5 déc. 2025, 20:23
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
Deux pans entiers de sa vie se déroulent simultanément alors qu’Ivanovna poursuit ses études en filière hybride à l’Institut de Médicomagie et des Sciences Magiques. D’un côté elle se bat pour changer de patronyme, c’est une affaire que l’on découvre en suivant, entre autres, ce rp . De l’autre, il est question d’une chose bien plus impérieuse, vous savez, ce qui nous tombe dessus quand on s’y attend le moins, comment cela s’appelle-t-il déjà ?

Ce qui suit relate par le menu les affres de la vie amoureuse de notre héroïne. Car voyez-vous, et en cela elle n’est pas différente de nous, elle n’a pas été livrée avec le kit de survie permettant de traverser ces chemins escarpés...les sentiments. C’est, et là est tout le sel de la chose, sans doute la partie de sa vie la plus compliquée, d’autant qu’elle n’avait jamais imaginé souffrir autant. Et Merlin sait qu’elle en a vu.
Dans notre grande mansuétude, nous avons toutefois décidé d’adopter un style virant au roman pour coeurs tendres. Les grands-mères diraient que tout ceci sent bon la rose…

Issue d’une famille qui apprécie moyennement la plaisanterie, elle nous en voudrait de prendre la chose à la légère mais nous voulons écrire le récit d’une histoire finalement banale, pour une sorcière qui en a déjà vu assez. Chaque morceau d’elle que nous décrivons ici et là est relié aux autres, chacun a sa tonalité. Il est vrai que Rat-conteur et contesse, biographes officiels de ses études ont postulé pour être les auteurs de cette grandiloquence. Hélas ce n’est pas eux que le casting a élu. Ils sont déçus mais nous cherchions un style plus épuré, dénué des peines autres que celles du coeur et surtout délesté de la raillerie que nos choreutes manipulent sans vergogne.

Nous sommes inscrits dans une démarche de variété, visant à divertir autant des deux côtés de la scène.
Il faut bien reconnaître que les idées se bousculent, la tentation est d’ores et déjà très forte de lui faire vivre une ivresse en 469 épisodes. Mais évitons les twists par trop attendus, nous ne sommes pas dans une bluette de Noël. Aussi… allons, ne trahissons pas déjà le secret, vous verrez. Cette saga sentimentale démarrera un jour mais comme tous les bons teasers, vous ne saurez pas ce soir exactement quand ! Le récit commence à Londres, le 16 octobre 2050, en fin de journée.

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10 déc. 2025, 18:15
Les saisons de nos coeurs. Solo ++

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1 : Déshérence

Londres. Depuis Godric’s hollow ce n’est pas si loin. Une escale dans le premier endroit venu permettant de déposer quelques affaires, le lieu parfait pour s’endormir en toute fin de nuit, quand le sombre aura été purgé. Un verre d’une eau moyennement comestible en comparaison du cristal de Wick. Et puis plus rien. Elle ne peut même plus se perdre dans l’alcool depuis une soirée arrosée à l'excès. L’allée des embrumes ne l’attire pas davantage.

Se fondre dans le monde moldu, ultime humiliation. Encore faudrait-il qu’elle en ait conscience. Il est tard, la nuit est tombée et si elle ne risque rien, par définition les sorciers savent se défendre, surtout elle, il lui faut quand même, son instinct le lui dicte, trouver un refuge. Un parc, fermé la nuit mais les contraintes moldues ne sont rien pour une sorcière. Un banc. Aucune âme vivante alentour, un havre de silence dans l’une des fourmilières du monde. C’est bien ici qu’elle aurait dû venir. Ni sa forêt de Wick ni ce fichu café ne pouvaient lui assurer les conditions favorables qu’elle perçoit ici. Un parc, empli de ses amies les plantes, on les chérit, on les soigne, bien sûr les moldus les visitent, se faisant délester de sommes proprement indécentes d’après elle. Mais ce n’est pas ce soir que Vana révolutionnera l’économie pitoyable du monde des non-mages. Elle sasse, les possibilités de se sortir de cette douleur avec les aidants habituels, ressasse aussi ses choix depuis un an. Car avec Alyona jamais encore elles n’ont sérieusement abordé la question des… garçons. D’ailleurs, à son âge, on devrait plutôt les nommer pour ce qu’ils sont. Des hommes. Comme elle est une femme et non plus une jeune fille. Sans expérience ni même observation des possibles danses du ventre chez autrui. Ivanovna ne sait rien faire. A douze ans, et c’était très précoce, on ne fait que des tests qui donnent au plus la sensation d’être grande. Depuis… plus rien… Et Konstantin n’allait surtout pas être de bon conseil en ce domaine. L’homme qui l’a sauvée d’un destin affreux n’avait pas vocation à jouer les chaperons ou les nurses. En outre, mais elle ne le saura jamais, il était sur la question très « old school ». Si conseils il y avait eu de sa part, ils eurent été désastreux. Aucune femme ne l’aurait écouté, ou par une politesse la conduisant à tout oublier une fois son dos tourné…
Elle n’a pas froid. Ses vêtements épais la couvrent plus que de raison, il n’existe pas la moindre logique à la voir quitter ce banc. Les gants qu’elle porte l’empêchent de sentir les accrocs du temps et des couteaux sur eux. Ces bancs ont été l’objet de dizaines de messages au fil des années. Des amants, des adolescents désireux de clamer leur joie, leurs peines. Des engagés politiques aussi se sont laissés aller à marquer ce bois. Elle ne les suivra pas. Assise là, une impression de serre en elle, Vana voudrait sentir le bien, comprendre l’agencement des saisons prévues par la nature. On est en automne, il est venu le temps des feuilles qui meurent, le sol en est jonché. C’est la vie, les arbres glissent vers un sommeil hivernal. Et dans les massifs, le vide a été fait pour laisser la terre nourricière se régénérer. Ce monde-là lui est accessible, c’est son univers, vous ne pourrez pas vous en servir pour lui faire perdre pied. Mais celui des êtres humains, sorciers ou pas, elle n’y connaît finalement pas grand chose. C’est assurément à ce titre qu’elle a repoussé les avances répétées de Gordon. Par… méfiance. Et précaution face à une situation sur laquelle elle n’aurait pas la main. Ivanovna Alekhina avait mille fois raison. Et qu’elle se sente Gunnray désormais ne change rien à l’affaire. Sauf à dire qu’elle ne veut jamais finir comme sa mère. Sur ce plan, ses… sentiments contradictoires perturbent un esprit d’ordinaire cartésien. Père était mauvais, mais pas Mère. Père ne faisait rien de sa vie mais Mère si. Père aimait l’aînée, Ivanovna était la seconde fille… alors quand il est question de vivre se propre vie en refusant les sillons du passé, elle ne peut déchoir comme Emily. Il en va de sa survie morale. Ne jamais tomber dans les bras d’un mauvais garçon.

Forte de ces principes, elle a érigé une barrière simple sur le papier. La vie, structurée, organisée à la manière d’une maison à étages. Les études comme fondations. Puis un travail, puis un premier étage déterminé par la rencontre. Le mariage, les enfants. De l’ordre, de la méthode. Que viendrait donc faire un coeur dans cette mécanique de précision ? Depuis quand doit-on se plier à nos instincts en la matière ? Puisqu’il n’est pas question de survie, on peut bien modeler le monde selon nos propres désirs ! Il en sera fait comme je l’ai pensé à la base. Mais… ma fille, tu ne peux pas agir ainsi. Il faut penser à soi. Si tu ne t’écoutes pas un peu, tu coures à la catastrophe ! Voilà pourquoi tu ne comprends rien aux instants présents. Ivanovna, Vana, quel que soit ton prénom, tu dois revoir la manière dont tu perçois l’existence. Ton coeur n’est pas en déshérence, au contraire. C’est le cerveau qui a depuis trop longtemps guidé tes décisions. Elles t’ont permise de survivre et par Merlin, elles ont bien fait mais il te faut tout reprendre à la base sur la question qui te taraude. Tu as tout faux, erreur abominable. Très avancée sur une fausse piste, il te faut d’abord rebrousser chemin, retourner en arrière jusqu’à ce que tu puisses choisir une autre route. Mais le comprendras-tu ? Assise là, tu ne fais que regarder le temps passer. Où sont tes belles certitudes ? Qu’as-tu fais de tes désirs ? Sais-tu au moins que tu en es porteuse ? En toi l’envie d’enfant. Mais cela signifie quoi à ton avis ? Comment faut-il vraiment faire pour devenir mère ? Quel sens cela a-t-il à ton avis ? Tu vois, tu n’y as même pas réfléchi. Te voilà vide de la plus élémentaire des pulsions naturelles. Rien ne se décide seule et l'on commence par là. Ma fille il faut t’y mettre !

Elle sent un halo l’entourer. Est-ce cela, la présence des ancêtres ? Enfin !?! Prend-elle la forme d’un brouillard qui vous pénètre, vous entoure et vous met la pression ? Honteuse de ne rien comprendre, ne rien vouloir, paralysée par une douleur qu’elle ne sait pas maîtriser, elle redevient cette petite fille qu’elle n’a au fond jamais été. Incohérente description, faisant état d’une réalité pourtant bien tangible.
Le temps passe, Vana ne ressent ni le froid, ni l’humidité ambiante. Elle est de ces troncs d’arbre qui mettent vingt années à pourrir. Plus aucune feuille verte, la plante dessèche sur place, dégénérescence invisible à l’oeil nu. A moins qu’il soit question de la mue vers une autre Vana, célibataire, vieille fille malheureuse qui ne sait pas le dire, n’en a pas la conscience. Car aucune plante ne voit l’avenir, la divination n’est pas une magie donnée à tous. Alors elle reste assise, attendant l’évaporation de ce mal, l’espérant. Ce ne sera pas, il va falloir s’y faire, vivre avec car certaines maladies ne guérissent jamais. Elle devrait pourtant le savoir, elle qui en a été affectée. Elles étaient incurables mais différentes... celle-là… Origine connue mais personne n’a trouvé le remède. Et c’est là qu’il faut introduire l’ultime effet du destin. Le coeur d’Ivanovna n’a de place que pour un. Il s’est enraciné sans qu’elle s’en rende compte. Jamais elle ne pourra se détacher de lui. C’en est fini, bel et bien.
L'enfant n’a jamais été une bonne joueuse, les échecs sont pour elle un art impossible à maîtriser alors s’il s’agit de reproduire dans la vraie vie ce qu’un échiquier met en scène, elle a perdu sans même s’en rendre compte. Au milieu de la nuit, tandis que les objets volants se gavent des derniers insectes vivants, elle se terre en elle-même, prisonnière à jamais de ce passé n’ayant été qu’une longue attente. Un demain qui ne vient jamais. A chaque fois c’est pareil, une décision aveugle, prise dans l’impulsion du moment. Un pli qu’elle ne prend pas la peine de repasser afin qu’il disparaisse ; et permette un autre sillon. Marquée à vie.
L’oiseau s’en est allé dans le champ d’un voisin. Seules les filles au loin font du bruit en sortant d’un endroit destiné à la fête. Elles parlent fort, sont mal accompagnées, un pince fesses prend une claque, et puis tout le monde rigole. Ils ont bu, sont heureux, le lynx, dans sa forêt, voit mais ne comprend pas. C’est une ronde inconnue, l’amusement plus ou moins bienvenu d’une société humaine aux préceptes obscurs. Qui suis-je ? Pourquoi cela m’arrive-t-il, moi qui n’ai rien demandé, rien voulu ? Je les observe, inoffensifs, naïfs dans leur insouciance. La mort rôde, elle les entoure en permanence, eux ne le savent pas alors pourquoi se permettent-il ainsi de la narguer ? Quelle magie les protège de ce mal qui m’atteint ?

Les yeux des félins brillent la nuit, il suffit de les laisser vous voir, qu’ils puisent dans l’aigreur de la lune un peu de sa puissance pour allumer leur feu. Mais cette nuit, sur ce banc maculé par des années de pensées humaines traduites en autant de blessures, c’est un félin aveugle qui tombe de sommeil. Elle croît encore qu’il ne s’est rien passé aujourd'hui. Vana s’imagine pouvoir faire partir la peine par évaporation. Mais elle n’a pas la constitution d’un chat, d’un lynx ou même d’un lion. Ces choses-là ne se résument pas à de simples pulsions que l’on balaye d’un coup de queue. Elle ne pourra pas fuir longtemps. Plus on coure vite, moins on coure longtemps. Elle qui devrait le savoir a tout oublié, c’est là le meilleur des signes de son état. Gordon l’a débranchée, elle n’est plus qu’une danseuse dans ces boîtes à musique, qui tournent sur commande. Si l’on prend soin de remonter leur mécanisme. Le sien est vide.

...ne vous souciez pas
d'elle
il n'existe
rien
que lui...

