur de se tordre trop fort. Il aimerait la détester plus fort qu'il ne le fait. Cela lui éviterait bien des déconvenues.

« C'est un mot un peu fort, » nuance-t-il tout à coup en regardant Alice plus franchement, la voix déformée par la cigarette qu'il tient entre ses dents. Il hausse les épaules, recrache la fumée par les narines. « Disons que moins je la vois, mieux je me porte. On aurait dû refuser leur putain d'invitation ! s'exclame-t-il alors, trouvant dans la vulgarité sur laquelle il a bien insisté, comme pour cracher tout ce qu'il ressent, un réconfort indescriptible. Elles nous ont bien eu avec leur goûter à la con ! »

Quelles idioties, aussi ! Évidemment, aucun des deux ne s'attendait à un tel guet-apens mais c'est toujours ce qui arrive quand il accepte de voir sa famille ! Toujours quelque chose de mauvais ou de négatif. Mais ce coup-là... Ce coup-là, il ne l'avait pas vu venir. Christopher essaie à tout prix de ne pas réfléchir aux conséquences de cet après-midi. Rien ne va changer, les deux morues vont se mettre en tête qu'elles ont un mariage à organiser, trouver la couleur des fair-parts, le thème de la soirée, choisir le fleuriste, faire une liste des lieux possibles alors même qu'ils n'ont donné aucune réponse positive, puis après tout sera terminé. Dans quelques mois, rappelle-toi Christopher. Finalement, j'ai changé d'avis ! Quelle tête elle fera, sa mère !

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Le jeu des harpies C.H
La haine n’était pas un sentiment trop fort aux yeux d’Alice. Certaines personnes, dont la mère de Christopher ou encore la sienne, méritaient d’être détestées. Alice serait même sujette à dire que la place de ces femmes seraient sur un grand bûcher pour montrer l’exemple. Au pied de ce dernier se tiendrait une dalle de marbre dans laquelle seraient gravés "que périssent les démons" ou quelque chose de cet acabit. Chaque enfant martyrisé pourrait emmener sa propre génitrice pour participer aux festivités. Ou bien leur géniteur, si Derek désirait venir accompagné.
Alice n’éprouvait aucune pitié pour les mères rudoyant leur progéniture, pas lorsque certaines à la fertilité défaillante ne parvenait pas à enfanter pour dispenser leur amour, pourtant ô combien immense. Avec douleur, la française songeait à Imogen qui, pour quelques mois, lui avait fait goûter aux bonheurs d’être aimée comme une fille devrait l’être par sa mère. Christopher avait-il connu lui aussi le poids de l’absence ? Avait-il vue de ses propres yeux l’image que devrait représenter une mère aimante ? A son âge, Christopher avait dû maintes fois être confrontée à la douloureuse réalité : il n’avait pas reçu l’amour qu’un enfant devrait mériter.

Le sursaut colérique de Christopher fit fermer les yeux de la jeune femme. Elle ne s’attendait pas à cela, certainement pas après avoir adopté un ton aussi posé.
Son visage retomba doucement vers les dalles de la rue. Oui. Ils s’étaient fait avoir comme des enfants sots. Ils auraient dû pressentir les crocs qui se refermaient sur eux. Alice s’était laissée guider par Tante Élise qui "devait lui présenter une amie". Ce n’était pas un mensonge, puisqu’il s’agissait bien d’une première rencontre avec Hangoover mère. Alice aurait-elle refusé de venir si tante Élise lui avait révélé qui elles allaient voir ? Non, bien sûr. Alice aurait fait confiance à sa tante, car il s’agit de son sang et le sang est la seule chose à laquelle elle pouvait toujours se fier.
C’était un apprentissage que lui avait enseigné tante Élise.

Sans un mot, Alice rouvrit les yeux. Elle avala la distance qui la séparait du banc et s’y assit. Alice demeurait droite. Sa position contrastait violemment avec celle de Christopher, recroquevillé sur lui même pour se préserver du froid.
Alice extirpa sa baguette de sa poche. Elle tendit sa main devant elle. « Ignicula Virgo », murmura t-elle pour jeter son sort. L’instant suivant, une petite femme de flamme rougeoyante naquit dans le creux de sa main, blottie contre sa peau. Sa chaleur réchauffait Alice sans la brûler. Silencieuse, elle rangea sa baguette pour couvrir son petit être de feu de sa main désormais libre, comme pour lui former une couverture de chair.

