Ainsi s'écrit demain
Lundi 5 juin 2051
Greyhaven & Valemont Research - Godric's Hollow
21 ans
La façade se dresse devant moi avec ses briques sombres et ses larges fenêtres qui offrent un panorama inédit sur les toits de la ville, du moins lorsque l’on se trouve au dernier étage, cœur névralgique du centre de recherche et seul endroit qui m’intéresse réellement dans le bâtiment. Les lettres qui composent le nom du laboratoire sont larges et dorées, stratégiquement placées juste au-dessus de l’entrée. Je suis souvent passée devant cette façade sans me douter qu’un jour j’y ferai un stage. Greyhaven & Valemont Research. Un nom pompeux pour une société pompeuse dont le seul but est de produire des bilans en fin d’année pour justifier que le gouvernement finance leurs recherches. Je ne remets pas en question la passion des chercheurs qui y travaillent. Je pense seulement que la passion première des dirigeants de cette société n’est pas la recherche mais bien le profit.
J’ai fait des recherches, évidemment. Greyhaven et Valemont. Une société familiale qui avait son siège social à Cardiff, caché au milieu des bâtiments moldus, avant de déménager à Godric’s Hollow lors de la guerre, comme beaucoup d’autres. Leurs chercheurs produisent chaque année nombre d’articles dont la qualité va, selon moi, de médiocre à passable. C’est bien s’ils produisent un article excellent une fois tous les trois ans. Ils sont pour la plupart publiés dans Le Journal de la Magie et se perdent souvent au milieu des grands noms qui y publient régulièrement leurs nouvelles découvertes ou leurs avancées dans le domaine de la recherche. Pour conclure, Greyhaven & Valemont Research n’est qu’un laboratoire de recherche comme un autre. Surtout, ses activités sont, par définition, bien loin de tout ce qui m’intéresse dans la magie. Ce n’est pas ici que j’étudierai la magie noire et ses nombreuses applications.
Je n’ai accepté ce stage que pour une seule personne : Jaak Hepner qui, contrairement aux chercheurs de Greyhaven & Valemont Research, publie régulièrement des articles de qualité dans les magazines de recherche en magie de son pays. Si je le sais, c’est parce que le jour où j’ai évoqué ma recherche de stage chez Narym, durant un goûter qui rassemblait tristement Narym, sa fille et Zakary, ce dernier a parlé de ce qui, à ses yeux, était la coïncidence du siècle, « une opportunité à ne pas manquer ! » : un vieil ami estonien venait tout juste de signer un contrat avec un laboratoire de recherche anglais pour y apporter ses connaissances. Lorsque j’ai, avec toute la mauvaise foi possible car j’ai du mal à accepter quoi que ce soit venant de Zakary, parlé de mon intérêt pour ses axes de recherche, à savoir les distorsions magiques, mon frère s’est fait un plaisir de m’envoyer la semaine suivante un exemplaire de Maagia Põhimõtted Les Principes de la Magie, un magazine estonien dans lequel j’ai découvert qu’il était possible qu’une connaissance de mon frère, tout aussi insupportable soit-il, soit intéressante.
J’ai envoyé une candidature de stage quelques semaines après, après avoir pris le temps de me procurer plusieurs numéros de Maagia Põhimõtted afin d’étudier le profil professionnel de Hepner. Ce n’était qu’une candidature parmi des dizaines d’autres. Et sa réponse, qu’une réponse parmi des dizaines d’autres, tout comme notre rendez-vous n’a été qu’un rendez-vous parmi des dizaines d’autres. Mais au final, c’est lui que j’ai choisi et me voici aujourd’hui, premier jour de mon stage, à avancer vers le bâtiment qui accueille les locaux de Greyhaven & Valemont Research.
J’escomptais rentrer dans les locaux afin de me présenter et de signer les papiers et formulaires nécessaires au commencement du stage — procédures tout aussi ennuyeuses que celles qui étaient nécessaires pour mon stage en Islande — mais c’était composer sans la silhouette qui s’interpose sur mon chemin avant même que je puisse atteindre la porte d’entrée.
« Miss Bristyle ! Vous faites partie de ces personnes pour qui arriver à l’heure, c’est déjà arriver en retard ? »
Son accent à couper au couteau m'est instantanément familier. Mes yeux escaladent son mètre quatre-vingt-cinq pour atterrir dans ses yeux à la couleur indistincte entre le marron et le gris foncé. Son sourire affable est le même que la dernière fois. Et comme la dernière fois, je m’étonne qu’un homme à l'apparence si banale et totalement dépourvu de charisme ait pu faire la Une du numéro 369 de Maagia Põhimõtted durant l’année 2047. Je recule d’un pas, retrouvant sans guère en avoir conscience le visage que je présente toujours dans ce genre d'interaction, à savoir dénué d’expression et les sourcils légèrement froncés.
« Monsieur Hepner, bonjour. »
Avant de lui répondre, je prends le temps de baisser les yeux sur la montre que je porte parfois au poignet. 7 heures 53. Une heure parfaite pour arriver lorsque l’on commence à 8 heures. Je relève les yeux sur mon maître de stage qui, je le remarque désormais, s’est également éloigné, le bras tendu derrière lui pour que je ne subisse pas la fumée de sa cigarette.
« Non, je réponds d’une voix égale. Je ne pense pas être en retard. Mais arriver en avance permet de prévoir d’éventuels retards.
— Vous êtes une personne bien plus raisonnable que votre frère, Miss Bristyle. »
Je le regarde sans un mot, mal à l’aise qu’il évoque mon frère. C’était le risque, évidemment, en acceptant un stage avec un homme qui est l’ami de Zakary et avec lequel il a gardé de bons rapports. J’espère qu’il n’en fera pas une habitude. Je n’ai pas la moindre envie d’être comparée à mon frère aîné et moins envie encore qu’un ami à lui évoque les bons et vieux souvenirs d’Estonie qu’ils ont en commun.
« Bien, reprend Hepner après un instant de silence, voyant que je ne reprends pas la parole. Et bien moi, je suis du genre à considérer qu’être cinq minutes en retard, c’est encore être à l’heure. C’est l’un de mes plus grands défauts. »
Son sourire, mou, lui étire vaguement les lèvres. Je me contente encore une fois d’un regard fixe, malgré mes sourcils qui se sont davantage froncés. Il vient de perdre des points. C’est dommage, pour un homme qui a fait la Une du numéro 369 de Maagia Põhimõtted. Je fais un pas sur le côté en ramenant mes yeux sur la façade du bâtiment. Suis-je forcée de rester avec lui le temps qu’il soit l’heure d’être en retard ? Heureusement, les mêmes préoccupations semblent traverser son esprit, car il reprend aussitôt la parole :
« Vous pouvez vous rendre à l’accueil, si vous le souhaitez. Je crois que des papiers vous attendent pour la signature. Heureusement que les RH s’occupent de ça, s’amuse-t-il en faisant tomber la cendre de sa cigarette, moi j’y comprends rien à tout ça !