20 déc. 2025, 15:03
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
2 : Résignation



29 Octobre 2050




Une journée un peu longue. Ivanovna a commencé ces démarches juridiques, fastidieuses et dans un premier temps pénibles à ses yeux. De retour à Newhaven, elle a planifié de travailler à la bibliothèque le reste des vacances. La filière Hybride n’est pas si complexe, l’étudiante est désormais rompue au rythme des nécessités de l’Institut. Elle a sur elle la liste des précis qu’elle veut ramener chez elle afin d’avoir tout le loisir de les étudier. Vana a transplané dans une zone sûre et marche désormais en direction du bâtiment, les pensées encore dans les archives familiales auxquelles elle a enfin eu accès plus tôt dans la journée. Ses yeux ne sont pas très ouverts, disons qu’ils ne voient rien d’intéressant. Une forme inconnue la croise sans qu’elle ne se rende compte qu’elle est dévisagée. Le lynx n’est décidément pas très attentif… Un peu plus loin, le reste de la forme se dessine enfin, Gordon. Le jeune homme est habillé différemment de ses habitudes. Enfin, ce sont surtout ses cheveux qui permettent de le dire, lui qui aime tant les laisser partir en tous sens. Pour une fois, ils sont parfaitement alignés, des soldats lors d’un défilé. Cela lui va à ravir, elle en a un pincement en le reconnaissant.

- Gordon !

- Bonjour Ivanovna…

Il fait partie des rares amis à savoir qu’elle préfère Vana désormais. Mais il est protocolaire à souhait. Et a bien tôt repéré qu’elle enrage de le voir refuser Vana, une sorte de code entre eux, qui passent la majeure partie de leur temps à se taquiner.
Elle l’enlace dans un geste doux, témoignant d’une complicité qui n’a rien de surprenant. Ces deux bras sont pour lui des lianes sans danger. Il les aime même et les lui prend, mettant fin prématurément à l’étreinte habituelle.

-… je ne t’attendais pas si tôt, tu avais parlé de la toute fin d’après-midi.

- J’en avais assez de me casser les yeux sur de vieux écrits. Et puis…

… et puis elle ressent une certaine impatience à revoir Gordon. C’est leur première rencontre depuis le hibou dévastateur qu’elle a reçu de lui. Il s’en est passé du temps, presque quinze jours durant lesquels le travail et… une maladie suspecte ayant touché le garçon les a éloignés l’un de l’autre. On peut légitimement employer le mot retrouvailles. Ivanovna en est presque fébrile mais ce n’est rien en comparaison de Gordon. Lui ne sait plus comment se comporter. Depuis qu’ils se sont résolus à passer encore deux années d’études ensemble, une sincérité nouvelle s’est faite jour entre eux. Ils sont très proches et se sont même très régulièrement écrits durant l’été. Une raison de plus pour elle de ne rien comprendre à la situation telle qu’elle a vrillé depuis peu.

-...nous devons avancer dans la préparation de notre oral. Si tu te rappelles bien, il approche à grands pas !

Ils rient de bon coeur, comme deux amis de toujours. Ce qu’ils ne sont pas. En montant les marches qui les mènent à la bibliothèque, elle s’en rend compte. Dans un mouvement doublement paradoxal, il lui tend la main pour proposer son aide à la jeune sorcière, une attention qu’il n’a jamais eue auparavant. Mais sa main est comme distante, mécanique, dénuée de chaleur. Ce n’est plus qu’une politesse parmi d’autres.
Ils présentent leur badge à l’entrée et ont de suite accès à l’endroit qu’ils affectionnent dans ces lieux d’un grand calme. Elle sait comment faire, lui a appris à se taire. Peu de temps après, ils ont repris leurs recherches, plusieurs gros livres sont ouverts dont « Anthologie des anti-poisons magiques et non-magiques », la bible de Vana. Pour Gordon, ce très épais manuel représente une nouveauté mais Ivanovna l’a déjà lu en entier, et plusieurs fois. Il faut, un vrai défi, qu’elle soit un jour capable de le réciter du début à la fin, comme un chant apte à faire de vous une guérisseuse rien qu’à la voix.

Plus tard, les lampes s’allument pour donner de la clarté aux zones de la bibliothèque encore occupées par les plus assidus. Ils ne sont plus trois. L’intrus, un habitué post-études, partira bientôt, sa vie réglée comme une horloge le fait quitter les lieux chaque jour à 18h46. Enfin seuls, en totale autonomie car les lieux sont magiquement sécurisés. Mais la perspective n’enchante guère la sorcière. Ivanovna sent qu’il ne pense qu’au travail, avec en arrière plan une attitude qu’elle ne lui connait pas. Ordinairement, elle étudie plus efficacement que lui, pas aujourd’hui. Il est facile de mettre sur le dos de son ami l’origine de ce constat. Ivanovna ne se rend pas compte qu’en fait c’est elle qui a des pensées aux effets somnifères. Bien sûr elle a eu le temps d’y penser, qui est-elle, comment a-t-il fait sa connaissance ? N’est-ce qu’une bravade de plus de la part d’un hâbleur patenté ? Elle n’a rien vu, ni venir, ni le reste. Comment l’aurait-elle pu ? D’ailleurs, elle a par moments oublié la ferveur des mots de Gordon. Ses propres recherches sont parvenues à la distraire, lui faire croire à un cauchemar que la vie démasquerait. Il n’en est rien. Au détour d’une page, alors qu’il peine à comprendre un protocole de mélange complexe de trois ingrédients successifs, il souffle…

- Je suis distrait aujourd’hui….

- Seulement aujourd’hui ?

- Tu ne comprends pas,

…sans prendre conscience de ce qui se joue, il poursuit avec un naturel confondant.

- C’est Aurélia, elle est partie pour trois semaines en France...

Ivanovna ne répond rien. Aucune Aurélia parmi ses connaissances, elle ne comprend pas immédiatement de quoi il s’agissait.

-… C’est notre première séparation. Trois semaines, c’est long !!

La main levée, elle interrompt le flot d’encre automatiquement. Aucun geste sauf celui-là. Personne ne peut le percevoir mais en elle, la lave remonte rapidement. Les mots de Gordon dans son hibou n’étaient pas explicites au point d’établir que les choses sont faites. Elle en était à croire qu’il avait des élans. Mais il laisse entendre qu’ils sont allés plus loin. Dire quelque chose, vite, répondre, ne pas laisser le silence installer des questions qu’elle ne voudra jamais susciter.

- Mmmm, oui et non, je comprends…

Le ton monocorde tranche à peine, Vana pourrait remercier les circonstances présentes. On parvient toujours à gommer certaines choses en parlant à voix basse.

- Tu sais, tu l’as croisée déjà…

Il a manifestement plaisir à parler d’elle. Faisant mine de reprendre sa lecture, elle ne répond d’abord pas. Quand donc cela fut-il ? Est-ce une connaissance mutuelle ? Aurélia...aucun prénom de la sorte, même dans ses plus anciens souvenirs. Sans plus d’informations, elle doit admettre qu’elle ne trouvera pas d’elle-même. Le pire est très vite annoncé.

- Vous vous êtes croisées quand tu es arrivée !

Gordon souriant, un enfant tenant en ces mains le plus beau cadeau qu’il n’ait jamais reçu de la vie. Dans le même temps, elle fait l’effort de se souvenir. Une forme au loin, puis deux, puis elle la croise mais ne regarde pas. Elle n’a pas pu y penser car elle n’a pas vu qu’ils s’enlaçaient, puis s’embrassaient une dernière fois avant qu’elle ne parte et croise Ivanovna. Puiser dans les tréfonds d’une mémoire immédiate, prier pour y trouver un indice, une couleur. Mais non, rien, le néant.

Alors elle fait tout pour étouffer les sentiments. Les choses sont pires qu’elle ne l’aurait cru. Non seulement il est amoureux mais en plus ils sont ensemble, il tient à elle, peu importe qui elle est, Ivanovna sent une douleur terrible la traverser. Une épée rougie par le feu, peut-être même un Doloris. Oh bien sûr tout en elle lui permet de contenir les choses. L’habitude, l’éducation, nous le savons tous. Mais au jour de la confrontation avec soi-même, en pleine éruption, on ne contrôle pas les brûlures d’une coulée de lave. Ses sourcils montrent une forme de questionnement, ce sera la seule manifestation extérieure de son étonnement, de sa… déstabilisation.

- Pardonne-moi Gordon, j’étais… dans mes pensées…

Elle préfère ne pas justifier pourquoi. Ses raisons sont valables, après tout, on ne change pas de nom sans émotion. Il ne sait pas grand chose de ses démarches, il désapprouve et elle le sait. Mieux vaut ne pas prêter le flanc.

- Ni toi ni moi ne sommes très efficaces à ce que je vois. On fait une belle paire de cracmols !

L’une de ses expressions favorites, il la sert à tout bout de champ. Ivanovna ne sait pas bien pourquoi mais à chaque fois, il rit de lui-même, une forme d’auto-critique.

- Il faudra que tu me dises un jour d’où tu tiens ça !

- Quoi ?

- Cette expression sur les cracmols…

- Arf, le voisin, chez mes grands-parents… un vieux sorcier qui terrifiait Mère. Il nous faisait bien rire avec ses dictons tirés de nulle part… « Vous faites une belle paire de Cracmols », nous lançait-il. On y passait les vacances d’été chaque année mon cousin et moi.

Gordon parle souvent de ce cousin, le frère qu’il aurait tant aimé avoir. Par une dynamique familiale d’un grand classicisme, il est enfant unique et sa mère lui fait subir une pression abominable. Toujours être le premier, en tout, toujours le mieux, à en pleurer les jours d’échec. Vana a connu cela mais sans doute à un degré moindre.

- Je comprends… le bon vieux temps…

Gordon sourit, sans comprendre qu’Ivanovna, dans son coeur, regrette ces mois passés à ne pas l’écouter comme elle aurait pu. Il lui parle d’une manière moins… apprêtée, comme si la glace avait fondu entre eux. N’ayant jamais expérimenté l’amitié entre personne de sexe différent, elle tâtonne mais il lui semble percevoir une différence de ton. Le garçon n’a plus à faire attention à ses propos, il peut dérailler un peu car plus rien n’est en jeu entre eux deux. Oui, il faut bien se rendre à l’évidence, par une intervention des plus inopportunes, la vie vient de lui retirer ce qu’elle aurait appelé quelques mois auparavant « un bon parti ». Vana comprend trop tard qu’elle a laissé passer sa chance.

- Tu sais, les Gunnray aussi ont leurs proverbes.

Mais elle n’est pas sûre que la chose ait quelque intérêt à ses yeux.



il n'existe
rien
que lui
Dernière modification par Ivanovna Gunnray le 2 janv. 2026, 22:22, modifié 1 fois.

2 janv. 2026, 18:04
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
Saison 3 : Criques.


Leur oral s’est déroulé à merveille. Ils forment un duo d’étudiants aussi complémentaire qu’élégant dans la manière d’aborder les sujets qu’ils doivent traiter. Sur le plan universitaire, ces deux-là se sont parfaitement trouvés. Les commentaires élogieux de cette professeure ne les ont même pas émus tant elle a comme réputation de noter largement. Non… ce qui était en jeu dépassait de beaucoup une réussite ponctuelle. C’est la pérennité du duo que la vie a testée. Lui n’a rien perçu, il ne sait rien de ce que Vana traverse. Le risque était de la voir fondre en larmes, dégonder lors d’un passage délicat de la démonstration. Ou juste partir en vrille d’une manière ou d’une autre. Mais la concentration a suffi. L’étudiante sait prioriser, elle a aussi appris à lui faire confiance. Gordon est devenu un étudiant très efficace, il sait traiter les problèmes avec clarté et cette arrogance d’hier l’a quittée, elle ne saurait dire quand, ni pourquoi. C’est un fait.

En tant qu’anciens dans l’Institut, bien souvent ils dominent les débats. Et n’ont pas redoublé, juste bifurqué vers ce qui est leur destin commun. En quittant le laboratoire où vient de se terminer leur présentation, elle ressent une sensation de légèreté peu commune et cela la déstabilise presque. La pharmacologie est une matière qu’elle adore, c’est à la fois technique, abstrait, et d’après elle très concret. Plus encore, les connaissances, Ivanovna les avale sans le moindre souci. Ce qui n’est pas le cas de Gordon mais il excelle quant à lui dans la jonglerie que représente les passerelles entre composants cousins permettant de dénicher des… possibilités substitutives en cas d’incapacité à soigner par le remède théorique. Deux esprits extrêmement complémentaires et qui, ça n’a rien d’un luxe, travaillent dans une harmonie étonnante. Ils deviennent le duo mascotte de la promo, ce qui n’aurait que des avantages si… s’il n’y avait pas un lutin dans le tableau. Aurélia est en France, si Vana ne le savait pas, elle aurait à peine besoin de regarder un instant Gordon pour le comprendre. Dès qu’il n’a plus la tête occupée par les études, il pense à elle. Un hibou ne serait-il pas en train de frapper à la fenêtre ? Hibou français, fourbu et glouton ? Aurait-elle déposé un colis à l’accueil de l’Institut ? C’est en permanence son obsession, s’assurer qu’elle n’a pas envoyé un geste en sa direction. Un vrai supplice mexicain ! La sorcière n’a aucune idée de ce que cela signifie, c’est un étudiant péruvien qui assène en permanence cette blague dès qu’il s’agit de décrire une tâche pénible. Quirino laisse entendre que cela tient de la torture, pire qu’une goutte vous tombant sur le visage en permanence. Si la description reste sommaire, Ivanovna trouve dans celle-ci une correspondance directe avec son vécu. Gordon est amoureux, transi, comme il semblait l’être d’elle il y a peu encore. Et penser à Aurélia lui fait perdre tous ses moyens. Elle se retrouve donc à subir cet affront permanent tout en devant le consoler, ce qu’il attend de sa meilleure amie... En somme, double dose de Mexique…

- Ivanovna, c’était vraiment brillant !