« Je n’ai pas été invitée », avoua Alice d’une voix calme. Lorsqu’elle usait de cet enchantement, la sorcière forçait son cœur et son âme à ne ressentir que la Magie, la grande, la puissante, la pure Magie. Elle la sentait sillonner en elle, jusqu’à l’extrémité de ces ongles, là où pulsait d’anciennes douleurs fantômes que seul le froid de l’hiver savait réveiller. « J’ai suivi ma tante qui disait vouloir me faire rencontrer quelqu’un. Mais vous, vous avez consenti à répondre à l’invitation de votre mère ? » Alice leva les yeux sur Christopher. « Pourquoi ? Par loyauté ? Par curiosité ? Par amour ? Votre mère ne mérite rien venant de vous, sinon le mépris et la haine. »

Ce dernier mot fut craché avec aigreur. La petite flamme dans sa main gagna en chaleur, si bien qu’Alice grimaça d’inconfort. Elle inspira longuement. Son regard se détourna de Christopher pour fixer la rue face à eux, ses bâtisses qu’Alice rêvait de voir brûler. Un jour prochain, cela arrivera. Elle hésitait encore : devrait-elle commencer par celle de sa mère, ou celle de Christopher ?

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Le jeu des harpies C.H
Christopher s'étant laissé gagner par la colère, le dégoût qu'il a ressenti à l'annonce des intentions des deux harpies revient sur le devant de la scène. Il détourne les yeux, pris par l'envie soudaine et immature de se lever et de repartir vers la maison pour crier à la façade des horreurs qu'il n'assumerait pas devant sa mère. Il l'a déjà fait, petit. Quand il était trop en colère et qu'il s'enfuyait dans les rues de Manchester. Il criait des obscénités à la façade et si d'aventure quelqu'un passait devant la fenêtre à ce moment-là, Christopher détalait en courant, de crainte qu'on lui remonte les bretelles. Aujourd'hui il a trente-trois ans mais par Morgane, ce qu'il aimerait recommencer ! S'il avait été avec Lloyd, il aurait pu. Peut-être même que son ami aurait proposé l'idée avant même qu'il le fasse. Penser à ce qui pourrait être soulage Christopher de son éclat de colère et lui coupe l'envie de recommencer à se plaindre. Il retrouve les sensations glaciales du banc sous ses cuisses et de l'air frais qui court dans sa nuque.

Il parvient de nouveau à se concentrer sur Alice qui, à sa grande surprise, vient le rejoindre sur le banc. L'assise étant bien assez large pour deux et Alice ne s'étant de toute manière pas assise trop prêt de lui, Christopher ne se décale pas, mais il ôte machinalement sa cigarette d'entre ses dents et allonge le bras droit sur le dossier du banc, à l'opposée d'Alice, pour que la fumée ne court pas dans sa direction. Le froid est moins supportable ainsi, les bras ouverts. Christopher croise les jambes et glisse sa main libre entre ses cuisses pour la garder au chaud, l'attention alpaguée par ce qu'est en train de faire la jeune femme.

Dans sa main tendue apparaît une femme faites de flammes, juste après qu'elle ait prononcé une formule que n'a pas reconnu Christopher. Ses études remontent à loin et il utilise généralement des sortilèges avec lesquels il est familier, n'apprenant de nouvelles formules que lorsque c'est absolument nécessaire. Cela arrive rarement. C'est la première fois depuis très longtemps qu'il assiste à une belle preuve manifestation de la magie comme celle-ci. Impressionné, il se décolle même du dossier pour mieux observer la chose enflammée. Quelle précision ! « Wouah ! » miment ses lèvres en silence. Il ne savait pas qu'Alice était douée en magie. En fait, il ne sait pas grand chose d'elle. Il est tenté d'approcher sa main pour goûter à la chaleur de la petite créature — l'est-elle seulement ? — mais il ne se le permet pas ; il se contente donc de ses yeux et observe, sans se tourner vers Alice lorsqu'elle reprend la parole.