— Très bien, réponds-je sans attendre de cette voix peu nuancée que j’utilise quand la conversation m’ennuie particulièrement, je vous attends à l’intérieur, dans ce cas. »
Je m’éloigne aussitôt sans attendre qu’il puisse ajouter quelque chose. Il m’avait semblé, lors de notre entretien, qu’il était moins bavard. Ou peut-être que j’en ai eu moins l’impression parce que nous parlions de choses qui m’intéressaient, à savoir mes projets de recherche, mon parcours scolaire ou encore du dernier article paru dans Enchantements Magazine. En espérant que cette tendance bavarde ne soit qu’un égarement passager.
PNJ actif : Jaak Hepner
Greyhaven & Valemont Research - Godric's Hollow
21 ans
La façade se dresse devant moi avec ses briques sombres et ses larges fenêtres qui offrent un panorama inédit sur les toits de la ville, du moins lorsque l’on se trouve au dernier étage, cœur névralgique du centre de recherche et seul endroit qui m’intéresse réellement dans le bâtiment. Les lettres qui composent le nom du laboratoire sont larges et dorées, stratégiquement placées juste au-dessus de l’entrée. Je suis souvent passée devant cette façade sans me douter qu’un jour j’y ferai un stage. Greyhaven & Valemont Research. Un nom pompeux pour une société pompeuse dont le seul but est de produire des bilans en fin d’année pour justifier que le gouvernement finance leurs recherches. Je ne remets pas en question la passion des chercheurs qui y travaillent. Je pense seulement que la passion première des dirigeants de cette société n’est pas la recherche mais bien le profit.
J’ai fait des recherches, évidemment. Greyhaven et Valemont. Une société familiale qui avait son siège social à Cardiff, caché au milieu des bâtiments moldus, avant de déménager à Godric’s Hollow lors de la guerre, comme beaucoup d’autres. Leurs chercheurs produisent chaque année nombre d’articles dont la qualité va, selon moi, de médiocre à passable. C’est bien s’ils produisent un article excellent une fois tous les trois ans. Ils sont pour la plupart publiés dans Le Journal de la Magie et se perdent souvent au milieu des grands noms qui y publient régulièrement leurs nouvelles découvertes ou leurs avancées dans le domaine de la recherche. Pour conclure, Greyhaven & Valemont Research n’est qu’un laboratoire de recherche comme un autre. Surtout, ses activités sont, par définition, bien loin de tout ce qui m’intéresse dans la magie. Ce n’est pas ici que j’étudierai la magie noire et ses nombreuses applications.
Je n’ai accepté ce stage que pour une seule personne : Jaak Hepner qui, contrairement aux chercheurs de Greyhaven & Valemont Research, publie régulièrement des articles de qualité dans les magazines de recherche en magie de son pays. Si je le sais, c’est parce que le jour où j’ai évoqué ma recherche de stage chez Narym, durant un goûter qui rassemblait tristement Narym, sa fille et Zakary, ce dernier a parlé de ce qui, à ses yeux, était la coïncidence du siècle, « une opportunité à ne pas manquer ! » : un vieil ami estonien venait tout juste de signer un contrat avec un laboratoire de recherche anglais pour y apporter ses connaissances. Lorsque j’ai, avec toute la mauvaise foi possible car j’ai du mal à accepter quoi que ce soit venant de Zakary, parlé de mon intérêt pour ses axes de recherche, à savoir les distorsions magiques, mon frère s’est fait un plaisir de m’envoyer la semaine suivante un exemplaire de Maagia Põhimõtted Les Principes de la Magie, un magazine estonien dans lequel j’ai découvert qu’il était possible qu’une connaissance de mon frère, tout aussi insupportable soit-il, soit intéressante.
J’ai envoyé une candidature de stage quelques semaines après, après avoir pris le temps de me procurer plusieurs numéros de Maagia Põhimõtted afin d’étudier le profil professionnel de Hepner. Ce n’était qu’une candidature parmi des dizaines d’autres. Et sa réponse, qu’une réponse parmi des dizaines d’autres, tout comme notre rendez-vous n’a été qu’un rendez-vous parmi des dizaines d’autres. Mais au final, c’est lui que j’ai choisi et me voici aujourd’hui, premier jour de mon stage, à avancer vers le bâtiment qui accueille les locaux de Greyhaven & Valemont Research.
J’escomptais rentrer dans les locaux afin de me présenter et de signer les papiers et formulaires nécessaires au commencement du stage — procédures tout aussi ennuyeuses que celles qui étaient nécessaires pour mon stage en Islande — mais c’était composer sans la silhouette qui s’interpose sur mon chemin avant même que je puisse atteindre la porte d’entrée.
« Miss Bristyle ! Vous faites partie de ces personnes pour qui arriver à l’heure, c’est déjà arriver en retard ? »
Son accent à couper au couteau m'est instantanément familier. Mes yeux escaladent son mètre quatre-vingt-cinq pour atterrir dans ses yeux à la couleur indistincte entre le marron et le gris foncé. Son sourire affable est le même que la dernière fois. Et comme la dernière fois, je m’étonne qu’un homme à l'apparence si banale et totalement dépourvu de charisme ait pu faire la Une du numéro 369 de Maagia Põhimõtted durant l’année 2047. Je recule d’un pas, retrouvant sans guère en avoir conscience le visage que je présente toujours dans ce genre d'interaction, à savoir dénué d’expression et les sourcils légèrement froncés.
« Monsieur Hepner, bonjour. »
Avant de lui répondre, je prends le temps de baisser les yeux sur la montre que je porte parfois au poignet. 7 heures 53. Une heure parfaite pour arriver lorsque l’on commence à 8 heures. Je relève les yeux sur mon maître de stage qui, je le remarque désormais, s’est également éloigné, le bras tendu derrière lui pour que je ne subisse pas la fumée de sa cigarette.
« Non, je réponds d’une voix égale. Je ne pense pas être en retard. Mais arriver en avance permet de prévoir d’éventuels retards.
— Vous êtes une personne bien plus raisonnable que votre frère, Miss Bristyle. »
Je le regarde sans un mot, mal à l’aise qu’il évoque mon frère. C’était le risque, évidemment, en acceptant un stage avec un homme qui est l’ami de Zakary et avec lequel il a gardé de bons rapports. J’espère qu’il n’en fera pas une habitude. Je n’ai pas la moindre envie d’être comparée à mon frère aîné et moins envie encore qu’un ami à lui évoque les bons et vieux souvenirs d’Estonie qu’ils ont en commun.