Une jeune étudiante la poursuit de son amitié maladroite et trop marquée par une admiration qui la gêne. Mais Ginevra est gentille. Elle est sans argent, travaille beaucoup et se sent encore un peu perdue en Angleterre. Son fort accent italien permet de l’identifier de suite. Tout comme ce tempérament bouillant qu’elle trouve encombrant. Mais bon…

- Je propose que nous allions boire quelque chose en l’honneur de cet Optimal !

Ivanovna n’a pas la possibilité de refuser. D’abord, passer des moments avec Gordon est devenu depuis Juin une sorte de délice. Evidemment, les choses ont été modifiées mais qu’y peut-elle ? C’est toujours mieux que de se morfondre sur son sort. Et puis, c’est vrai, ils ont assez travaillé pour mériter de faire la fête ensemble, en quelque sorte.
Sur le chemin de leur pub habituel, ils bavardent. Mais la jeune femme s’arrange pour que la conversation en reste aux études, craignant à raison qu’il ne dérive instantanément vers le sud à la première occasion. Ainsi écume-t-elle le traité de Madame Bailey « Le grand guide de pharmacologie et de posologie », qui leur a permis de démontrer leur maîtrise des recherches basiques sur la question.

- Je me demande pourquoi elle ne nous a posé aucune question sur les limites dans le temps de notre lien biochimique ?

Une remarque sans réel fondement, tout juste destinée à occuper l’esprit de Gordon, qui répond dans l’instant qu’elle n’est pas aussi compétente qu’elle ne le prétend. En d’autres temps, Ivanovna aurait trouvé son assertion arrogante. Mais il a raison, on sent vite les limites du savoir de cette chargée de cours.

- Je suis sûr que si on lui enlevait son précis, elle serait incapable de faire cours plus de cinq minutes. Mais ce n’est pas grave tant que toi et moi savons comment apprendre par nous-mêmes. Je suis désolé de le dire mais je pense que nous n’aurons pas longtemps besoin d’elle.

- Tu as raison. Bah, que veux-tu, on ne peut pas avoir des lumières dans chacun de nos cours, ce serait trop beau !

L’avantage principal de Newhaven est d’être très proche de Londres. Ils sont arrivés dans leur repaire en très peu de temps, ont pris commande et en sont à savoir qui va accepter de laisser l’autre payer la première tournée…

- Ce serait bien qu’on monte un centre de recherches toi et moi. Nous sommes…

- Arrête de rêver Gordon, pour ce genre de projets, il faut des financements. Crois-moi, c’est bien plus coûteux que de se mettre devant une paillasse et d’accoupler des éléments magiques…

Elle a vu sa mère s’échiner durant des années à chercher seule dans son coin des nouveautés jamais encore mises en œuvre. Ivanovna sait combien cela est ingrat en plus d’être délicat. Et sans condescendance envers Emily, une mère pour laquelle elle éprouve encore une certaine admiration, la Botanique, c’est bien plus simple que tout ce qui a trait au corps humain, sorcier ou pas…

- Il nous faudrait une puissance de feu dont nous ne disposerons jamais. Nos moyens seraient épuisés avant que nous-mêmes le soyons. Maintenant…

Elle se retient d’aller trop loin mais elle doit dire les choses. Retenue et finesse mais vérité.

-...travailler avec toi sur le long terme est envisageable !

Ce genre de déclarations, Gordon n’y a pas été habitué de la part d’Ivanovna. D’ordinaire si cassante avec lui, elle témoigne par ces mots d’une évolution dont il se félicite. Sans  comprendre que la jeune femme traverse l’oeil d’un cyclone intime. Elle n’a plus de prise sur son ami, celui qu’elle repoussait quand il jouait le rôle du prétendant éconduit. Mais elle tient à lui et sera prête à beaucoup de sacrifices pour conserver ne serait-ce qu’un lien ténu. Elle est, comme souvent, prise en étau par ses principes. Mais son premier réflexe est de faire comme si de rien n’était. Ils sont bons camarades, font de l’excellent travail au point que personne ne les imagine l’un sans l’autre. Ce duo est une évidence d’autant plus étonnante qu’elle a été instantanée.

- C’est une proposition sérieuse ?


Lui n’en revient pas, ses yeux en témoignent, qui ont abandonné d’un coup leur nonchalance proverbiale.

- Gordon, si je dois aujourd’hui donner le nom des gens avec qui je m’imagine travailler pendant des années à mon projet, je dois combiner talent et capacité à travailler en harmonie. Je me suis trompée sur toi et sur beaucoup de choses…


Il est opportun que les boissons arrivent à ce moment précis. Cela permet à la mâchoire du garçon de rester suspendue en l’air sans que cela soit par trop remarqué. Il est stupéfait mais, comme toujours, n’a pas les clés de compréhension de la situation. Il serait cependant faux de penser qu’Ivanovna s’en sort plus honorablement. Donnant l’impression qu’elle apprécie son ami pour la qualité de son travail, ce qui est vrai au demeurant, elle oublie, parce que la chose est dans un coin caché de son esprit, qu’elle parle aussi sur un autre plan. Déplacer le curseur, réorienter les éléments d’analyse de la situation. Maintenir un lien en passant par un terrain que sa… concurrente ne pourra jamais occuper… Quel pourcentage de manigance ? Quelle proportion d’opportunisme ? Personne n’en sait rien, à commencer par elle. Les sentiments des êtres sont des bombes avec lesquelles on ne joue pas impunément. Cela elle n’en voudrait pas. Elle fait l’expérience des vertus de la simplicité, de la franchise, d’une attitude qui n’est pas elle. Oser dire les choses telles qu’on les pense. Oser être soi, comme si la vie pouvait s’arrêter demain.

- Nous formons une bonne équipe. Les recruteurs ne s’y tromperont pas.

-… mais… j’en ai toujours rêvé…

Le coeur écossais reçoit une secousse en forme de déflagration. Ils ont seulement été en décalage. C’est dommage. Un beau gâchis. Selon les règles familiales qui commencent toujours par la dignité, elle ne montre rien des émois confus qui la traversent. Et répond :

- Il ne tient qu’à nous de concrétiser nos rêves ! Santé !

Leurs verres s‘entrechoquent, à nouveau ils sourient, fêtent leur réussite en se laissant aller à bâtir des projets exaltants, comme le font tous les étudiants du monde. Un duo de rêve.

- Je suis heureuse pour toi Gordon.

Vana balance cette tirade entre deux gorgées de son thé fétiche. Lui s’y est habitué, elle ne boit jamais d’alcool, à son grand désespoir. Gordon est un fêtard de première et Vana lui a déjà sauvé plusieurs fois la mise en le ramenant chez lui tandis qu’il était dans des états altérés de conscience. Mais en ce début de soirée londonienne, c’est elle qui est dans un potage, bien épais. Elle a dépassé le stade de la résignation, à moins que les choses, dans son cas n’aient été inversées. Ivanovna s’avère malade de lui et si elle n’a pas tout assimilé, les conséquences de ce diagnostic correspondent à des étapes connues par ceux qui les ont traversées. Tristesse, mélancolie… ne lui parlez jamais de dépression, ce n’est pas elle. Pourtant, en prononçant six petits mots, elle vient de dévoyer la vérité. En elle, la joie de voir Gordon heureux. Elle a dit vrai. En elle aussi la peine de le voir dans une histoire qui n’est plus la sienne. Elle n’est pas sa mère, n’a donc aucun moyen d’accepter cet enlèvement. Au fond, il est bienvenu d’avoir appris à maquiller ses sentiments. Cela permet de ne pas gâcher la fête.


d'elle
il n'existe
rien

3 janv. 2026, 19:04
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
Saison 4 : "Celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré "



Quelle étrange idée. Mais la vie nous habitue vite à croiser ce genre de bizarreries. Aussi doit-elle faire avec. Un refus aurait été mal compris, perçu comme une offense, un dédain. Ivanovna a donc choisi d’en être et tant pis si elle n’en a aucune envie. Une soirée étudiante comme tant d’autres, avec la plupart des gens qui déjà les fréquentent ordinairement. Mais c’est presque le réveillon… L’année précédente, elle l’a plus ou moins vécu avec Alyona. Disons qu’elle ne retient de cette fin d’année que les moments passés à deux dans la tranquillité de Wick. Une quiétude qu’elle sait ne pas revivre en allant dans ce quartier huppé de Londres. Ivanovna l’a déjà parcouru, on s’y promène agréablement, du moins est-ce le souvenir qu’elle en a.
Ses petits gants, l’habitude de les porter en toutes circonstances, souvent même en été… Elle se sent à l’aise dans sa tenue réglementaire. On pourrait croire qu’elle est un homme avec sa livrée invariablement identique. S’il est des entorses au protocole, elles sont rares. Une robe rouge qu’elle aime surtout par cette couleur mais le bleu a sa préférence. Foncé n’est pas assez. Il faut le penser noir mais lui reste bleu. Ce sont les reliefs du tissu qui déterminent la profondeur réelle de la teinte. Certains oiseaux ont des plumes s’en rapprochant. Mais habillée ainsi, les cheveux en bataille, on imagine un volcan océanique se dressant au milieu de nulle part. Ce soir, elle l’a un peu cherché soyons honnêtes. Ivanovna est vraiment belle. Peu de femmes portent en elles la beauté ravageuse de la jeunesse, une insolence, une insouciance. Bien sûr certaines formes sont ancestralement flatteuses, Ivanovna a bien mieux été dotée que sa sœur. Mais elle a appris, et cela, elle ne le tient que d’elle, à ne pas toiser, ne pas imposer. Il faut le dire ainsi, elle est d’autant plus belle, désirable qu’elle n’en a pas conscience. Là où elle va ce ne sera pas même un atout. Ne se croiseront que des gens aux belles tenues, des gens aux manières codées, aux mots policés. Une engeance qui ne lui plaît guère mais elle doit accepter son statut. De sang pur, vielle noblesse écossaise, étudiante émérite, au parcours qui en étonnerait plus d’un. Elle est un mystère. Le lynx a la folie de croire qu’il peut sortir indemne de ce genre de cérémonie.

La famille Colville a le plaisir de vous inviter
à son traditionnel soir du solstice
Anna-Lysa et Aurélia vous attendent
Vendredi 23 décembre 2050
à partir de 20 heures au
23, Canonbury Square
♥♥
La magie est amour

Un carton d’invitation en bonne et due forme, arrivé à Newhaven peu de temps après leur oral majestueux. Il est sûr et certain qu’elle a été conviée à cette soirée à cause de cela. Quel pourrait être l’intérêt de cette famille si ce n’est rassembler ce qui compte de valable alentour ? Du moins à leurs yeux… A tous points de vue ces mondanités, elle doit apprendre à faire avec. Un jour viendra où il lui faudra parcourir le monde afin de convaincre de grands esprits, au sens monétaire du terme, dans le but de contribuer à ses desseins. Elle n’a pas en tête que des instances plus… « officielles » pourraient en être. Cette vision restrictive altère son jugement. Mais à quelque chose malheur est bon, elle doit aussi apprendre à se comporter en société. Elle ne le sait pas mais sa sœur y a laissé des plumes, à trop vouloir braver le destin. Ce soir, au moment d’entrer dans cette maison de ville pour le moins cossue, elle fait ses premiers pas dans le monde. Avant l’heure, elle vit son bal des débutantes.

- Aurélia, Aurélia !!!

Une jeune sorcière à l’ étrange accent mélange de gallois et d’indéterminé lui a demandé son carton d’invitation. En saisissant le passeport, celle-ci a déclenché une magie le faisant s’évaporer. Il produit un écrit mauve et un son presque inaudible : Ivanovna Alekhina. Vous n’êtes pas encore officiellement redevenue ce que vous aspirez à être, la magie en est informée. Dans peu de temps, vous serez Gunnray mais bon… peu vous importe en l’état…
Elle la fait entrer tout en lançant un sortilège envoyant une luciole chercher cette femme ayant pris sa place dans le coeur de Gordon.

- Oh, Gordon nous a tellement parlé de vous. Entrez, entrez, il commence à faire froid, ce serait bête d’attraper la mort un si grand soir !

Plus petite qu’Ivanovna, plus jeune aussi, l’hôtesse lui tend la main et l’enlace de l’autre.

- Je suis Anna-Lysa, la sœur d’Aurélia, bienvenue chez nous ! Les amies de Gordon sont nos amies.

Une forte odeur de camélia se dégage d’elle, Ivanovna en conclue que la jeune sorcière ne maîtrise pas encore l’art du dosage. Dans l’instant suivant, une silhouette svelte, alerte, d’une élégance sobre s’avance vers elle.