Voilà donc comment elle s'est retrouvée dans ce guet-apens ! Il s'est demandé, avant que tout ne soit trop choquant pour qu'il trouve le temps de se questionner sur les intentions de chacune, si Alice était au courant et si elle avait accepté de son plein gré de venir chez les Hangoover et si oui, pourquoi. Au tout début, il s'est persuadé qu'elle l'avait fait exprès pour l'emmerder. Et pourquoi pas ? Elle ne fait que cela ! Lorsqu'elle vient au Pitiponk le samedi, ce n'est que pour cela ! Pour boire du thé et l'emmerder. Alors elle aurait pu pousser le vice jusqu'à venir l'emmerder dans la maison de sa propre famille. Mais elle-même ne savait pas dans quel piège elle allait tomber. Ni même que ça allait le concerner lui. Aucune invitation pour elle. Seulement un bon vieux piège malsain et vicieux.

Christopher lève fugacement les yeux vers le visage d'Alice et croise son regard. La surprise lui fait écarquiller les yeux. Est-ce qu'elle pense vraiment qu'il était au courant qu'il allait tomber sur elle aujourd'hui ? Le croit-elle réellement ? Il allait répliquer mais la conclusion d'Alice l'en empêche par la spontanéité du ton employé, l'aigreur qu'il y trouve et par la grimace soudaine qui passe sur les traits de la jeune femme.

Elle détourne ses yeux de lui et lui-même baisse les siens sur le sortilège, désormais caché dans le creux de ses mains. Il se rencogne contre le dossier, le cœur un peu lourd. Honteux qu'elle puisse croire qu'il ait agi par amour pour sa mère, honteux et agacé. Il aurait préféré qu'elle s'abstienne de poser la question. À quoi cela sert-il de questionner la raison de leur présence ici ? De toute manière maintenant c'est trop tard. Ce qui est fait est fait. Et puis lui, il n'a pas envie de réfléchir à tout ça, à la raison pour laquelle il est venu. Mais il n'a pas d'autres choix, puisqu'Alice le force à confronter ses propres décisions. Et puis, pourquoi ces mots ? Votre mère ne mérite rien venant de vous, sinon le mépris et la haine. Pourquoi cette phrase a-t-elle sonné avec colère ? Pourquoi Alice voudrait-il qu'il méprise sa mère ? Parce qu'elle est en colère du coup que mère lui a joué ? Pourquoi Christopher a-t-il l'impression qu'elle condamnait davantage l'hésitation quand il a répondu à sa question sur la haine qu'il pourrait éprouver pour sa mère que les actes de cette dernière ? Et d'ailleurs, pourquoi ne peut-il pas haïr sa mère ? Christopher s'est souvent posé cette question. Il s'est souvent convaincu que c'était parce qu'il n'était pas sujet à la haine ou à la colère, ni même à la rancœur.

« Certainement pas par amour, » réplique-il avec un rire construit pour paraître moqueur.

Il détourne la tête pour prendre une taffe. Il recrache la fumée vers la droite et profite de ce court instant de répit pour réfléchir à quoi répondre. Il n'était au courant de rien du tout. Ni de l'identité des invités de sa mère ni de ce qu'elle tramait. Lorsque ses yeux sont tombés sur Élise Sangblanc, première à passer les portes du salon un peu plus tôt dans la journée, la surprise a cloué Christopher sur place. Il a d'abord été saisi par sa ressemblance frappante avec sa nièce, il a ensuite compris qu'il venait de s'embourber dans un truc qui n'allait vraiment pas être marrant et, enfin, il a pensé qu'Élise Sangblanc était d'une beauté peu commune mais frappante. Pensée pour laquelle il s'en est terriblement voulu au moment même où il a aperçu Alice, qui suivait sa tante de près.