« Bien, reprend Hepner après un instant de silence, voyant que je ne reprends pas la parole. Et bien moi, je suis du genre à considérer qu’être cinq minutes en retard, c’est encore être à l’heure. C’est l’un de mes plus grands défauts. »
Son sourire, mou, lui étire vaguement les lèvres. Je me contente encore une fois d’un regard fixe, malgré mes sourcils qui se sont davantage froncés. Il vient de perdre des points. C’est dommage, pour un homme qui a fait la Une du numéro 369 de Maagia Põhimõtted. Je fais un pas sur le côté en ramenant mes yeux sur la façade du bâtiment. Suis-je forcée de rester avec lui le temps qu’il soit l’heure d’être en retard ? Heureusement, les mêmes préoccupations semblent traverser son esprit, car il reprend aussitôt la parole :
« Vous pouvez vous rendre à l’accueil, si vous le souhaitez. Je crois que des papiers vous attendent pour la signature. Heureusement que les RH s’occupent de ça, s’amuse-t-il en faisant tomber la cendre de sa cigarette, moi j’y comprends rien à tout ça !
— Très bien, réponds-je sans attendre de cette voix peu nuancée que j’utilise quand la conversation m’ennuie particulièrement, je vous attends à l’intérieur, dans ce cas. »
Je m’éloigne aussitôt sans attendre qu’il puisse ajouter quelque chose. Il m’avait semblé, lors de notre entretien, qu’il était moins bavard. Ou peut-être que j’en ai eu moins l’impression parce que nous parlions de choses qui m’intéressaient, à savoir mes projets de recherche, mon parcours scolaire ou encore du dernier article paru dans Enchantements Magazine. En espérant que cette tendance bavarde ne soit qu’un égarement passager.
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[quote]Jaak Hepner
39 ans

[/quote][quote]Jaak Hepner
39 ans

PNJ actif : Jaak Hepner
Dernière modification par Aelle Bristyle le 7 juil. 2026, 13:41, modifié 3 fois.
Ainsi s'écrit demain
Peut-être n’était-ce pas qu’un égarement passager, songé-je en observant Jaak Hepner, appuyé sur le bureau du responsable des ressources humaines ou peu importe son rôle — celui qui m’a fait signer les papiers que je devrais remettre à mon école. Quel besoin avait-il de commenter la photo qui se trouve sur le bureau d’un homme qui a la tête à s’appeler George ou John ou Oliver et de demander l’identité du petit garçon qui se trouve dessus ? Pourquoi a-t-il ressenti le besoin de prendre le temps de faire ça alors même que l’heure tourne, qu’il est désormais 8 heures 13 et que je n’ai toujours pas mis un pied dans ce qui sera mon futur poste de travail ?
« J’ai aussi une fille, sourit Hepner après avoir soigneusement écouté George, John ou Oliver en hochant la tête à chaque moment stratégique. Elle s’appelle Natalija. Elle est restée à Tallinn, elle me manque horriblement. On arrive plus à se passer d’eux une fois qu’ils sont dans nos vies, eh ? »
Ce petit commentaire s’accompagne d’un sourire comme j’ai pu en voir sur les lèvres de Narym lorsqu’il parle de sa gamine. Je détourne les yeux en serrant les mâchoires, profondément agacée que Jaak Hepner qui a fait la Une du numéro 369 pour son article « Étude des distorsions magiques au sein de milieux transcompositionnels » se révèle n’être que cette chose banale, la quintessence même de l’ennui : un père de famille. Ne manquerait plus qu’il sorte une photo de ladite Natalija et qu’il la brandisse sous mon nez après avoir fait l’étalage de sa beauté à John. Une seconde après, lorsqu’il commence à expliquer avec son accent marqué que sa fille n’aime rien de plus que se promener sur le port de Tallinn pour compter les bateaux avec des voiles, je me dis qu’il aurait été préférable qu’il sorte sa photo si ça lui avait permis de se taire.
Puis vient enfin la délivrance.
« Je ne vais pas m’éterniser, je crois que ma jeune stagiaire est impatiente de découvrir son lieu de travail ! »
Hepner tape du plat de la main sur le bureau en se redressant. Il me fait un sourire auquel je ne réponds pas avant de se retourner vers l’homme installé derrière son bureau qui, lui, ne m’adresse que des regards gênés en coin.
« Aitäh ! Merci, Isaac ! »
Il ne s’appelait donc pas George, John ou Oliver.
Hepner prend la direction des escaliers et je le suis, soulagée qu’on en vienne enfin à la raison de ma présence ici. J’espère qu’on ne croisera personne d’autre en chemin car je sens que mon maître de stage est du genre à s’arrêter discuter avec tout le monde et surtout n’importe qui.
« Vous n’aurez aucune raison de venir à ces étages, m’explique-t-il en grimpant d’un pas lent les marches comme s’il craignait que je ne puisse pas suivre son rythme, mais je vous ferai une visite après quand vous aurez déposé vos affaires. »
À chaque palier, il entreprend donc de m’expliquer ce qui se trouve derrière les portes, bien que ce soit parfaitement inutile, c’est lui qui l’a dit. J’écoute malgré tout, prenant note mentalement de tous ces lieux dans lesquels je n’irai jamais et qui ne présentent pas le moindre intérêt pour mon stage. Mais apparemment, perdre son temps est un sport national en Estonie.
« Le première étage, c’est l’administration et sûrement d’autres choses aussi.... En lien avec les assurances et les… Pour être sincère avec vous, dit-il en poursuivant sa route jusqu’au palier suivant, marchant toujours si lentement que je le dépasse maintenant de deux marches, je ne viens jamais ici non plus. Je reste au troisième avec les chercheurs. D’ailleurs, vous verrez que… Oh ! »
Il s’arrête subitement à trois marches du second palier. Je le surplombe donc, ce qui ne semble pas le déranger car il s’appuie sur la main courante avec une nonchalance qui ne va pas avec son visage banal et son costume.
« Quand je suis arrivé ici la première chose qu’on m’a dit c’est : ici, tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom, on se prend pas la tête ! Aelle serait peut-être mieux que Miss Bristyle, qu’est-ce que vous… Tu en penses ?
— J’aime bien Miss Bristyle, je réponds succinctement en tournant la tête vers la porte menant au second étage.
— Oh, je vois ! »
Un léger silence perdure et même moi je suis capable de voir qu'il est lourd de malaise. Le sien.