- Ivanovna ! Ou devrais-je dire Vana… Bonsoir. C’est très gentil à vous d’être venue. Entrez donc, notre maison est la vôtre.

Les salutations sont chaleureuses malgré le protocole qu’Ivanovna ressent comme une pesanteur commune. Elle ne peut comprendre tout à fait mais les parents Colville sont présents. Il faut donc… se tenir, la soirée promet d’être corsetée. Vite délestée de son manteau, elle tend à Aurélia qu’elle vient d’embrasser en retour un petit bouquet de dahlias de son jardin. Ils sont multicolores, ceux qui en connaissent la symbolique pourront se questionner, peu lui importe.

- Pour vos parents…

En plus du reste, un lot de thés noirs suffisamment rares pour qu’un néophyte sache en apprécier la valeur. Offrir du thé dans les îles britanniques est aussi courant que peu risqué. On passe pour une personne sans idées mais ayant du savoir vivre. Si en plus de cela, la chose est de qualité, les apparences sont sauves. Au loin se profile Gordon venu à leur rencontre. C’est à ce moment qu’Ivanovna réalise que son vrai prénom est connu d’Aurélia. Lui qui rechigne à la nommer ainsi a donc éventé un secret. A l’évidence certaines choses ne sont plus aussi respectées qu’elles le devraient. Gordon a bien changé. Mais il lui dit bonsoir le plus gentiment qui soit. A peine entrée dans le salon, elle prend la mesure de l’endroit qui l’accueille. Une très grande pièce, remplie de jeunes gens de tous horizons. Vana en reconnaît un certain nombre. Plus d’autres qui traînent dans les lieux où tous les sorciers en études supérieures se rassemblent. Elle n’est que l’une d’entre eux. Et cela la rassure. Mieux vaut cela qu’un petit comité au sein duquel elle ne pourrait échapper au triangle qu’elle souhaite éviter. Elle est venue démontrer qu’elle existe encore mais ne veut pas non plus être perçue comme un aiguillon. Lui est habillé comme elle ne l’a jamais vu, en costume, chemise boutonnée terminée par une fine cravate sommitale. Il faut admettre que cela lui va à ravir. Il fait… plus responsable…

Soir du solstice… Qu’est-ce à dire ? Il ne s’agit pas d’un bal. Sa tenue est des plus adéquates, d’autant que bien peu sont les filles habillées de manière audacieuse. Ce n’est pas le genre de la maison. On pourrait davantage parler d’un buffet au cours duquel les convives débriefent l’année qui s’achève. Mais… elle ne le savait pas… c’est l’anniversaire des jumelles. Nous y voilà, finit-elle par comprendre.

- Mademoiselle Alekhina ?

Un homme l’aborde, son âge trahit l’appartenance à une autre génération que celles dont on fête le nouvel âge. La trentaine, peut-être, à peine moins… Elle acquiesce et l’homme de se lancer dans une longue tirade.

- J’ai bien connu votre sœur, Galvanius Aropolo. Nous avons fait nos études ensemble elle et moi.

Il n’est donc pas aussi vieux qu’il en a l’air…

- C’était une chic fille.

- Oui, ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers…

Le sorcier n’est pas très habile et Ivanovna pas si gentille sur ce coup-là. Mais il aurait pu au moins entrer en matière plus… honorablement.

- Vous êtes donc dans le droit magique ?

La suite de la conversation est d’une platitude agaçante. Elle n’est pas venue pour ce genre de commémoration. Mais il a un certain talent pour lui coller à la peau. S’en défaire est un sport en soi. Elle peut juste observer le manège de deux étudiants bien connus pour leurs talents à enflammer les soirées avec des méthodes discutables. Ils ont manifestement poussé les plus jeunes à boire des liquides puissants. Les premiers effets font leur apparition. Et plus tard, il advient ce qui devait… La sœur d’Aurélia est dans un sale état. Quelques amis s’en émeuvent, les plus indifférents ne s’en rendant pas compte.

- Ivanovna, tu as deux minutes ?

Gordon, ce soir, fait le premier geste. Il a souvenir qu’elle lui a sauvé la mise deux fois déjà. Ce n’est pas très glorieux mais il a au moins cette reconnaissance.

- Est-ce que tu as sur toi la petite potion que tu m’as déjà administrée une fois ?

Un seul souvenir… Sa mémoire défaille mais ce n’est pas grave. Même si Aurélia était sa pire ennemie, elle viendrait en aide à cette pauvre fille que des crétins ont saoulée.

- Attendez, qui lui faites-vous boire ?

Aurélia se méfie, d’une certaine manière on la comprend mais Gordon la rassure.

- Tu peux avoir confiance mon amour, Ivanovna sait ce qu’elle fait. C’est une potion stabilisante.

On n’aurait pas mieux dit. L’étudiante l’a créée à ses heures perdues, en prévision d’abus dont Gordon a l’habitude. Déjà testée sur lui, elle ne peut s’avérer néfaste en ce cas précis.

- Quelqu’un sait-il combien de verres elle a ingurgités ?

- En quoi est-ce important ?

La mère les a faits s’installer dans une pièce isolée du monde. Même les plus petits scandales doivent être étouffés…

- Madame, la dose en dépend en partie.

- Z’ai presque rien bu…

- Anna-Lysa…

- Bah moi au moins, z’ai pas bécoté à tout va…

- Anna-Lysa tiens ta langue où tu vas le regretter !

La fille semble, malgré son état, encore capable d’une once de jugeote. A moins que ce soit sa mère qui ait une influence majeure sur ses filles…

- Madame, est-ce qu’elle est habituée à boire beaucoup ?

- Maman, laisse-nous s’il te plaît, on va gérer. C’est mieux…

Ivanovna voit la main d’Aurélia serrer fortement le bras maternel. Ce doit être un signe entre elles ou quelque chose comme ça. La mère quitte la pièce sans plus attendre.

- Ivanovna, peu importe si elle doit dormir deux jours, administrez ce qu’il faut pour qu’elle se rétablisse et qu’on mette fin à cette mascarade.

- Je suis désolée Aurélia, j’ai été maladroite avec votre mère.

- Vous n’êtes pas responsable des errements de ma sœur. Elle est perturbée ces temps-ci et puis, je vois bien que vous faites de votre mieux.

La scène est cocasse. L’éperdue soigne la sœur de sa concurrente devant celui dont elle est éprise. Quel stress test pour une soignante ! C’est cruel mais elle fait ce qu’il faut sans réfléchir.

- Quatre gouttes.

C’est à la fois peu et beaucoup. Tout dépend de son habitude de l’alcool et de la quantité avalée en amont. Au pire, elle dormira une grosse journée. Si la sorcière a bien fait, une simple nuit suffira. Mais dans tous les cas, le mal de tête est assuré. Le genre qui vous dissuade pour un temps d’y revenir. En théorie…
Si nous passons les étapes sordides des vomissements annonciateurs puis des spasmes et délires en tous genres, le remède a produit son effet. Ivanovna pourrait y voir une certaine satisfaction, après tout, elle n’est qu’une étudiante de première année en filière Hybride. Mais elle a déjà mis en application certains savoirs. Et son but ultime passe par ce genre d’étapes intermédiaires. Pourtant… elle avait un tout autre but ce soir. Elle voulait… Qu’espérait-elle en fait ? Gordon est perdu pour elle. Et le pire est qu’Aurélia est une fille comme elle, en mieux. Plus riche, plus avenante. Plus désirable, et sans doute plus gentille.
Alors que les premiers convives quittent les lieux, et que les énergumènes ont été vertement remis en place par un représentant de l’ordre à l’origine inconnue, Ivanovna a depuis longtemps abandonné l’ambition de passer quelques minutes seule avec Gordon. Elle comprend, irrévocablement, que c’en est fini. Elle n’est même pas triste, c’est à la fois pire et plus modeste, un sentiment d’inexorable. Mais le plus horrible advient alors.

- Je vous ai vue discuter avec Galvanius Aropolo… C’est un jeune sorcier très gentil vous savez…

Si encore c’était Madame Colville qui cherchait ainsi à les appareiller. Mais non, c’est bien Aurélia qui parle. Est-ce une attention comme une autre ou une volonté de la tenir éloignée de Gordon ? Dans tous les cas, la jeune sorcière fait erreur en raccrochant ainsi Ivanovna à un passé qu’elle repousse quand elle ne choisit pas. Le lynx a soigné car tel est son destin. Mais il ne mangera pas une proie chassée pour lui.

...ne vous souciez pas
d'elle

12 mars 2026, 18:32
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
2051


5 : Le Caorunn accepte la pluie en hiver.

Le coeur du tronc est constitué d’une conversation entre Ivanovna et madame Tokélau (PNJ des mains d’Ivanovna). Mais il est évident que cela n’est qu’un expédient pour la jeune étudiante, un rayon de soleil entrecoupant une pluie incessante.

Aéla Tokélau
Image
Reproduction d'un shoot moldu en (2019), la sorcière a depuis empêché toute image d'elle.
Ceci est une version jeune de la professeure.


Les premières semaines de l’hiver passèrent, entre euphorie d’un début de filière Hybride démarré sur les chapeaux de roue et le sentiment acidulé d’avoir marqué les esprits bien malgré elle à la soirée des Colville. De toutes manières, elle ne pouvait pas espérer le voir souvent durant les fêtes, l’année précédente il était rentré chez lui et s’y était terré jusqu’au retour des vacances. Du moins était-ce le souvenir qu’elle en avait. Et puis, même en ayant été convaincue par Alyona que le bal de Godric’s Hollow pourrait être un bon moment, elle avait vite su qu’il n’y serait pas. Et que pouvait-elle espérer de toutes manières ?
Ivanovna avait vidé son esprit de tout espoir de reconquête. Du moins le pensait-elle officiellement mais plus les jours passaient, plus les moments passés avec Gordon dans un autre cadre que le travail lui manquaient. Il lui semblait que cela relevait de l’impossible. En quelques mois, tout s’était passé en même temps sans aucune explication valable. Le jour de la remise des diplômes, elle apprenait qu’il la rejoindrait en première année Hybride, une nouvelle qui à l’époque avait ruiné sa journée. Pensez-vous, entendre qu’elle allait devoir passer deux ans avec un garçon qui lui courait après avec une insistance lourdaude depuis des mois. Il s’était à peine caché d’ailleurs vouloir faire cette filière pour être avec elle tout le temps. Ce jour-là, Ivanovna lui avait même donné un infime espoir en prétendant que ce serait une idée sympathique. Ou une formule du genre… enfin… ils étaient partis du bon pied en Septembre, décidant même de constituer un binôme de travail toute l’année à venir. La chose apparaissait logique, les deux seuls anciens de l’institut, changeant de filière pour une autre, ayant donc déjà l’expérience des études supérieures et l’expérience des lieux. Tout concordait. Et collait aux projets plus très secrets de Gordon… Ainsi avaient-ils entamé cette année et dans le même temps qu’ils devenaient d’excellents étudiants, concrétisant une intelligence du travail insoupçonnée, il avait… Comment expliquer que d’un côté le garçon était parvenu à s’en faire une alliée, une amie même, et que d’un autre il avait fini… par succomber au charme d’Aurélia ? Ivanovna voyait là une mécanique des sentiments totalement incompréhensible à ses yeux, dénuée de la moindre logique… Avait-elle dit quelque chose de particulier qui aurait pu froisser définitivement le jeune homme ? Qu’avait-il bien pu se passer pour qu’on en arrive là ?

Elle n’avait rien vu, s’en voulait profondément mais rien ne changerait l’avant. Le lynx, résolu à ne plus avoir les yeux aveugles sur son environnement affectif, s’était décidé à prendre davantage les signaux sociaux extérieurs comme autant d’indicateurs de la vie dont il lui fallait écouter un peu plus les… bas bruits. C’était à elle désormais de voir à travers ce brouillard au lieu de vivre les yeux fermés !
Les jours passèrent, bientôt les semaines. Ils ne se voyaient plus en dehors des cours et des préparations. La sorcière ne demandait rien, espérant qu’une ou deux fois Gordon se proposerait comme par le passé, pour aller boire un coup au Pitiponk ou simplement marcher sur la plage comme cela leur était arrivé parfois en Septembre. Tout un équilibre subtil qui s’était mis en place entre eux fondait en plein hiver, disparaissant dans le froid humide du sud de l’Angleterre. Les premiers temps, cela ne lui pesa pas tant qu’elle ne l’aurait craint, ses études l’occupaient, des travaux additionnels que Madame Tokélau lui avait suggérés. C’était d’après elle la porte d’entrée vers un stage encore plus pertinent qu’elle devrait effectuer en année 2. L’idée ne lui plaisait que moyennement, voyager vers le lointain Pacifique et se retrouver isolée de tout pour une longue durée… Mais avec les derniers événements, il était peut-être préférable de s’éloigner, quitter l’Europe et les déboires qu’elle infligeait à la jeune femme. Partir de nouveau, nombreux diraient fuir encore une fois mais si le prix à payer pour moins souffrir de lui passait par cet effort... elle commençait à l’accepter.
C’est au travers d’une longue discussion autour d’un thé pour le moins exotique que Madame Tokélau la convertit à cette possibilité.