« Je n'ai pas consenti ! » se justifie-t-il tout à coup en ramenant ses yeux sur Alice, la voix partant dans des nuances aiguës. Si, j'ai consenti. « Enfin... C'est juste qu'elle a insisté, poursuit-il en levant les yeux au ciel. Sérieux, quand cette femme tient un truc c'est pire qu'une hyène, elle lâche jamais. Elle a insisté, j'ai dû recevoir trois hiboux différents ! » Tous lui vantant l'invitation dans un sens différent pour le convaincre de venir. « Ça n'a rien à voir avec la loyauté ni avec l'amour, » répète-t-il en détournant les yeux vers les façades des bâtiments.

Il hausse les épaules. Habituellement, il ne se questionne pas sur ces choses-là. Quand il est curieux ou quand il se sent d'humeur à supporter les idioties de sa mère, il le fait, c'est tout. Il répond à ses invitations. Généralement, après, elle le laisse tranquille pendant quelques temps. Il ferait la même chose avec son père si celui-ci lui envoyait des invitations. Mais il ne le fait jamais. Lillian s'y emploie régulièrement. Que se passerait-il si elle arrêtait subitement ? Pourquoi n'a-t-elle jamais cessé de le faire ? Au fond, cela ne montre-t-il pas qu'elle tient un peu à lui ou quelque chose du même genre ?

Christopher secoue la tête, grimace et regarde de nouveau Alice pour ne pas se laisser embarquer par des pensées qu'il n'a plus eues depuis bien longtemps, ce qui le ravissait. Mais elle, avec ses questions impromptues...

« J'accepte de temps en temps ses invitations, avoue-t-il finalement sur un ton un peu crâneur. Comme ça après elle me fout la paix, c'est tout. Franchement, si j'avais su dans quoi j'allais tomber, j'aurais pas mis les pieds chez mes parents. Vous n'êtes pas ma meilleure surprise de la journée, si vous voyez ce que je veux dire. Sans vouloir vous vexer, évidemment. »

Un rictus moqueur étire ses lèvres. Non pas qu'il puisse la vexer dans cette situation : il n'est pas non plus la meilleure surprise de sa journée, loin de là. Ni l'un ni l'autre n'avait envie de voir l'autre aujourd'hui, encore moins quand on voit dans quoi ils se retrouvent embarqués.

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Le jeu des harpies C.H
Les réponses de Christopher ne la satisfaisaient pas. Mais alors pas du tout.
Il ne s’agissait que d’excuses pour dissimuler la vérité : il ne voulait pas couper les ponts avec sa famille. Quel culot. Mais quel culot. Alice souleva sa main pour laisser sa petite dame de flamme se relever. Trois hiboux. Christopher avaient reçu la visite de trois malheureux hiboux… et avait cédé. Alice leva les yeux vers lui d’un air blasé qu’elle ne chercha nullement à dissimuler. De toutes manières, il ne la regardait plus. Si il assumait ses mots, il les lui aurait jeté au visage. Christopher n’était pas le genre d’homme à faire preuve de retenue lorsqu’il était sûr de lui. Alice le savait.

Christopher avait accepté, pas par amour ni par loyauté, mais parce que Lillian Hangoover était une hyène opiniâtre. Un trait de caractère fort dangereux pour une femme de cet acabit. L’ambition et la ténacité ne faisaient pas bon ménage, d’autant plus lorsqu’elles étaient accompagnées par l’expérience. L’adversaire était plus dangereux que prévu, et disposait d’une arme qui ne le savait pas tout à fait.
Christopher.
Il disait ne pas agir par loyauté, mais il agissait cependant. Il consentait à s’installer péniblement dans la gueule du loup, en râlant, en soupirant, en scandant qu’il était libre, faisant mine d’ignorer les crocs se refermer sur lui. Alice désirait savoir pourquoi, pour qu’elle raison Christopher obéissait. Par lassitude, vraiment ? Elle n’y croyait pas, ou alors Christopher était faible… ce qui était une possibilité, bien sûr, mais à laquelle Alice ne voulait pas songer. Elle abhorrait la faiblesse aussi sûrement qu’elle abhorrait ceux qui s’en servaient pour atteindre leurs objectifs.
Mère avait cela pour elle : elle préférait briser les forts que corrompre les petits. L’amour du jeu, voyez-vous ?