« Miss Bristyle, alors ! confirme-t-il en grimpant les dernières marches pour me rejoindre. Je ne vous propose donc pas de m’appeler Jaak. »
Son sourire affable n’appelle toujours pas le mien. Je lui jette un regard en coin, consciente qu’il va bien falloir que je réponde quelque chose si je ne veux pas faire preuve d’impolitesse ou d’irrespect.
« Monsieur Hepner, c’est préférable.
— Je comprends. »
Il a vraiment la tête de quelqu’un qui semble comprendre, ce qui me convient tout à fait car je n’ai pas envie que cette conversation se poursuive plus longtemps. Je ramène mes yeux vers le flamboyant 2 qui trône au-dessus des doubles portes fermées dans l’espoir que cela encourage l’homme à poursuivre cette inutile visite — il l’a dit lui-même, qu'elle l'était.
« Quand vous serez plus à l’aise, n’hésitez pas pour mon prénom, » articule-t-il avec son accent qui roule les r.
Je ne lui dis pas que je ne serai jamais à l’aise au point d’utiliser son prénom. Je ne lui dis pas non plus que ce n’est pas une question d’être à l’aise ou non, que c’est seulement un manque d’envie. Je suis rassurée qu’il comprenne naturellement, avec tout cela, que le vouvoiement est également une constance que je trouve préférable.
« Au deuxième étage se trouvent les bureaux des chercheurs, reprend-il comme si de rien n'était. Ils y écrivent les articles sur leurs recherches, ils y étudient la théorie, ils analysent les données. J’y ai un bureau avec une place pour vous, évidemment. Vous passerez votre temps au troisième étage mais vous aurez votre place à vous pour analyser les expériences qu'on vous proposera et préparer vos compte-rendu. »
Je hoche la tête. Nous rentrons enfin dans le vif du sujet et je me sens plus intéressée que je ne le suis depuis mon arrivée. Lorsque nous reprenons notre cheminement vers le troisième étage, Hepner marche à plus vive allure. Peut-être a-t-il compris que je n'aimais pas flâner. À moins que lui aussi soit impatient de passer aux choses sérieuses. Arrivé sur le dernier palier, il passe devant moi et me lance un coup d'œil complice avant de m'ouvrir la porte de l'étage des chercheurs. Il m'invite à entrer avec un mouvement de la main que je remercie d'un geste sec du menton.
Se dévoile à moi une large pièce qui occupe certainement toute la largeur et la longueur du bâtiment. C'est un immense open-space composé d'une dizaine de paillasses de travail au centre. Le mur de gauche est occupé par une rangée de box vitrés derrière lesquelles on aperçoit des sorciers et des sorcières occupés à lancer des sortilège et, certainement, à observer leurs effets. Captant mon regard, Hepner s'éloigne d'un pas en direction des box pour m'encourager à le suivre.
« On y expérimente dans des conditions particulières, en fonction de l'expérience en cours. Puisque vous étudierez comme moi les distorsions magiques, en fonction de l'axe que vous choisirez ces box vous permettront de mettre à l'œuvre vos théories... Ou de les invalider. Et les paillasses... »
Il se retourne pour faire face au reste de la pièce. Sur le mur qui fait face à la porte d'entrée se trouvent de grandes baies vitrées qui donnent sur un petit jardin arrière et sur les toits de la ville. Les paillasses au centre accueillent déjà quelques chercheurs qui ont levé la tête à notre arrivée. J'imagine qu'il y aura bientôt une présentation officielle avec tous ces gens, ce qui m'ennuie d'avance.
« Vous pourrez vous y installer pour l'élaboration de vos théories. Enfin, je ne vais pas vous dire comment travailler, vous êtes en seconde année à l'Académie, vous avez l'habitude. »
Pour la première fois depuis que le début de la journée, Jaak Hepner me paraît un temps soit peu avenant. Aussi, en conséquence, mes lèvres s'étirent brièvement en un pâle sourire.
« En effet, confirmé-je en m'approchant d'une paillasse, j'ai l'habitude. »
Finalement, peut-être que ce stage vaudra la peine d'être vécu malgré la banalité affligeante de mon superviseur.
« J’ai aussi une fille, sourit Hepner après avoir soigneusement écouté George, John ou Oliver en hochant la tête à chaque moment stratégique. Elle s’appelle Natalija. Elle est restée à Tallinn, elle me manque horriblement. On arrive plus à se passer d’eux une fois qu’ils sont dans nos vies, eh ? »
Ce petit commentaire s’accompagne d’un sourire comme j’ai pu en voir sur les lèvres de Narym lorsqu’il parle de sa gamine. Je détourne les yeux en serrant les mâchoires, profondément agacée que Jaak Hepner qui a fait la Une du numéro 369 pour son article « Étude des distorsions magiques au sein de milieux transcompositionnels » se révèle n’être que cette chose banale, la quintessence même de l’ennui : un père de famille. Ne manquerait plus qu’il sorte une photo de ladite Natalija et qu’il la brandisse sous mon nez après avoir fait l’étalage de sa beauté à John. Une seconde après, lorsqu’il commence à expliquer avec son accent marqué que sa fille n’aime rien de plus que se promener sur le port de Tallinn pour compter les bateaux avec des voiles, je me dis qu’il aurait été préférable qu’il sorte sa photo si ça lui avait permis de se taire.
Puis vient enfin la délivrance.
« Je ne vais pas m’éterniser, je crois que ma jeune stagiaire est impatiente de découvrir son lieu de travail ! »
Hepner tape du plat de la main sur le bureau en se redressant. Il me fait un sourire auquel je ne réponds pas avant de se retourner vers l’homme installé derrière son bureau qui, lui, ne m’adresse que des regards gênés en coin.
« Aitäh ! Merci, Isaac ! »
Il ne s’appelait donc pas George, John ou Oliver.
Hepner prend la direction des escaliers et je le suis, soulagée qu’on en vienne enfin à la raison de ma présence ici. J’espère qu’on ne croisera personne d’autre en chemin car je sens que mon maître de stage est du genre à s’arrêter discuter avec tout le monde et surtout n’importe qui.
« Vous n’aurez aucune raison de venir à ces étages, m’explique-t-il en grimpant d’un pas lent les marches comme s’il craignait que je ne puisse pas suivre son rythme, mais je vous ferai une visite après quand vous aurez déposé vos affaires. »
À chaque palier, il entreprend donc de m’expliquer ce qui se trouve derrière les portes, bien que ce soit parfaitement inutile, c’est lui qui l’a dit. J’écoute malgré tout, prenant note mentalement de tous ces lieux dans lesquels je n’irai jamais et qui ne présentent pas le moindre intérêt pour mon stage. Mais apparemment, perdre son temps est un sport national en Estonie.