- Tu sais, pour une jeune sorcière, une expérience dans un cadre totalement différent représente une chance peu banale. Là où je peux te recommander, les travaux ne ressemblent pas à ceux d’une école.

En plein mois de Janvier, Ivanovna avait fait le trajet depuis Newhaven pour rendre visite à celle qui n’avait jamais été sa professeure mais que les circonstances avaient transformée en diseuse de vérité.

- Tu es douée cela va sans dire. Non pas que tes talents soient purement intellectuels, je veux dire… tu n’es pas meilleure qu’une autre quant aux capacités de réflexion. Tu sembles à l’évidence être une grande travailleuse, pas le genre besogneuse, le genre efficace. Mais ce n’est pas pour cela que je te recommanderai auprès de mon clan. Tu as… une sorte de talent pour anticiper les choses…

Alors là, Ivanovna ne crut pas un instant que ce fut vrai. Au regard de ses déboires avec Gordon, c’eut plutôt été l’inverse jusque-là...

- Pour être une bonne chercheuse, ce à quoi tu aspires, c’est cela qu’il faut en premier lieu. Sur le plan magique, l’affaire se traduit par des gestes que personne n’a eus avant toi. Ou des combinaisons, des pensées mutées en réalité alchimique. Je sais, tu ne peux pas encore comprendre, il te faut faire l’expérience de cet élan-là…

Elle plongea intensément son regard dans celui de la jeune femme, l’instant frisait la légilimancie, Ivanovna ne sut dire….

-...Je le sens en toi… mais il te faut toucher ce monde une première fois par tes propres moyens pour t’ouvrir à lui. Et cela, tu ne pourras le faire que dans ce genre d’environnement…

Le thé prit d’un coup un goût tout à fait différent. C’était une mutation qu’elle sentait dans tous les éléments de la pièce. Un voile les avait entourées, Ivanovna semblait vivre d’un coup sous une coupole, et sous le sceau d’un secret magique dont elle ne détenait aucune clé de lecture.

-...mais il est tout aussi possible que certains lieux plus…. triviaux constituent pour ton avenir un territoire tout autant porteur. Je n’aurai pas l’impudence de prétendre que seule la magie née dans les îles du Pacifique soit à la hauteur de tes… prédispositions… Ma chère, je suis bien placée pour savoir que l’on ne doit jamais présupposer… et dans le cas qui nous occupe, condamner les sorciers à quelque… prédestination. Le faire, crois-moi, revient le plus souvent à restreindre l’épanouissement et non le favoriser…

L’aînée semblait prendre un plaisir fou à parler de son pays, de cette magie qu’elle aimait tant. Une passion dévorante, insatiable. Cette conversation était fort agréable. Il n’était pas si courant que l’étudiante trouve de la fantaisie dans ce genre d’échanges. Sans être timide, elle n’avait pas la conversation facile, pour tout dire, ce n’était pas un acte naturel de sa part, surtout depuis la Russie. Seule Alyona, et paradoxalement Gordon, savaient lui faire apprécier ces piaillements. Tandis que leur thé continuait de les régaler, elle tentait d’imaginer ce que devait être la vie sur l’île de cette sorcière. Raiatea. Quel drôle de nom… Le climat de ces îles est divin à ce qu’il paraît, du moins était-ce ainsi qu’elle en avait entendu parler lorsqu’elle avait entamé des recherches pour en savoir plus sur l’autrice du précis « Anthologie des anti-poisons magiques et non-magiques ». Un atlas magique est un manuel obligatoire dans toute bibliothèque prétendant l’être. Celle de l’Institut ne faisait pas exception. Raiatea, Newhaven… La mer en commun, l’océan. Mais un océan plus accueillant.

De retour à l’Institut, Ivanovna se mit à repenser à cette proposition. Dont il ne fallait surtout pas parler à Gordon. D’abord parce qu’il ne serait en rien concerné, intéressé. Et parce qu’il y verrait une raison supplémentaire d’oublier l’écossaise. Ce ne fut pas très difficile. Puisqu’ils ne passaient plus de temps privilégiés ensemble en dehors du travail, il suffisait de se laisser porter par les études. Elles la berçaient, lui occupaient le temps et l’esprit. Elle attendit plusieurs semaines avant d’en faire état à une étudiante aussi discrète qu’elle, dont Ivanovna avait pu apprécier les qualités

- Un stage dans le Pacifique l’an prochain ? Tu ne crois pas qu’il y a pour toi plus… valorisant ? Je veux dire… Madame Tokélau est une pointure, c’est évident mais de là à s’exiler si loin… moi j’opterais pour autre chose. Je ne sais pas comment tu fais pour passer ton temps à consulter son livre. Il est dense et tortueux. J’avoue avoir du mal à bien l’utiliser…. Ivanovna, pour ça comme pour le reste, tu devrais prendre garde.

Siwan n'avait pas l'habitude de tenir ce genre de propos. Ivanovna tendit l'oreille.

-… Tu m’as parlé l’autre jour de la soirée chez les Colville, de la gentillesse d’Aurélia. Eh bien… Il faut que tu saches… Gordon m’as invitée chez lui. Et durant la soirée, je me suis retrouvée avec Aurélia dans la cuisine. Au début, elle était très attentionnée et puis, elle a commencé à chercher à poser d’étranges questions sur toi. Tu devrais…

- … me méfier d’elle ?

Siwan ne répondit pas par des mots mais le corps parla pour l’étudiante. Cette jeune sorcière galloise n’était pas la mieux classée de la promotion mais elle avait grandi à l’abri des causticités urbaines et savait s’en préserver. Sa volonté d’en protéger Ivanovna la classait aux yeux de l’écossaise dans le camp des gens biens. Ce qu’Ivanovna savait déjà.

- J’ai aidé qui en avait besoin. Sa sœur était ivre ce soir-là. Le reste ne m’appartient pas. Gordon aime Aurélia alors je ne veux pas m’en faire une ennemie.

Ivanovna parlait avec sagesse mais ce que venait de lui révéler Siwan la dérangeait. Cela signifiait qu’elle risquait fort de perdre un jour celui pour qui son coeur battait irrésistiblement. L’information était précieuse mais inquiétante.


Ne vous souciez pas
Dernière modification par Ivanovna Gunnray le 30 avr. 2026, 17:11, modifié 1 fois.

25 mars 2026, 19:23
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
Saison 6 : On ne sait combien d’années plus tard.


Ils se sont rencontrés dans une rue de Pré-au-Lard. Elle, pour une fois follement habillée en rouge, avec les trinkets associés. Un cache-oreilles à l’identique, avec une fine plume en guise d’étendard. Cela lui donne de faux airs de femme du début du siècle dernier, une garçonne… Et comme ses cheveux sont exceptionnellement en chignon, on pourrait la croire sortie d’un roman américain, le magnifique. Venue à Pré-au-Lard dans le but de profiter d’une sortie des élèves de poudlard pour rencontrer Madame Tokélau, elle a dû remettre la suite de son enquête à plus tard. L’île de Raiatea attendra, puisqu’une fois encore le rapport exotique qu’entretient la professeure avec le temps l’a poussé à annuler via hibou ce rendez-vous qu’elle aura oublié… Prévenue trop tard, Ivanovna erre sans but réel. Ce village sorcier n’a jamais représenté pour elle un lieu extraordinaire. C’est juste un endroit pratique, en certaines occasions on y trouve des articles qu’il faudrait sans cela aller chercher bien plus au Sud, à Londres. Scribenpenne est le lieu qu’elle fréquente le plus et elle vient d’en sortir d’ailleurs. Ivanovna remet son gant et a déjà rangé le lot de plumes qu’elle a achetées. Pour les parchemins, elle a préféré attendre de retourner à Newhaven, ils n’aiment pas toujours voyager au froid aussi a-t-elle pris l’habitude de se fournir au chemin de traverse. Elle regarde alentour, contemplant une fois encore le flot de plus petits de tous les âges, heureuse de ne plus en être, heureuse aussi de pouvoir se faufiler discrètement. Toujours cette peur d’être observée, traquée… Elle ne la quittera décidément jamais. Illusion d’une enfant ne mesurant pas toujours... le pouvoir de l’image. Plus que jamais Ivanovna resplendit. Et ce n’est que le début. Une ou deux friandises doivent être chopées chez Zonko, dans le but d’animer l’anniversaire de Siwan le prochain samedi. Siwan Rees… si l’on met de côté Alyona, de toutes façons hors catégorie, elle est sa seule connaissance fiable à l’IMSM jusque-là. Une fille discrète, une qualité qu’Ivanovna vénère. C’est en chemin vers ce magasin emblématique qu’elle tombe sur lui, Gordon ! Dans une tenue à l’élégance rare, tiré à quatre épingles, il ne ressemble plus du tout à l’enfant dans un adulte qu’elle a connu il y a de cela un peu plus d’un an. Sa canne à la main, il ferait même un peu trop vieux si un immense sourire ne lui traversait pas le visage.

- Ivanovna !!

Oui, il l’interpelle comme s’il n’y avait qu’eux dans la rue, comme s’ils étaient dans un couloir feutré de l’Institut Médicomagique et des Sciences Magiques. Il a parlé fort pour qu’elle l’entende mais les yeux de la jeune femme l’avaient avant cela déjà repéré. Elle répond à son sourire par un même élan. Elle n’aurait pu le réfréner alors autant se laisser aller. Ses bras enlacent tendrement le garçon, elle n’a jamais été très expansive de toutes manières et puis, désormais, entre eux deux, il est une tierce personne. Il serait malvenu de laisser peser le moindre doute. Ivanovna et Gordon sont deux amis, qui travaillent ensemble en harmonie et ça s’arrête là.
Le hug est chaleureux, une bouffée d’émotion la parcoure mais il faut la maquiller, ne surtout pas rougir.

- Tu ne m’avais pas dit que tu viendrais par ici ce week-end ?

- Un imprévu, par définition imprévisible… Mais passons… Puisqu’on est là, on pourrait peut-être discuter notre prochain oral ?! C’est dans un mois mais nous allons être très occupés les jours qui viennent, et…

- … et ils font un très bon thé au Jasmin chez Pieddodu paraît-il. Je connais l’endroit mais je dois dire que bien des choses ont changé là-bas. Tu y as déjà été toi ?...

Le jeune sorcier laisse apparaître sur son visage un rougissement enfantin.

- ...Moi, comme tout le monde à Poudlard j’y ai conduit mes premières conquêtes… Je dirais même que j’y avais ma place attitrée… le salon a effectivement subi un rafraîchissement sévère. C’est moins cosy qu’avant. Un endroit où l’on se montre plus qu’un lieu pour amoureux si tu veux mon avis.

- Alors ça tombe bien, non ? Le duo implacable de l’IMSM en goguette !?! Est-ce qu’ils servent ta bière préférée au moins ?

- Au risque de te décevoir, j’ai levé le pied. En ce moment je m’essaye aux agrumes. Mais peu importe, je trouverai bien une boisson à mon goût.

Dans l'un de ces gestes que sa vie récente a dû lui apprendre, Gordon invite Ivanovna à prendre la direction de chez Madame Pieddodu. S’il n’avait pas des raisons contrariantes d’avoir appris les bonnes manières, il serait un charmant compagnon. Le salon n’est pas loin, en chemin elle prépare un petit sort capillaire dont elle a le secret. Il faut savoir surprendre parfois. Bien sûr il n’y sera pas vraiment attentif, disons qu’il n’y verra qu’une coquetterie dont les femmes sont adeptes, le genre de mignonneries qu’elles affectionnent pour se sentir plus belles. Mais tant pis s’il n’y voit rien de plus qu’une minauderie, il faut montrer qu’on reste une sorcière tout à fait présentable. Ce n’est même pas un jeu, il faudrait voir là une nature. Et encore, Ivanovna Gunnray n’est pas une tentatrice. Disons seulement qu’il lui est aussi autorisé de montrer sa part de féminité !

Sitôt entrés, sitôt assis. C’est alors qu’elle présente ce qu’elle peut être pour une fois. Ses mains enlèvent soigneusement le cache oreilles et sa plume. Par un geste né de sa baguette, elle modifie sans coup férir sa coiffure. Alors qu’ils sont naturellement presque lisses, disons...en jungle organisée, elle obtient d’eux une sorte de volutes emplis d’arrondis sur le côté. Un mince filet retenant le reste de la coiffure afin de donner l’impression qu’elle porte un chapeau tandis qu’ils sont en intérieur. C’est du plus bel effet. Lorsqu’elle tourne la tête, la partie libre virevolte, capturant l’air environnant comme s’il était une extension d’elle. Puis, le geste fini, ils reprennent place, sans être le moins du monde tassés. Cela donne à la sorcière une allure princière. A cet instant précis, tandis qu’ils viennent de commander, lui un jus de Pamplemousse, elle son habituel thé au Jasmin, elle est devenue la reine du bal. La plus étourdissant étant qu’elle ne cherche pas à le détourner d’Aurélia. Toute à la joie de pouvoir passer un peu de temps seule avec Gordon, Ivanovna a la sagesse de ne pas gâcher l’après-midi en pensées sombres.