Christopher se tourna à nouveau vers elle pour assumer, cette fois, des termes qui parfaire le tableau qu’Alice se faisait de lui : il était naïf. Oh, Christopher…. Il ne faisait que féliciter la persévérance d’un prédateur en le nourrissant. Son petit air de rodomont n’avait pas lieu d’être. Il se pensait libre, avec sincérité. Il croyait contrôler la situation, mais ne faisait que jouer le rôle que sa mère lui avait accordé.
Loin de se vexer, Alice ressentait l’accablant poids de la vérité peser sur ses épaules. Son regard se voila d’inconfort, meurtrie par l’envie de dire à Christopher qu’il ne serait jamais ce sorcier libre qu’il voulait incarner. Que ses « non » deviendraient des « oui » parce que sa mère aura toujours le dernier mot, parce qu’elle est et restera la sainte et divine génitrice.

« Vous ne me vexez pas », répondit seulement Alice, son regard retombant sur sa merveille de flamme qui s’articulait difficilement. Elle semblait épuisée.

Elle garda le silence, longtemps, écoutant sans entendre les bruits de la capitale qui les avalait. Elle ne prêtait aucune attention aux quelques passants qui continuaient leur vie comme si celle de Christopher et Alice n’étaient pas en train de basculer. Que voyaient-ils lorsque leurs yeux mornes se posaient sur eux ? Tout les opposait. Leur naissance. Leur âge. Leur physique. Leur attitude. Ils n’étaient que deux inconnus à qui on avait demandé de se marier.

Alice leva les yeux sur la demeure, au loin, qu’elle savait être celle de sa mère. Sa gorge se noua. Si Mère lui envoyait un hibou, que ferait Alice ? Si Mère l’invitait à venir prendre le thé avec elle, accepterait-elle ? A quoi penserait Alice ? Songerait-elle a l’éventualité d’une trêve dans leur haine respective ?
Haine.
Non, ce n’était pas cela.
Mère n’estimait pas suffisamment Alice pour ressentir quelque chose d’aussi complexe que la haine. Pour sa fille, Renesmée Nerrah qu’avait que du mépris. La dernière fois qu’elles s’étaient vu, Alice l’avait bien compris. Elle s’était sentie comme une perte de temps, après trois années sans se voir, après cinq années sans être seule l’une face à l’autre. Une indésirable dont on veut se libérer pour pouvoir continuer à vaquer à ses occupations.
Au moins, Lillian continuait à montrer un tant soit peu d’intérêt à son lutin d’enfant.

« Vous ne contrôlez rien », lâcha Alice sans y penser. « Elle vous donne l'illusion que si, mais au final... vous revenez toujours vers elle. Sur le plan de la liberté, vous êtes tout aussi enchainé que moi, Christopher. A la différence que moi, je vois les chaines là où vous fantasmer des ailes. ».

Alice n'aimait pas les œillères. Ô, Grands Ancêtres, ce qu'elle pouvait détester cela. Christopher était aussi libre qu'elle l'était, et osait pourtant lui dire qu'ils pouvaient dire « non » ? Son audace aurait pu être charmante si Alice ne la trouvait pas répugnante et suintante de déni.
Ses yeux d'argent coulèrent jusqu'à Christopher, qu'elle condamna d'un regard agacé.

« Vous n'êtes pas si idiot que vous souhaitez le montrer. Il serait temps de vous comporter en adulte et admettre que vous êtes piégé dans le giron de votre maudite génitrice. Vous verrez. Cela ne vous écorchera pas la bouche. »