« Le première étage, c’est l’administration et sûrement d’autres choses aussi.... En lien avec les assurances et les… Pour être sincère avec vous, dit-il en poursuivant sa route jusqu’au palier suivant, marchant toujours si lentement que je le dépasse maintenant de deux marches, je ne viens jamais ici non plus. Je reste au troisième avec les chercheurs. D’ailleurs, vous verrez que… Oh ! »
Il s’arrête subitement à trois marches du second palier. Je le surplombe donc, ce qui ne semble pas le déranger car il s’appuie sur la main courante avec une nonchalance qui ne va pas avec son visage banal et son costume.
« Quand je suis arrivé ici la première chose qu’on m’a dit c’est : ici, tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom, on se prend pas la tête ! Aelle serait peut-être mieux que Miss Bristyle, qu’est-ce que vous… Tu en penses ?
— J’aime bien Miss Bristyle, je réponds succinctement en tournant la tête vers la porte menant au second étage.
— Oh, je vois ! »
Un léger silence perdure et même moi je suis capable de voir qu'il est lourd de malaise. Le sien.
« Miss Bristyle, alors ! confirme-t-il en grimpant les dernières marches pour me rejoindre. Je ne vous propose donc pas de m’appeler Jaak. »
Son sourire affable n’appelle toujours pas le mien. Je lui jette un regard en coin, consciente qu’il va bien falloir que je réponde quelque chose si je ne veux pas faire preuve d’impolitesse ou d’irrespect.
« Monsieur Hepner, c’est préférable.
— Je comprends. »
Il a vraiment la tête de quelqu’un qui semble comprendre, ce qui me convient tout à fait car je n’ai pas envie que cette conversation se poursuive plus longtemps. Je ramène mes yeux vers le flamboyant 2 qui trône au-dessus des doubles portes fermées dans l’espoir que cela encourage l’homme à poursuivre cette inutile visite — il l’a dit lui-même, qu'elle l'était.
« Quand vous serez plus à l’aise, n’hésitez pas pour mon prénom, » articule-t-il avec son accent qui roule les r.
Je ne lui dis pas que je ne serai jamais à l’aise au point d’utiliser son prénom. Je ne lui dis pas non plus que ce n’est pas une question d’être à l’aise ou non, que c’est seulement un manque d’envie. Je suis rassurée qu’il comprenne naturellement, avec tout cela, que le vouvoiement est également une constance que je trouve préférable.
« Au deuxième étage se trouvent les bureaux des chercheurs, reprend-il comme si de rien n'était. Ils y écrivent les articles sur leurs recherches, ils y étudient la théorie, ils analysent les données. J’y ai un bureau avec une place pour vous, évidemment. Vous passerez votre temps au troisième étage mais vous aurez votre place à vous pour analyser les expériences qu'on vous proposera et préparer vos compte-rendu. »
Je hoche la tête. Nous rentrons enfin dans le vif du sujet et je me sens plus intéressée que je ne le suis depuis mon arrivée. Lorsque nous reprenons notre cheminement vers le troisième étage, Hepner marche à plus vive allure. Peut-être a-t-il compris que je n'aimais pas flâner. À moins que lui aussi soit impatient de passer aux choses sérieuses. Arrivé sur le dernier palier, il passe devant moi et me lance un coup d'œil complice avant de m'ouvrir la porte de l'étage des chercheurs. Il m'invite à entrer avec un mouvement de la main que je remercie d'un geste sec du menton.
Se dévoile à moi une large pièce qui occupe certainement toute la largeur et la longueur du bâtiment. C'est un immense open-space composé d'une dizaine de paillasses de travail au centre. Le mur de gauche est occupé par une rangée de box vitrés derrière lesquelles on aperçoit des sorciers et des sorcières occupés à lancer des sortilège et, certainement, à observer leurs effets. Captant mon regard, Hepner s'éloigne d'un pas en direction des box pour m'encourager à le suivre.
« On y expérimente dans des conditions particulières, en fonction de l'expérience en cours. Puisque vous étudierez comme moi les distorsions magiques, en fonction de l'axe que vous choisirez ces box vous permettront de mettre à l'œuvre vos théories... Ou de les invalider. Et les paillasses... »
Il se retourne pour faire face au reste de la pièce. Sur le mur qui fait face à la porte d'entrée se trouvent de grandes baies vitrées qui donnent sur un petit jardin arrière et sur les toits de la ville. Les paillasses au centre accueillent déjà quelques chercheurs qui ont levé la tête à notre arrivée. J'imagine qu'il y aura bientôt une présentation officielle avec tous ces gens, ce qui m'ennuie d'avance.
« Vous pourrez vous y installer pour l'élaboration de vos théories. Enfin, je ne vais pas vous dire comment travailler, vous êtes en seconde année à l'Académie, vous avez l'habitude. »
Pour la première fois depuis que le début de la journée, Jaak Hepner me paraît un temps soit peu avenant. Aussi, en conséquence, mes lèvres s'étirent brièvement en un pâle sourire.
« En effet, confirmé-je en m'approchant d'une paillasse, j'ai l'habitude. »
Finalement, peut-être que ce stage vaudra la peine d'être vécu malgré la banalité affligeante de mon superviseur.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 31 juil. 2026, 10:53, modifié 1 fois.
Ainsi s'écrit demain
Jeudi 8 juin 2051
Pour la troisième fois cette semaine-là, en arrivant chez Greyhaven & Valemont Research avant qu’il soit l’heure d’être à l’heure, c’est à dire à huit heures moins dix exactement, je découvre Hepner devant le laboratoire, nonchalamment adossé à la façade. Il tient l’une de ses cigarettes estoniennes dans une main et de l’autre, un vieux livre abîmé. Pour un homme qui pense qu’être cinq minutes en retard ce n’est pas être en retard, je trouve tout de même qu’il arrive toujours très tôt au travail. Ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre : si je n’avais pas mes recherches personnelles à côté, je viendrai certainement encore plus tôt que l’heure indiquée.
Le mardi, deuxième jour sur site, lorsque je suis arrivée en avance et que j’ai allumé une cigarette devant la façade, Hepner était là également et il m’a approché pour me parler de mon premier jour et me demander si j’en étais contente. Peut-être que mon ton froid et mes réponses succinctes l’ont convaincu que je n’avais pas envie de discuter à huit heures moins dix de choses aussi triviales que mon bien-être durant mon stage, car le lendemain il s’est contenté d’un signe de tête et m’a laissé fumer en paix.