- Il est vrai que les lieux sont vraiment réussis. Je vais souvent au café du Rosier à Godric’s Hollow mais ici, c’est plus… intime. Même si tu dis qu’ils ont tout changé.

- C’était bien plus petit avant, et il me semble qu’il n’y avait pas ce grand présentoir. Mais bon, cela reste un endroit calme.

Ils ne savent pas. Un jour, des années plus tôt, l’aînée était venue, à la recherche d’un amour que jamais elle ne trouva. Etrange destin que de voir la cadette installée presque au même endroit. Dans ses yeux pourtant, la plus jeune des deux ne trahit rien de son émoi. Elle veut juste parler avec lui, faire en sorte de ne rien montrer, être la meilleure amie qui soit, sans esquiver par principe le sujet Aurélia. Tout en prenant soin de ne pas trop y revenir, il ne faudrait pas se montrer indiscrète. Ni lui faire remarquer qu’il est bien ici et n’a pas besoin d’elle… une gymnastique pour le moins exigeante. Mais Ivanovna n’est pas stupide. Elle sait comment faire. Du moins le pense-t-elle.

- … en somme je ne crois pas qu’il faille à tout prix partir dans cette direction des effets néfastes de la plante. Si nous devons…

Les deux étudiants, mus par un amour du travail en commun, se sont lancés dans une analyse préparatoire de leur stratégie d’élaboration d’un principe actif destiné à maîtriser la propagation des miasmes contenus dans les excréments de vaudelune. Un devoir sous forme de TP dont ils n’ont que l’indication du but. Ils devront mettre en pratique une stratégie permettant d’en immobiliser les effets. C’est une démarche hypothético-déductive chère au professeur de cette matière. « Trouvez-moi le moyen de... ». Encore faudrait-il en connaître l’exact danger, l’effet… Trois commandes de boissons se succèdent et l’après-midi passe ainsi, à la vitesse d’un éclair de feu. On les prendrait aisément pour ce qu’ils ne sont pas, un couple passionné par la même chose. Quand le salon passe à l’heure du soir, renforçant l’éclairage intérieur, le duo en est encore à conjecturer sur la meilleure option de départ puisque d’après eux elle détermine la suite.

- Tu n’as pas faim ?

Gordon est interrompu net, laissant voir une hésitation. A-t-il quelque obligation ce soir ? Est-ce l’invitation impromptue qui le met mal à l’aise ? Il accepte presque immédiatement et bientôt quelques gâteaux trônent sur leur table. Pas de mets bourratifs ou indigestes, plusieurs viennoiseries et autres tartelettes, et bien sûr des sablés au gingembre, ses préférés à lui. Issu de l’enfance, ce tic qui est le sien, les tremper dans quelque liquide que ce soit. Cette fois, il a commandé une rousse, en pinte. C’est un signe, Gordon est à l’aise. Ou cherche à l’être qui sait… Le salon est désormais complet, ressemblant davantage à un Pub. Ils doivent parler un peu plus fort mais ayant choisi une table au calme, ils demeurent relativement isolés de la foule. Le bruit ne permet pas la poursuite de leur conversation de travail. Ils essayent encore quelques minutes de continuer mais plus rien n’avance. Il faut… passer à autre chose. Et c’est là que le lynx retrouve sa nature trop prudente. Il faudrait enjoliver le moment, avoir une formule magique pour illuminer les mots comme elle l’a fait avec ses cheveux, qui resplendissent. Mais rien ne vient, en tout cas pas assez vite. Et le silence est l’ennemi dans ces cas-là.

- Qu’as-tu pensé de la présentation de Siwan ?

Gordon plonge dans les yeux d’Ivanovna. Il leur arrive très rarement d’évoquer les travaux des autres étudiants. Il se demande peut-être pourquoi elle lui en parle alors que rien d’extraordinaire ne peut en être dit. Soupçonne-t-il quelque conversation entre les deux sorcières ? Il sait forcément que Siwan était présente l’autre jour à une soirée chez lui… Se douterait-il de quelque chose en rapport avec la discussion qu'elle a eue avec Siwan il y a peu ? De nouveau un instant de trouble mais il ne dure pas. Et ce long moment entre eux deux reprend comme si de rien n’était.

De retour chez elle, Ivanovna repense à toute l'après-midi... Elle a fait de son mieux pour ne pas déraper. Et si elle se questionne sur deux ou trois instants fragiles, elle ne parvient pas à leur donner un sens. Aussi fait-elle le choix de ne pas chercher davantage.

que lui

30 avr. 2026, 17:09
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
Saison 7 : Que tes mains soient les dernières à l’avoir accompagné

Assise dans son petit canapé, elle réfléchit. Il n’est pas dans ses habitudes de faire dans le conseil conjugal. Ce qu’elle vient d’entendre la déstabilise. Même un ami proche ne devrait jamais s’exprimer ainsi. On ne dévoile pas des choses de sa vie intime d’une manière à ce point impudique. S’il était question de sexe, passe encore. Mais il parle de sentiments. De… sensations plus que de vérités en outre. Elle préférerait ne rien avoir entendu. Et s’il… la promenait ? De manière à la rendre jalouse, par vengeance… ou bien si tout cela n’avait été qu’un leurre, pour lui faire payer d’avoir rejeté le beau Gordon? Ivanovna se sent vulnérable, simplement parce qu’elle l’aime, aujourd’hui elle en est sûre. Il n’est pas de nuit sans qu’elle regrette d’avoir oublié de comprendre. Aucun soir sans son visage au plafond, dans le noir comme avec un Lumos. C’est infernal.
S’il suffisait de jouer la comédie de l’amitié pour que tout continue presque comme avant, elle pourrait. Mais là…

- Je ne sais pas,

a-t-il commencé par dire. Un flou dans sa tête, presque insignifiant. Il parla de distance, d’une forme de refus de la part d’Aurélia, le genre de comportement permis dans n’importe quelle soirée. Ivanovna ne comprenait pas ce qu’il percevait comme une distance. Elle eut l’impression qu’il se faisait des idées, cherchant la petite bête dans une discussion sans enjeu ni réel intérêt. Peu importent les mots d’Aurélia, ce qui compte pour le comprendre, ce sont les vagues l’emportant au large, les… conséquences de ce qu’il a compris comme des coups de canif.

- j’ai l’impression qu’elle se joue de moi, en permanence,

L’impression. Au moins Ivanovna a-t-elle toujours été claire dans sa manière de lui signifier qu’il ne serait pas victorieux de ce combat-là. Si elle comprend bien ce qu’il essaye de lui expliquer, si elle fait vraiment l’effort d’aller dans son sens à lui, alors peut-être, effectivement, Aurélia est-elle en train de prendre ses distances. Mais ce n’est qu’un peut-être, une interprétation aléatoire. Le danger réside alors dans la capacité qu’a le garçon d’en prendre la mesure. Se trompe-t-il ? A-t-il raison ? Dans les deux cas, voter pour lui est risqué. Tout comme voter contre. Et surtout… Elle est en pleine torture interne. Tout n’est peut-être pas fini, les chances de le voir à nouveau célibataire pourraient l’inciter à manipuler le destin, l’infléchir à son avantage. La part sombre de son coeur semble l’y pousser, elle sent des bouffées de méchanceté. Pourtant, elle sait vouloir son bonheur à lui. Ce n’est pas en intrigant qu’elle augmentera ses chances à terme. Elle n’est pas dans ce calcul-là. Agir ainsi serait mal.

- Je ne sais pas quoi te dire Gordon, je n’étais pas présente. Tu sais, des fois, on dit des mots sans vraiment se rendre compte de la portée qu’ils peuvent avoir. On se laisse aller à penser tout haut. Et on ne devrait pas. Très souvent, ensuite, on regrette…

Ce qu’elle lui dit relève davantage de l’absolu que de l’expérience. Ses pensées sont théoriques. Mais elle frappe juste, au coeur du dilemme. Dans ces soirées-là, les joutes sont autant une manière de se montrer qu’une façon de se protéger. Peut-être Aurélia dut-elle repousser des propos qu’un quidam a tenus cinq minutes avant, des mots que Gordon n’a pas entendus… tout est toujours possible, surtout si l’on veut se dédouaner, se faire pardonner, ou seulement voir les choses du bon côté. Que faire ? Gordon souffre, elle sent qu’il ne va pas tarder à fondre en larmes. Et finir dans des bras qui ne seront à l’évidence pas assez forts pour pleinement résister à la charge. Elle sent les fêlures s’annoncer. Lui dans ses bras, elle le consolant. Et en elle, l’effondrement. C’est bien une histoire de femme que celle-là. Et dans son déroulement, et dans la prémonition qui l’annonce. Gordon, une fois encore, se sert d’elle à ses propres desseins. Elle se dit qu’il aurait mieux valu lui céder si c’était pour en arriver là. Mais elle ne pourra pas revenir un an en arrière. Aucune magie raisonnable ne l’autorise. Alors, il faut lâcher prise, la vulnérabilité, une fois de plus.

- Aurélia n’est pas meilleure qu’une autre. Ne te ronge pas les sangs de cette manière, tu te mutiles plus qu’autre chose.

L’impression de jouer les mères. C’est assez désagréable car elle n’en a aucune des prédispositions. Et les sentiments dont elle est porteuse n’arrangent pas son affaire. Comme un insecte prisonnier d’une toile d’araignée, elle sent que résister serait la pire des choses. Il est encore possible de s’en sortir sans trop de dégâts si elle fait le moins de vagues possible. La voilà donc contrainte de ne rien montrer. Depuis le temps elle sait faire mais personne n’imagine combien il est douloureux de tout garder pour soi. Jolie torture. Cette fois, elle l’a pris dans ses bras, il ne bouge pas, respire un minimum. Oui, il est question de cela, un bébé dans les bras de la mère nourricière. Il sent l’apaisement venir, et la mère improvisée y trouve une sorte de joie existentielle. C’est terrible car au final il ne lui donnera rien de ce qu’elle espère et là est bien la différence. Une mère donne sans attendre de retour. Ivanovna aimerait bien avoir cette force-là. Ce n’est pas le cas. Elle souffrira donc, du vide qu’il laissera et de la honte d’avoir espéré quelque chose qui par nature ne pouvait pas venir.

- Il faut pardonner Gordon,

D’où tient-elle cela ? Quelle belle amie elle fait. Tout pour l’aider, tout à son détriment, Ivanovna suppliciée. Elle a donc tranché, entre profiter de la situation et tenir une ligne digne de sa famille, elle choisit l’abnégation. Un choix facile en apparence, toute une noblesse d’âme. C’est appréciable mais saura-t-elle tenir la ligne. Car désormais il est profondément enraciné dans ses bras. Par chance, Aurélia ne les voit pas à cette heure car l’incident serait inévitable. Et puis… elle a eu beau décider d’une voie, son corps demeure en pleine implosion. Défragmentée par la possibilité de le tenir dans ses bras, elle sent un sentiment grandir indéfiniment. Cela ne fait que confirmer ce qu’elle sait déjà, depuis de longues semaines. Par quelle force purement féminine parvient-elle à demeurer entière dans ce volcan interne ?

- J’ai de la chance de t’avoir pour amie,

Qu’il a raison le bougre. Elle dirait bien qu’il en va de même pour elle. Ce serait mentir, elle ne le peut pas. Et ne répond rien. Faire l’expérience de l’amour par son côté le plus ingrat est une aridité imprévisible. Pour des mots d’enfants encore insouciants, il a sombré dans une mélancolie puérile. Et Vana doit rattraper ce coeur en proie à la chute. Menacé de voler en mille morceaux, elle préfère tenter de le sauver au mépris de celui qu’elle entend battre en elle.

- Nous devrions aller prendre l’air, que dirais-tu d’une promenade les pieds dans le sable ?