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Le jeu des harpies C.H
Qu'il dure, ce silence ! Christopher coule un regard furtif vers Alice qui a le visage tourné vers les demeures. Elle dit ne pas avoir été vexé mais ce silence fait franchement douter Christopher. Bien sûr qu'elle est vexée, car une partie d'elle aimerait être la meilleure surprise de la journée de toutes les personnes qu'elle croise. Il lève les yeux au ciel et tourne la tête pour pouvoir fumer. En recrachant la fumée vers la toile grisâtre qui s'étire au-dessus d'eux, alors qu'Alice fait son boudin à côté de lui, il ne peut s'empêcher de tourner encore et encore dans son esprit la réponse qu'il vient de donner à Alice. Elle ne l'a pas satisfait mais il n'aurait rien pu répondre d'autre car il ne s'agissait que de la stricte vérité. Mais le fait qu'Alice n'en dise rien, qu'elle ne commente pas, qu'elle se plonge dans ce silence qu'il ne le comprend pas et qui lui déplaît car il meurt d'envie de le combler, peu importe comment, ce silence le pousse à questionner ce qu'il vient de dire et à se demander si quoi que ce soit dans ses paroles a pu déclencher ce long silence et si oui, quoi, afin de pouvoir trouver une parade ou une défense à opposer à Alice. Il n'y a cependant rien d'autre qui lui vient que la morosité habituelle qu'il ressent lorsqu'il songe à sa mère, ce qu'il est en train de faire à son plus grand malheur. C'est quand même un fabuleux coup du destin, hein ? Un vicieux et vilain coup de ce cher destin que pile poil la fois où il accepte de se rendre à un rendez-vous avec sa mère, ce soit le jour où il aurait dû à tout prix éviter de se rendre chez ses parents.

Christopher secoue doucement la tête, un sourire tordant légèrement ses lèvres. Putain de destin. Il tire sur sa cigarette coincée entre ses dents et penche la tête en arrière pour cracher la fumée au ciel. Il reste là, la nuque lâche et douloureuse, ébloui par la luminosité du ciel. Et puis Alice se remet à parler.

Un poids tombe brutalement sur le cœur de Christopher. Il ne se redresse pas. Il ne bouge pas. Il reste dans cette position, le souffle un peu court, la gorge nouée et les yeux grands ouverts sur le ciel. L'injustice, glaciale et sauvage, s'infiltre dans ses veines. Il serre les mâchoires, se refusant toujours à bouger. Ce n'est pas vrai ! fulmine-t-il intérieurement. Elle ne contrôle rien et je n'ai rien d'enchaîné, c'est vous qui vous voilez la face parce que ça vous ferez bien plaisir, hein, qu'on soit dans le même bateau vous et moi ! L'idée que je sois libre alors que vous êtes complètement entravée par le poids de votre famille vous est insupportable ! On souffre mieux à deux, hein ? Ne me comptez pas dans votre malheur ! La voix d'Alice ne frappe pas, elle ne tonne pas, elle ne résonne pas dans la rue. Elle n'est même pas glaciale. Ce n'est que sa voix, avec ce ton un peu dur qui la caractérise quand elle croit qu'elle énonce des vérités. Cela fait plus mal à Christopher que tous les cris qu'il aurait pu y avoir. Il est immunisé contre les cris. Mais les voix cassantes comme celles-là ? Morgane, qu'il a mal. Il cligne des yeux pour les humidifier. Par Morgane, ce que c'est douloureux. Il se sent profondément blessé sans comprendre exactement pourquoi les paroles d'Alice ont un tel effet sur lui.

Christopher redresse enfin la tête. Machinalement, sa main glisse dans sa nuque pour frotter les zones endolories par la position. Alice parvient à l'épingler d'un regard qui ne fait qu'accentuer la longue douleur qui s'insinue à l'intérieur de lui. Fier, Christopher le soutient sans ne rien laisser paraître. Il sait que la suite fera encore plus mal. Et évidemment, il a raison.