Ce matin, soit le quatrième jour, je peux affirmer qu’il a bel et bien compris car, me voyant arriver, il se contente d’un « bonjour, Miss Bristyle ! » enjoué avant de retourner à sa lecture. Je lui fais un geste de la tête et sors de ma poche un long parchemin que je déroule soigneusement pour en démarrer la lecture tout en tenant loin le bout incandescent de ma cigarette. À quelques pas de moi, Hepner vaque à ses occupations. À la manière des lecteurs chevronnés, il tourne les pages avec son petit doigt sans se soucier de ce qui l’entoure. Je trouve que c’est la meilleure relation possible que nous pouvons avoir : silencieuse.
Ces deux derniers jours, j’ai eu l’opportunité de voir que lorsqu’il s’agissait du travail, Hepner n’avait rien à voir avec l’homme affable qu’il est le reste du temps. Cependant, lorsque nous sommes hors du laboratoire du troisième étage, il m’assaille souvent de questions inintéressantes et a même osé une fois me parler de son enfant en pensant sincèrement que le sujet m’importait. Nous étions alors dans la cage d’escalier pour nous rendre à nos bureaux respectifs — ou du moins lui dans son bureau et moi dans le petit espace qui a été aménagé pour moi dans la même pièce. Chaque trajet loin des paillasses est une occasion pour lui de discuter et il ne ressemble plus, alors, à l’homme du laboratoire qui, lui, peut se révéler intéressant. Que nous passions du troisième au deuxième étage ou que nous nous rendions dans la salle de pause du rez-de-chaussée dans laquelle on peut trouver du thé noir d’une étonnante bonne qualité, il faut toujours qu’il ait quelque chose à raconter ou à demander. Je n’ai jamais autant apprécié les autres chercheurs du troisième étage que lorsqu’ils nous accompagnent de manière impromptue jusqu’au rez-de-chaussée ou au second étage car je m’arrange toujours pour les mettre entre Hepner et moi afin que ce soit eux qui subissent sa logorrhée. Cela ne semble pas le déranger : peu importe qui est à ses côtés tant qu’il a quelqu’un à qui parler.
Lorsque nous passons la porte du troisième étage, je sais que Hepner va enfin se mettre à ressembler à l’homme avec qui j’ai accepté de faire mon stage, celui qui méritait de faire la Une du numéro 369 de Maagia Põhimõtted. Il n’est pas ce genre d’homme qui se coupe totalement du monde lorsqu’il est concentré, qui gratte son carnet de notes durant des heures sans jeter de regard à qui que ce soit, le genre qui s'enferme dans son box pour expérimenter sa magie sans se soucier de qui l’entoure. En soit, il n’est pas comme moi. Il reste attentif à ce qui l’entoure sans que cela entrave pour autant son propre travail.
Hepner choisit toujours la paillasse face à la mienne. Il m’a dit le premier jour qu’il n’avait aucunement l’intention de me surveiller.
« Avec vos notes et votre niveau scolaire impeccable, ce serait insultant, hein ? a-t-il fait. Mais je préfère rester pas loin et vous pouvez me solliciter à la moindre question, je suis là pour ça. »
Parfois, je surprends son regard sur moi et quand nos regards se croisent il me fait ce sourire mou et affable qui le caractérise.
« J’observais votre technique, a-t-il précisé une fois, c’est intéressant. Pourquoi avez-vous choisi cette modulation ? »
Et pour la première fois depuis le début de mon stage, nous avons eu une discussion intéressante qui ne s’est soldée ni par mes yeux levés au ciel ni par ma voix froide. Elle ne s’est pas même éternisée : nous avons échangé nos points de vue puis nous sommes naturellement repartis chacun à notre travail et n’avons plus parlé durant l’heure et demie qui a suivi. Je préfère le Hepner du troisième étage que celui qu'il est partout ailleurs.
Travailler dans un laboratoire comme celui-ci n’a rien à voir avec les sessions d’étude que je peux faire à l’AESM avec mes camarades de promotion. Même lorsque nous nous retrouvons sur un projet de recherche intéressant et que j’ai la chance de tomber sur des camarades intéressants et intelligents (il n’en existe qu’un faible nombre, malheureusement), ça reste des projets scolaires avec leurs limites et leurs inconvénients. Ici, chaque personne à des tâches bien précises et un temps donné pour les réaliser mais chacun travaille selon sa propre méthode. Il règne toujours dans le laboratoire une atmosphère studieuse et sérieuse ; si je n’ai pas une question à leur poser, les chercheurs restent de leur côté et moi du mien.
Hepner a un rythme de travail qui me questionne. Ses périodes de concentration sont intenses mais courtes. J’ai très rapidement compris, dès le premier jour à vrai dire, qu’il avait un souci avec le tabac. Il ne passe pas une heure sans sortir au moins deux fois « fumer sa petite clope ». Il le dit toujours avec un sourire d’excuse, comme si ça pouvait me déranger qu’il sorte. Les premiers jours, il me proposait systématiquement de venir avec lui. Je refusais à chaque fois, alors il a arrêté. Si je veux sortir fumer, je n’ai besoin de personne pour m’accompagner. Et, contrairement à lui, je n’en ai pas la nécessité. Il m’arrive de passer des journées entières à travailler sans penser une seule fois à perdre mon temps à allumer une cigarette. Hepner, lui, s’est fait esclave de ce poison. Forte de ma certitude que l’on ne fume que pour aller mieux, savoir que je tiens de Sixtine Valerion dont le souvenir m’est toujours aussi désagréable, je me demande ce que Hepner cherche à soigner avec son rythme soutenu de fumeur.
Puisque je travaille en face de lui, je suis toujours témoin des premiers signes marquant la fin de sa période de concentration. Ses gestes sont hachés, son regard se perd dans le vide et il se ronge les ongles. Les trois étapes arrivent systématiquement dans l’ordre. Gestes hachés, regard dans le vide, rognage d’ongles. Et quelques minutes après, il se redresse, attrape sa blague de tabac et me jette son regard d’excuse avant de s’en aller vers la cage d’escalier.
Ce jour-là, ça commence plus tôt que prévu. La matinée est à peine entamée, il ne s’est passé qu’un quart d’heure depuis sa dernière sortie. Je ne fais pas exprès de garder ce genre de détails en mémoire, je me fiche de sa vie comme de mon premier chaudron, mais puisqu’il est juste en face de moi c’est difficile d’ignorer ses allers-retours. Il ne s’est donc passé qu’un quart d’heure depuis sa dernière descente lorsque je remarque les premiers signes de déconcentration. Ses gestes hachés m’inspirent un soupir agacé, ce que n’arrange pas son regard dans le vide parce que le vide en question se trouve être mon propre espace de travail. Je regarde fixement l’homme en attendant qu’il se ronge les ongles et qu’il disparaisse, mais voilà : il ne le fait pas. Il ne se ronge pas les ongles. Au lieu de ça, il attrape son sac qu’il pose toujours sur sa paillasse comme s’il n’était qu’un pauvre étudiant inconscient des risques d’avoir un espace de travail encombré.