A tous les âges, la sensation de pouvoir marcher dans quelque chose de meuble incarne un paradis perdu. Peut-être celui du ventre originel. Ou juste les premières années, la très petite enfance. L’idée lui plaît et bientôt ils y sont. Alentour, on peut choisir entre des plages de galets, des plages sableuses mais presqu’en ville. Plus loin, des plages au pied de falaises, mince ruban de sable, préférablement accessible à marée basse. Il fait froid, c’est encore l’hiver mais ils sont habillés en conséquence. Le vent empêche toute conversation aisée et c’est tant mieux. Elle n’a pas envie. Et manifestement lui non plus. Gordon ne le sait pas mais elle souffre. Comme tous les hommes, il ne pense qu’à lui, sans voir le monde poursuivant sa route cahoteuse. Ils longent d’anciennes défenses moldues datant du milieu du siècle passé. Puis contournent des morceaux de falaise fraîchement arrachés aux sommets. La mer attaque dur par ici, les moldus sont inquiets. Elle aussi, voyant en ces morceaux de roche une réplique de son état intérieur.
Ils ne parlent pas beaucoup, les cheveux d’Ivanovna sont en tous sens, ceux de Gordon aussi mais en moins longs, moins...indociles. Elle aime bien se faire fouetter par les embruns, et ici il ne fait jamais assez froid pour qu’elle en souffre. Sentir la nature peser sur son corps, c’est une façon comme une autre d’oublier les tourments. Elle se dit qu’il faut renoncer à espérer, de toutes façons cela passera comme les marées d’équinoxe et ils seront de nouveau heureux. La solution est ailleurs pour elle mais elle ne peut renoncer, c’est trop tôt, trop ancré aussi. Il faut laisser passer la rage de dents.
Dans sa main, les petits souliers, les chaussettes bien cachées au fond. Elle a remonté ses habits de sorte qu’ils ne prennent pas l’eau. Méthode moldue mais il serait problématique de sortir sa baguette pour se protéger. Le sable est froid mais propre. Pas d’aspérités, de cailloux ou coquilles qui voudraient trancher les chairs. Il faudra se laver les pieds en rentrant, peut-être même sera-t-il préférable de ne pas remettre les chaussures. En tout cas elle ne craint pas de montrer ses chevilles. Après tout, s’il voulait y voir l’objet d’un fantasme, c’est le garçon qui serait en faute. Elle ne le tente pas. C’est juste que sa beauté se cache aussi en bas. A quoi ça lui sert de toutes manières ?
Des goélands les survolent, piaillant comme s’ils n’avaient pas mangé depuis des lustres. Ce serait presque une marche romantique s’il n’y avait pas ce fossé entre eux. Le doute en elle persiste, a-t-elle raison de ne rien tenter ? C’est dans ces moments que l’on choisit la personne qu’on veut être. Poussée dans ses retranchements, Ivanovna sent le futur lui échapper inexorablement. Dans un élan de stupidité, elle finit par balancer.

- Madame Tokélau m’a proposé un stage dans son clan pour l’an prochain.

Le garçon, tout d’abord, fait mine de ne pas comprendre. A moins qu’il s’y refuse. Puis il répond en tout inconscience…

- Bonne idée, ça nous ferait peut-être du bien de nous éloigner de ce monde étouffant…

Jamais elle n’avait eu pareille idée. D’ailleurs, la proposition ne valait pas pour un duo, a priori. Mais une seule question la hante désormais ; à quel jeu Gordon joue-t-il vraiment ?




Que mes mains soient les premières à t’avoir accompagné

20 mai 2026, 08:03
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
Saison 8 : A bien des égards


6 Mai. Que peut-on bien faire d’intéressant à cette date ? Habituellement, c’est le genre de fin de semaine qu’elle consacre à Circéia, lui rendant une petite visite au cimetière de Godric’s hollow. Tout cela peut attendre, enfin pas plus de deux semaines quand même… mais ce n’est plus une urgence depuis bien longtemps. Le recueillement est devenu un rituel dont elle accepte qu’il soit à géométrie variable dans un emploi du temps comprimé par la vie, surtout en fin d’année universitaire. En somme, cette invitation pour le reste complètement inattendue est possiblement acceptable. La jeune femme s’attend à une soirée cosmique mais avec l’entourage de Gordon, elle a appris à devoir faire face à tout et n’importe quoi. Disons plutôt qu’elle n’attend rien de bon mais dans sa situation, elle n’a pas d’alternative. Il est son binôme, tous deux travaillent vraiment bien ensemble. Et il reste une année d’études. Même si celle-ci est en partie mangée par un stage, il faut le garder comme un atout maître dans sa manche. Elle n’agit pas selon un calcul « mercantile ». Travailler avec lui est un bonheur au goût très amer depuis qu’il est avec Aurélia mais cela reste appréciable. Elle ne sait pas trop pourquoi la mère de Gordon l’invite à l’anniversaire de ses cinquante ans. Elles ne se sont aperçues que fugacement, dans des circonstances liées à l’Institut mais jamais chez lui, dans le Devon. Et rarement il parle d’elle, toujours négativement. Enfin… il faut lire entre ses lignes mais Vana le connaît bien désormais et décrypte aisément son langage intime.
Toujours est-il qu’elle a reçu l’invitation par hibou, ce n’est pas lui qui la lui a donnée. Et il ne lui en a rien dit. Est-elle… l’invitée surprise ? Est-ce un événement accueillant l’Angleterre sorcière dans son ensemble ? Depuis la soirée chez les Colville, et quelques autres moments, elle a découvert qu’il existe un univers ou les mondanités sont un élément clé du style de vie des sorciers. Elle qui, même au temps de la toute petite enfance n’a jamais croisé ce genre de réceptions, doit s’improviser nageuse en eaux pas toujours saines. Le danger n’a rien à voir avec certaines choses de son passé mais l’avenir se préparant maintenant, elle ne doit pas accumuler les écarts de comportement. En cela, c’est une lutte permanente qui lui fait tellement préférer les heures passées, hélas de plus en plus rares, avec Alyona. C’est ainsi…
Invitée… au repas du soir, nommé Brunch nocturne. Invitée à dormir in situ, tout est prévu pour chaque convive. Invitée au festin du dimanche midi, en somme, un triptyque baroque aux yeux de la jeune sorcière, un marathon de navigation dans un univers dont elle redoute qu’ils s’apparente à un terrain miné de partout. A commencer par cet espoir insensé de voir Gordon changer, redevenir cet amoureux transi qu’il était moins d’un an en arrière. Ivanovna ne peut s’empêcher d’y croire, une lutte contre elle-même qu’elle cherche par tous les moyens à faire disparaître. La raison devrait l’emporter. Mais elle n’y parvient pas. La voilà donc dans un drôle de chaudron. Siwan a compati en apprenant la nouvelle.

- Eh bé… j’aimerais pas être à ta place…

Pas très encourageante et bien trop réaliste. C’est une fille de la campagne, pas facile à traire auraient dit certains mais justement, trop enracinée dans le réel pour tous ces gens. Elle a cela de commun avec Ivanovna, un sens du réel hors des normes urbaines. C’est peut-être la chose qui la différencie d’Aly, douce et bien trop pure pour ces gens. Eux diraient naïve, par arrogance inconsciente. Du moins le penseraient-ils, sans jamais vous l’avouer.

- Je ne sais pas comment il fait pour être épargné par cette futilité,

...avait-elle ajouté sans se rendre compte qu’elle plombait encore une analyse objective de la situation. Ainsi Ivanovna se voyait-elle attribuer la fonction de sauveuse d’un ange en grand danger. La situation, cocasse, s’annonce surtout pour elle comme un chemin de croix inévitable.

Voyager vers un lieu inconnu constitue à ses yeux un plaisir. Son éclair de feu lui permet de s’amuser même si elle prend grand soin de ne pas être vue par les moldus. Il en va de même lorsqu’il est question de rentrer dans le périmètre magique d’une demeure. Elle se débrouille toujours pour finir le trajet à pied, dans la plus discrète des allures. Le lynx est entraîné pour.
Elle a marché presque une heure dans Okehampton avant d’arriver devant chez les Esiason. Un ruisseau traverse la ville, qui a plutôt les allures d’un village pour tout dire. Une bourgade comme il en existe des milliers dans les îles britanniques. On sent la vie s’y écouler lentement, loin des tumultes et des conflits incessants. Un chat dans un arbre, noir, forcément. Il est jeune, bloqué à deux mètres. Son habitude de punir la témérité de Fleur lui dicterait de le laisser miauler mais elle décide de l’aider à redescendre. Oui, même ce sujet félin démontre ses progrès, Ivanovna n’est plus cet être asocial qu’elle fut à son retour de Sibérie.
C’est de cela qu’il est question ce Samedi 6 Mai 2051, est-elle capable d’affronter un aréopage de sorciers acquis à la cause Esiason, à la cause d’une mère abusive, sévère déraisonnablement. Une garce, expérimentée donc encore plus dangereuse…
En plein centre de la ville, elle a flâné dans un petit centre commercial à l’ancienne, implanté dans ce qui semble être une usine depuis longtemps fermée… Un endroit bizarre, par certains aspects semblable au chemin de traverse mais en version moldue. Et puis, finalement, tout en haut d’une rue, perchée en retrait du bourg, les grilles d’une maison que l’on ne voit pas depuis la rue. De hauts murs verts, arbres infranchissables assurément magiques, conçus pour empêcher la moindre intrusion. Trop bien taillés pour être des arbres… « naturels ». C’est là, d’ailleurs il suffit de voir qu’à son approche les grilles s’entrouvrent pour comprendre qu’il existe quelque magie là-dessous, permettant de distinguer une sorcière d’une personne qui ne l’est pas, ou du moins qui n’est pas invité à la fête…

- Oh…. Miss Gunnray… Vous êtes attendue !?! Bienvenue dans la maison du Contremaître Esiason...avez-vous fait bon voyage Mademoiselle ?

L’elfe de maison est aussi distingué qu’il est âgé.

- Je ne viens pas de très loin, un vol très agréable merci !

L’elfe la dévisage subrepticement, sans doute effaré qu’une sorcière remercie un elfe de maison comme s’il était son égal. Elle n’a pas réfléchi, son comportement lui est venu sans la moindre intention.

- Le sud de l’Angleterre est un endroit calme. Vous devez être habituée à des conditions bien plus scabreuses dans le Nord…

Il n’a pas dit l’Ecosse. Un biais très répandu que de ne pas vouloir prononcer le nom de cette terre de résistance. Ivanovna là aussi n’y prête pas attention mais on sent dans ces premiers instants toute la différence entre les Highlands et cette « Old merry England » qui instille aussi son arrogance chez les sorciers. Une autre source de désagrément pour elle dans ce qui ressemble de plus en plus à un internement temporaire.

- … vous avez de la chance Mademoiselle, notre maîtresse a prévu pour vous la chambre des amants, la plus calme du manoir vous verrez.

Voilà sans doute une première indication de l’ambiance à venir… la chambre des amants… Est-ce un surnom né d’une longue histoire ? Après tout, certaines bâtisses sont ainsi découpées en autant de lieux surnommés par telle ou telle péripétie. Un couple y aurait-il connu des nuits endiablées passées à la postérité ? Ou seulement un lieu tranquille permettant tous les repos… la chambre la plus calme… elle prend. Mais comprend à chaque seconde un peu plus qu’elle est entrée en terre hostile.
L’elfe la précède sur un chemin en légère montée, fait de petits cailloux d’un blanc impeccable. Le jardin qu’il sillonne hésite entre jardin à la française et jardin japonais. Bien trop rigoureux pour prétendre être anglais. La jardinier n’abuse pas de la baguette, il devrait juste revoir les principes qu’il applique avec un zèle manifeste. Ivanovna désapprouve mais elle n’est pas chez elle. Et certaines essences attirent son attention. Plutôt japonais que français donc… Plus tard, elle entre dans la grande bâtisse au style typique d’une époque dénuée de guerre. Un château plus qu’un manoir, mais ouvert sur le monde et la lumière du jour. Meubles précieux, décoration à l’avenant, elle s’attendait à un décor de ce genre, cela ne la dépayse pas. Korny, l’elfe, la conduit dans une aile éloignée de ce qui semble être le coeur de la maison, lui expliquant que son arrivée précoce lui permet de poser ses valises, se reposer au besoin… en revanche la famille est temporairement occupée ailleurs, aucun de ses membres ne peut pour l’instant l’accueillir. Elle acquiesce, se disant que d’une certaine manière c’est bien mieux ainsi. Elle va pouvoir se recoiffer et terminer l’emballage du petit cadeau qu’elle a acheté pour Madame Esiason dont elle ignore les goûts.
Après avoir déballé ses affaires, les avoir rangées dans une vieille commode d’une propreté bienvenue, elle se repose un temps sur le lit, tentant de trouver un peu de calme avant de se lancer dans cette épreuve. Elle a choisi pour l’occasion une robe de seconde main retouchée à ses mensurations… et un poil transformée pour la rendre décente à ses yeux. Velours noir pour l’essentiel, tissu épais sans l’être trop... Robe cachant les genoux. Moulante à partir des hanches, dessinant des jambes librement. Le haut du corps est presque serré, elle n’a pas pu cacher autant qu’elle l’aurait voulu ses seins qui l’encombrent tant. Une rangée de boutons aux couleurs changeantes décore chaque épaule, laissant croire à quelque grade dans une armée moldue. La robe enserre jusqu’au cou, de manière à coller à sa peau. La sévérité discrète, à peine montée sur des chaussures aux talons un peu inhabituels pour elle. Ses chevilles sont insolentes mais c’est plus joli ainsi. Plus tard, l’heure annoncée par l’elfe de maison est arrivée, elle quitte sa chambre et descend sans réfléchir en direction du brouhaha qui pas après pas s’intensifie dans ses oreilles. Il ne lui faut pas longtemps pour trouver la salle de réception, les gens sont très nombreux, sans doute l’intégralité des sorciers du Devon, du Sud-Ouest de l’Angleterre, voire de Londres dans son ensemble. Indubitablement elle resplendit, Ivanovna est une très belle jeune femme, sa beauté est naturelle, matinée d’une puissante sauvagerie en sous main. Un animal dangereux pour qui ne saurait l’aborder. Elle intimide, sans jamais s’en rendre compte. C’est bien le plus irrésistible. Dans des circonstances différentes, elle serait cette femme qui éteint toutes les conversations à son apparition. Mais ce soir les gens sont corsetés, ils se tiennent, c’est l’anniversaire d’Isadora Esiason, nul ne saurait se comporter autrement qu’en invité docile.
Ivanovna les voit, à l’autre bout de cette immense salle qui pourrait aisément accueillir un bal princier. Ils sourient, se tenant la main comme deux enfants proches du mythique lac de Poudlard. Un tableau vivant de la perfection qui fait sa douleur. Voilà qui contredit les angoisses récentes du garçon. Et annihile toute issue favorable pour l’écossaise. Malgré tout elle avance, il le faut. Et elle a un livre en guise de cadeau à déposer là où les présents sont rassemblés pour plus tard.