Il voit dans ses billes d'argent que tout ce qu'elle dit... admettre que vous êtes piégé dans le giron de votre maudite génitrice... elle y croit fermement. Cela ne lui écorchera pas la bouche ? Vraiment ? La gorge de Christopher est si nouée qu'il n'aurait pas pu parler même s'il l'avait désiré. Il se contente de soutenir le regard d'Alice, les mâchoires crispées et les traits froids. C'est ce qu'elle se dit tous les jours ? Se répète-t-elle le soir avant de s'endormir ou le matin devant son miroir qu'elle est enchaînée, cela lui fait-il du bien de se complaire dans sa situation, de s'y enfermer, même ? Ne devrait-elle pas plutôt se convaincre qu'elle est libre histoire d'avoir plus de chance d'atteindre cette liberté, au lieu de s'enfermer dans des vérités qu'elle se créé elle-même ? Et lui, alors ? Admettre qu'il est piégé dans le giron de sa génitrice... Cela ne vous écorchera pas la bouche. Peut-être pas sa bouche, non. Mais son cœur, son âme, son existence toute entière.. Il sent déjà les griffes de la vérité se glisser sous les couches de son cœur et ça fait mal. Et si j'étais vraiment enfermé ? se demande-t-il. Ne devrait-il pas se l'avouer et... Non. Il le refuse. Il n'est pas enchaîné à sa famille, il n'est pas piégé dans le giron de sa mère. Ce n'est pas vrai ce qu'elle dit, il n'est pas piégé, il refuse quand il veut, il n'est forcé à rien, il est maître de sa vie, il a choisi sa propre voix, sa vie lui appartient ! Elle a tort !

Le mépris remplace toute colère que Christopher aurait pu ressentir. Ce n'est pas parce qu'ils se retrouvent dans la même situation qu'ils doivent partager le sort de l'autre. C'est pourtant ce que désire Alice depuis le début : qu'il se sente aussi enfermé qu'elle. Ça la rassure peut-être qu'il puisse être dans la même situation qu'elle.

« Vous par contre, finit-il par dire après un silence qui n'a que trop duré, ça vous écorcherait de prétendre à la liberté au lieu de vous complaire dans vos chaines, hein ? »

Un rire, soudain, traverse ses lèvres et enfin il parvient à se soustraire à la prison qu'était le regard d'Alice. Il secoue la tête, les yeux plissés par son rire, les commissures de ses lèvres creusant ses joues. Quand il reprend la parole, sa voix est bien plus légère ; dans son cœur, le poids aussi semble s'être allégé. Ce n'est peut-être qu'une illusion mais ça fait du bien et l'angle des épaules de Christopher s'attendrit également.

« Ce n'est pas parce que vous êtes dramatiquement engoncée dans votre rôle d'héritière qui ne peut pas choisir sa voie et que vous vous en persuadez à chaque inspiration que je vais faire la même chose, » réplique-t-il sur un ton amusé.

Il ramène tout à coup son regard sur elle. Il détache son dos des lattes de bois pour se pencher vers elle, un coude appuyé sur le banc, l'autre bras toujours étiré le long du dossier.

« Vous devriez vous répéter devant le miroir tous les matins "je suis libre" au lieu de "je n'ai pas le choix", commente-t-il comme s'il était en train de lui donner un conseil de première importance. Vous verrez, votre vie changera au bout de quelques semaines, je vous assure. »

Et il y croit sincèrement. À se persuader qu'on est emprisonné, on s'emprisonne soi-même. Dans un soupir, il se rencogne contre le dossier, ses jambes étendues devant lui sur le trottoir.

« Cela ne vous écorchera pas la bouche, » répète-t-il alors en singeant la voix d'Alice.

Un bref rire lui échappe. Il lève les mains pour se frotter le visage, en prenant soin de ne pas se brûler avec le bout incandescent. Il pousse un long râle agacé.

« Vous êtes toujours aussi négative ? demande-t-il en baissant les mains et en tournant les yeux vers elle. Ce que vous êtes négative, c'est épuisant. Cela ne vous écorcherez pas la bouche non plus de poser un autre regard sur les choses pour une fois et d'arrêter de vous comportez en emmerdeuse. »

C'est vrai, quoi ! Pourquoi faut-il qu'elle le blesse comme elle vient de le faire alors qu'ils sont dans le même bateau ! C'est maladif chez elle de se positionner comme une ennemie face à lui alors que rien ne l'y force. Comme si elle prenait toutes les perches qu'on lui tendait non pas pour se redresser mais pour les ôter de la main de la personne qui les tend et les balancer sur le côté. Et après, elle geint de se retrouver par terre sans pouvoir se redresser ! Se rend-elle seulement compte de ce qu'elle fait ?

« On est dans le même bateau, je vous signale ! » s'indigne-t-il.

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