Hepner tourne les yeux vers moi. Aucun regard d’excuse, cette fois-ci. Il a seulement remarqué que je le regardais fixement. Il m’offre son sourire affable. Je me retiens de dresser un sourcil inquisiteur ; c’est tout de même mon responsable pour un mois. À la place, je baisse les yeux sur ma baguette et poursuis mes affaires pendant qu’il s’affaire à faire je ne sais quoi.
C’est un bruit de frottement qui me fait de nouveau lever les yeux. Je l’aperçois de l’autre côté de sa paillasse, penché sur un carnet ouvert. À côté, une bonne vingtaine de crayons colorés dispersés un peu partout. Hepner, un crayon bleu à la main, colorie frénétiquement. Personne aux alentours ne semble y accorder de l’importance, pas même la femme installée à la paillasse d’à côté dont j’ai déjà oublié le prénom.
« C’est pour me concentrer. »
Je cligne des yeux. Hepner interrompt son coloriage et lève les yeux vers moi, un petit sourire aux lèvres. Il désigne le carnet de coloriage qu’il a peut-être piqué à sa fille, sinon je ne vois pas pourquoi il aurait un truc comme ça dans son sac, au travail.
« Quand je n’arrive plus à réfléchir, je colorie, dit-il comme si c’était naturel. Ça me détend et ça m’aide à penser. Ça m’aide à… Comment on dit, déjà, pour mettre de l’ordre… Pas organiser mais…
— Structurer.
— Oui ! s’exclame-t-il en claquant des doigts vers moi. Aitäh ! Structurer mes pensées. Vous devriez essayer, ça marche vraiment bien ! »
Mes yeux passent du carnet de coloriage au visage de l’homme qui me regarde avec son sourire qui fait briller ses yeux. Mes lèvres se pincent.
« Non merci, je réponds d’une voix polie, bien que froide. Je n’ai besoin d’aucune aide pour structurer mes pensées, mes notes me suffisent.
— Oui, fait Hepner en tendant la nuque pour apercevoir les innombrables parchemins noircis d’encre qui parsèment mon espace de travail. Je vois ça. Chacun sa technique. »
Sa voix devient plus distante lorsqu’il récupère son crayon pour poursuivre son coloriage. Je récupère ma plume et repart à mes notes. Mais il n’avait apparemment pas terminé puisqu’il ajoute quelques secondes plus tard :
« C’est aussi juste pour le plaisir de se détendre, explique-t-il. Et puis c’est joli. »
Il tourne les pages de son carnet jusqu’à atteindre celle qu’il cherchait puis lève le carnet devant moi pour me montrer la page colorée. Un lac au pied d’une montagne. J’accroche son regard, juste au-dessus du carnet. Cette fois-ci, je n’arrive pas à retenir le sourcil qui se dresse sur mon front.
« Moi j’adore ça, commente Hepner sans se soucier de mon expression faciale. Ce sont des paysages de chez moi.
— Je préfère la magie à l’art, » dis-je simplement pour ne pas dire que son coloriage ne m’inspire aucune émotion particulière, si ce n’est une profonde affliction de le voir perdre son temps alors qu’il pourrait travailler.
J'ignore le sourire tranquille qui apparaît sur son visage et le léger rire qui suit bien vite pour repartir à mon travail. Mais même si je n'ai aucun mal à retrouver ma concentration, je ne peux m'empêcher de lui jeter des coups d'œil de temps en temps. Il passe exactement dix minutes sur son coloriage avant de tout remballer et de poursuivre son travail, insouciant de l'incompréhension abyssale qu'il m'inspire.
Le lendemain, je trouve sur ma paillasse une feuille de coloriage vide qui représente un paysage citadin. Un mot écrit en lettres enflammées flotte juste au-dessus et disparaît dès que je la lis : « Si vous voulez des crayons de couleur, demandez-moi ! J’ai des feutres, aussi. ».
Le coloriage restera là durant toute la durée de mon stage.
Pour la troisième fois cette semaine-là, en arrivant chez Greyhaven & Valemont Research avant qu’il soit l’heure d’être à l’heure, c’est à dire à huit heures moins dix exactement, je découvre Hepner devant le laboratoire, nonchalamment adossé à la façade. Il tient l’une de ses cigarettes estoniennes dans une main et de l’autre, un vieux livre abîmé. Pour un homme qui pense qu’être cinq minutes en retard ce n’est pas être en retard, je trouve tout de même qu’il arrive toujours très tôt au travail. Ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre : si je n’avais pas mes recherches personnelles à côté, je viendrai certainement encore plus tôt que l’heure indiquée.
Le mardi, deuxième jour sur site, lorsque je suis arrivée en avance et que j’ai allumé une cigarette devant la façade, Hepner était là également et il m’a approché pour me parler de mon premier jour et me demander si j’en étais contente. Peut-être que mon ton froid et mes réponses succinctes l’ont convaincu que je n’avais pas envie de discuter à huit heures moins dix de choses aussi triviales que mon bien-être durant mon stage, car le lendemain il s’est contenté d’un signe de tête et m’a laissé fumer en paix.
Ce matin, soit le quatrième jour, je peux affirmer qu’il a bel et bien compris car, me voyant arriver, il se contente d’un « bonjour, Miss Bristyle ! » enjoué avant de retourner à sa lecture. Je lui fais un geste de la tête et sors de ma poche un long parchemin que je déroule soigneusement pour en démarrer la lecture tout en tenant loin le bout incandescent de ma cigarette. À quelques pas de moi, Hepner vaque à ses occupations. À la manière des lecteurs chevronnés, il tourne les pages avec son petit doigt sans se soucier de ce qui l’entoure. Je trouve que c’est la meilleure relation possible que nous pouvons avoir : silencieuse.