- Ivanovna Alekhina, ou devrais-je dire Gunnray !!!! Enfin je vous rencontre…

Rattrapée par un petit bout de sorcière, qui déjà a prise sur elle d’une simple main sur le bras d’Ivanovna, main qui la retient et lui impose en douceur de se retourner, elle se voit affublée d’un petit baiser sur la joue ce qui semble étouffer alentour quelques conversations futiles.

- … J’ai bien connu votre tante, Neptuna, je vois que vous avez sa fougue… Une femme extraordinaire.

La Reine d’un soir, de tous les soirs, attire vers elle l’oreille de la jeune femme et lui glisse sans ménagement…

- Quel dommage que ce ne soit pas vous qu’il ait choisi, vous êtes tellement plus sensationnelle. Mon fils est un idiot !

Tous auraient bien aimé entendre ce qu’elle a dit, tous ces curieux. D’autant qu’elle accompagne les mots d’un sourire dont elle ne semble pas coutumière. Et de ponctuer le tout par une caresse sur la joue d’Ivanovna qui ne sait plus où se mettre.
Cette fois le lynx ne retient pas sa gêne, Ivanovna rougit malgré le maquillage. Premier coup d’éclat d’une mère qui ne fera que ça toute la soirée. Vana cherche ses mots, finit par en balbutier deux ou trois…

- S’il est heureux je le suis.



Rien ?

9 juin 2026, 16:46
Les saisons de nos coeurs. Solo ++
Saison 9 : Pourquoi fermer les yeux


La soirée se poursuit dans une ambiance que le geste d’Isadora a troublée. Plusieurs personnes viennent vers Ivanovna, à divers moments mais elle est relativement épargnée par les bavardages mondains. Et puis… l’attention de tous est braquée sur la famille Esiason, spécialement la mère de Gordon. La rigueur d’une Auror dans le corps d’une petite sorcière. Sa puissance aussi, une… autorité. Gordon la craint, c’est manifeste. Tout comme les tensions entre les deux femmes.
Ivanovna comprend désormais la cause de sa présence. Pour une raison qui lui échappe, elle représente aux yeux d’Isadora la belle fille qu’il faudrait à son garçon. Mais qu’a-t-elle dont Aurélia serait dépourvue ? Tout cela lui semble nébuleux. Siwan lui a dit des choses mais rien qui ne soit concluant au point de décider qu’Aurélia est une fille venimeuse. Ivanovna est bien placée pour savoir qu’il ne faut jamais enfermer quelqu’un dans une boîte. Elle a subi plusieurs fois le rejet depuis son retour de Russie. Pas question de faire subir à autrui ce genre de méchanceté. Même l’affection spontanée de la mère de Gordon, elle la prend comme un cadeau empoisonné, craignant qu’il ne s’agisse d’un stratagème pour déranger le fils. Elle ne serait alors que le jouet de calculs qu’elle réprouve. Oui, elle est éprise de lui. Et oui, le voir aux bras d’une autre la peine. Mais pas au point de vouloir lui faire payer le prix de cette douleur. Après tout, personne n’a rien fait de mal. La vie s’est au plus chargée de décider pour elle.

- Bonsoir Ivanovna…

Ce monsieur-là, elle le connaît car il lui a déjà parlé. Le père de Gordon, bien plus discret que son épouse, accompagne souvent son fils dans les moments importants de l’Institut. Il fait montre d’une gentillesse qu’elle apprécie, au point de se demander, maintenant qu’elle a croisé sa femme, ce qu’ils font ensemble depuis tout ce temps. Ils sont tellement désaccordés, c’en est caricatural.

- ...Sympathique de votre part d’être venue ce soir. Je suis sûr que Gordon est content.

Le garçon ne l’a même pas encore saluée, elle n’est d’ailleurs pas sûre qu’il l’ait vue.

- Bonsoir Monsieur Esiason. C’est vous qui avez la gentillesse de m’avoir invitée. Les occasions de me changer les idées sont rares vous savez. Je ne remercierai jamais assez votre épouse.

Elle a accepté la coupe de champagne qu’un serveur vient de lui tendre. Sa main gauche est proche du drame lorsqu’elle se rend compte qu’elle vient d’agir machinalement. Pas d’alcool Ivanovna, tu ne pourras plus jamais, rappelle-toi !!!

- Oh pardon Monsieur, je dois aller reposer ce verre, je ne bois pas d’alcool…

L’homme fronce un temps les sourcils puis fait disparaître la coupe, sans doute un Evanesco informulé. Il appelle d’un discret regard l’elfe de maison qui prestement vient demander à l’écossaise ce qui lui ferait plaisir.

- Veuillez m’excuser... je ne sais plus à quoi je pensais...eh bien… je prendrais bien un jus d’agrume, peu importe lequel…

- Nous avons un pamplemousse de Floride si le coeur vous en dit !?!

- Ce sera parfait, merci Monsieur.

Vana se trompe une fois encore, parler ainsi à un elfe de maison est déplacé, elle ne s'en rend pas compte... Le maître de maison ne semble pas lui en vouloir, ses pensées sont autres.

- Que disions-nous déjà ? Ah oui, ne remerciez pas Isadora. Elle aime être entourée, ce soir n’est qu’un autre soir.

La jeune femme hésite. Comment se sortir de ce genre de conversation ?

- Pourtant, ce soir pourrait s’avérer différent. Je sens qu’il va se passer des choses, ne trouvez-vous pas l’ambiance électrique ?...

Elle lui avouerait bien qu’elle pense de même à ceci près qu’elle n’a pas l’expérience de ces arènes, pour elle le danger est partout, tout le temps, même dans les propos de cet homme sans souci.

- Je ne connais pas bien les gens d’ici vous savez…

- Oh mais détrompez-vous, presque tous viennent de Londres ! Ou de Godric’s Hollow… vous avez ici à peu près la moitié de ce qui a du vrai pouvoir. Dont nous savons tous qu’il n’est pas dans les « ministères »…

Pour un homme prudent, du moins était-ce l’image qu’elle avait de lui jusque-là, elle le trouve bien audacieux tout d’un coup. Comme si lui-même se laissait envahir par l’atmosphère qu’il décrit. A moins qu’il n’ait confiance en elle mais comment savoir ?

- C’est une soirée comme une autre non ? Enfin je veux dire, si l’on excepte l’anniversaire de votre femme !?!

- Mmmm, peut-être… nous verrons…

Ils se sont extraits de leur recoin, combien de temps s’est-il passé depuis son entrée dans la salle ? Deux minutes peut-être… Il la voit, enfin. Elle les voit, radieux. Ces deux-là préparent quelque chose pour Isadora, c’est sûr. Après tout il faut bien commencer les festivités à un moment. Ils appellent au silence une assemblée toute acquise à la cause Esiason.

- Messieurs Dames, ce soir est un grand soir. Vous n’êtes pas sans savoir que nous fêtons l’anniversaire de ma mère. Et laissez-moi vous dire… Mère…

Un instinct lui fait comprendre avant même qu’elle ait entendu. Les animaux sauvages fuient quelques instants avant un tremblement de terre, ils sentent les choses avant les humains. Il en va de même du lynx, qui écoute comme une enfant sage à qui l’on annonce la mort de son chaton.

- Maman, Aurélia et moi avons décidé de nous marier.

C’était écrit. Ivanovna le savait, le père de Gordon le savait. Isadora le savait. D’une manière ou d’une autre tous le savaient. Alors pourquoi l’avoir fait venir ici si ce n’était pas cruauté ? Ses oreilles n’entendent rien de l’explosion de bonheur dont témoigne toute l’assistance. C’est un tsunami, ni plus ni moins. Ils s’étreignent et bientôt Isadora s’approche de son fils, lui glisse quelques mots à l’oreille tandis que son regard à lui plonge dans les yeux de sa binôme. Il fallait bien cela pour renvoyer Ivanovna aux pires heures de sa vie, quand il n’y avait plus rien, au dehors et en dedans.
Sourire, parce que de toutes manières maintenant c’est fichu. Définitivement. On ne brise pas le mariage de quiconque, chez les Gunnray le divorce n’est pas dans le dictionnaire. Alors voilà, un coeur émietté. Et la vie avec. Il n’est pas question de jalousie à l’encontre d’Aurélia. Elle pourra bien la toiser si elle veut, Ivanovna n’en fera pas cas. Non, elle sourit, comme un automate, comme Nanny le lui a appris.
Ils sont tous au centre, montrant l’image d’un bonheur familial parfait ces jours-là. Ce serait mal de salir ces instants. Aussi fait-elle en sorte de quitter quelque peu le centre de la salle, se réfugier proche des murs, des tentures pendues le long des immenses fenêtres. Mais le noir de sa robe devient l’ennemi, peu nombreux sont les présents à avoir choisi une couleur sans couleur. Elle… émerge, bien malgré elle. A peine Isadora a-t-elle lâché Gordon qu’il accoure vers Vana.

- Ivanovna, tu es là !

- Félicitations Gordon, c’est un jour merveilleux pour vous tous.

- Oui !!!

Il arbore un sourire toujours plus intense, elle ne peut que constater combien il est heureux. C’est un spectacle qui par certains aspects la comble de joie. A sa manière délicate elle l’enlace sans trop le serrer contre elle, ce serait déplacé. Voilà bien une distance à laquelle la jeune sorcière devra s’habituer. Ils ne sont plus amis, ce sont un homme marié et sa collègue de travail.
Le jeune homme se perd ensuite en détails organisationnels, tout semble déjà planifié, préparé. Elle est invitée bien sûr, témoin si elle veut bien. Aurélia s’est approchée, Ivanovna ne voit aucun des regards distants que lui lance sa future belle-mère. Celui qui y prête attention est l’homme qui la connaît le mieux, son mari. Lui sentait qu’il allait y avoir une… explosion. Reste à savoir ce qu’il en pense, c’est plus compliqué. Son visage hermétique ne montre rien à part quelques sourires de circonstance. Qu’existe-t-il de plus heureux comme nouvelle ?
La soirée prend un tour nouveau. Il n’est plus seulement question d’une fête sortant de l’ordinaire. Les parents appellent les serveurs et tous réorganisent en urgence une suite qui doit forcément devenir « magique ». Là se voient les gens rompus à ce genre de soirées, ils ont l’expertise. Et la capacité d’improvisation que la richesse permet. La magie aide, cela va sans dire. Il lui en faudrait une bonne dose pour éteindre le feu intérieur. Un brasier. Calcinée au dernier degré. Ses poumons la brûlent, elle voudrait disparaître. Les musiciens ont été priés d’avancer le début du bal prévu bien plus tard. Aussi peut-elle se cacher pour souffrir clandestinement ; laisser la foule crier son insouciance. Ivanovna, qui pourtant aime danser, n’en a pas envie. Et puis si c’est pour se retrouver dans les bras de Gordon, cela serait l’épreuve de trop.
Non, elle préfère se fondre dans la masse des incompétents qui s’agglutinent autour du buffet à défaut d’autre chose. Une rage l’envahit, est-ce le mot ? Il n’est pas question de colère non plus. Quelque chose d’intérieur, le dégoût de soi, une forme de révulsion qu’elle ne connaissait pas, en tout cas pas si cela provient d’elle-même. Le désastre, la terre ravagée. Et Alyona qui n’est même pas là pour la soutenir, pauvre amie d’une insignifiante sorcière ridicule dans cette lutte face à des sentiments qu’elle ne maîtrise pas. Que lui dirait-elle d’ailleurs ? Ivanovna a si souvent brocardé Gordon ! Prêcher le blanc durant des mois pour mieux éviter d’affronter le noir. Voilà ce qui arrive quand on se voile la face. Il ne reste plus qu’une chose à faire, dans l’urgence. Agir à l’identique, trouver son Aurélien. Le premier sera le bon, puisque de toutes façons la seule chose qu’elle veut ce sont des enfants, ils peuvent bien être d’un parfait idiot, tant qu’il est de sang pur.

Ivanovna sent des larmes invisibles lui lacérer les joues, elles viennent d’une autre dimension, personne ne les voit et c’est tant mieux. Elle pleure dedans. Et personne ne le sait. C’est tellement plaisant de savoir ne rien montrer, on se sent protégée. Et on l’est. Seule mais au sec.
Isadora s’est approchée, Ivanovna ne l’a pas vue venir. D’un geste sensible elle la prend par le bras, comme si tout le monde devait faire de même, manifester une liesse collective que la mère ne partage sans doute pas, pour des raisons qu’Ivanovna insoupçonne.

- C’est mieux ainsi Mademoiselle, mon fils ne vous mérite pas de toutes façons...


Something inside, insisting