Ces deux derniers jours, j’ai eu l’opportunité de voir que lorsqu’il s’agissait du travail, Hepner n’avait rien à voir avec l’homme affable qu’il est le reste du temps. Cependant, lorsque nous sommes hors du laboratoire du troisième étage, il m’assaille souvent de questions inintéressantes et a même osé une fois me parler de son enfant en pensant sincèrement que le sujet m’importait. Nous étions alors dans la cage d’escalier pour nous rendre à nos bureaux respectifs — ou du moins lui dans son bureau et moi dans le petit espace qui a été aménagé pour moi dans la même pièce. Chaque trajet loin des paillasses est une occasion pour lui de discuter et il ne ressemble plus, alors, à l’homme du laboratoire qui, lui, peut se révéler intéressant. Que nous passions du troisième au deuxième étage ou que nous nous rendions dans la salle de pause du rez-de-chaussée dans laquelle on peut trouver du thé noir d’une étonnante bonne qualité, il faut toujours qu’il ait quelque chose à raconter ou à demander. Je n’ai jamais autant apprécié les autres chercheurs du troisième étage que lorsqu’ils nous accompagnent de manière impromptue jusqu’au rez-de-chaussée ou au second étage car je m’arrange toujours pour les mettre entre Hepner et moi afin que ce soit eux qui subissent sa logorrhée. Cela ne semble pas le déranger : peu importe qui est à ses côtés tant qu’il a quelqu’un à qui parler.
Lorsque nous passons la porte du troisième étage, je sais que Hepner va enfin se mettre à ressembler à l’homme avec qui j’ai accepté de faire mon stage, celui qui méritait de faire la Une du numéro 369 de Maagia Põhimõtted. Il n’est pas ce genre d’homme qui se coupe totalement du monde lorsqu’il est concentré, qui gratte son carnet de notes durant des heures sans jeter de regard à qui que ce soit, le genre qui s'enferme dans son box pour expérimenter sa magie sans se soucier de qui l’entoure. En soit, il n’est pas comme moi. Il reste attentif à ce qui l’entoure sans que cela entrave pour autant son propre travail.
Hepner choisit toujours la paillasse face à la mienne. Il m’a dit le premier jour qu’il n’avait aucunement l’intention de me surveiller.
« Avec vos notes et votre niveau scolaire impeccable, ce serait insultant, hein ? a-t-il fait. Mais je préfère rester pas loin et vous pouvez me solliciter à la moindre question, je suis là pour ça. »
Parfois, je surprends son regard sur moi et quand nos regards se croisent il me fait ce sourire mou et affable qui le caractérise.
« J’observais votre technique, a-t-il précisé une fois, c’est intéressant. Pourquoi avez-vous choisi cette modulation ? »
Et pour la première fois depuis le début de mon stage, nous avons eu une discussion intéressante qui ne s’est soldée ni par mes yeux levés au ciel ni par ma voix froide. Elle ne s’est pas même éternisée : nous avons échangé nos points de vue puis nous sommes naturellement repartis chacun à notre travail et n’avons plus parlé durant l’heure et demie qui a suivi. Je préfère le Hepner du troisième étage que celui qu'il est partout ailleurs.
Travailler dans un laboratoire comme celui-ci n’a rien à voir avec les sessions d’étude que je peux faire à l’AESM avec mes camarades de promotion. Même lorsque nous nous retrouvons sur un projet de recherche intéressant et que j’ai la chance de tomber sur des camarades intéressants et intelligents (il n’en existe qu’un faible nombre, malheureusement), ça reste des projets scolaires avec leurs limites et leurs inconvénients. Ici, chaque personne à des tâches bien précises et un temps donné pour les réaliser mais chacun travaille selon sa propre méthode. Il règne toujours dans le laboratoire une atmosphère studieuse et sérieuse ; si je n’ai pas une question à leur poser, les chercheurs restent de leur côté et moi du mien.
Hepner a un rythme de travail qui me questionne. Ses périodes de concentration sont intenses mais courtes. J’ai très rapidement compris, dès le premier jour à vrai dire, qu’il avait un souci avec le tabac. Il ne passe pas une heure sans sortir au moins deux fois « fumer sa petite clope ». Il le dit toujours avec un sourire d’excuse, comme si ça pouvait me déranger qu’il sorte. Les premiers jours, il me proposait systématiquement de venir avec lui. Je refusais à chaque fois, alors il a arrêté. Si je veux sortir fumer, je n’ai besoin de personne pour m’accompagner. Et, contrairement à lui, je n’en ai pas la nécessité. Il m’arrive de passer des journées entières à travailler sans penser une seule fois à perdre mon temps à allumer une cigarette. Hepner, lui, s’est fait esclave de ce poison. Forte de ma certitude que l’on ne fume que pour aller mieux, savoir que je tiens de Sixtine Valerion dont le souvenir m’est toujours aussi désagréable, je me demande ce que Hepner cherche à soigner avec son rythme soutenu de fumeur.
Puisque je travaille en face de lui, je suis toujours témoin des premiers signes marquant la fin de sa période de concentration. Ses gestes sont hachés, son regard se perd dans le vide et il se ronge les ongles. Les trois étapes arrivent systématiquement dans l’ordre. Gestes hachés, regard dans le vide, rognage d’ongles. Et quelques minutes après, il se redresse, attrape sa blague de tabac et me jette son regard d’excuse avant de s’en aller vers la cage d’escalier.
Ce jour-là, ça commence plus tôt que prévu. La matinée est à peine entamée, il ne s’est passé qu’un quart d’heure depuis sa dernière sortie. Je ne fais pas exprès de garder ce genre de détails en mémoire, je me fiche de sa vie comme de mon premier chaudron, mais puisqu’il est juste en face de moi c’est difficile d’ignorer ses allers-retours. Il ne s’est donc passé qu’un quart d’heure depuis sa dernière descente lorsque je remarque les premiers signes de déconcentration. Ses gestes hachés m’inspirent un soupir agacé, ce que n’arrange pas son regard dans le vide parce que le vide en question se trouve être mon propre espace de travail. Je regarde fixement l’homme en attendant qu’il se ronge les ongles et qu’il disparaisse, mais voilà : il ne le fait pas. Il ne se ronge pas les ongles. Au lieu de ça, il attrape son sac qu’il pose toujours sur sa paillasse comme s’il n’était qu’un pauvre étudiant inconscient des risques d’avoir un espace de travail encombré.
Hepner tourne les yeux vers moi. Aucun regard d’excuse, cette fois-ci. Il a seulement remarqué que je le regardais fixement. Il m’offre son sourire affable. Je me retiens de dresser un sourcil inquisiteur ; c’est tout de même mon responsable pour un mois. À la place, je baisse les yeux sur ma baguette et poursuis mes affaires pendant qu’il s’affaire à faire je ne sais quoi.
C’est un bruit de frottement qui me fait de nouveau lever les yeux. Je l’aperçois de l’autre côté de sa paillasse, penché sur un carnet ouvert. À côté, une bonne vingtaine de crayons colorés dispersés un peu partout. Hepner, un crayon bleu à la main, colorie frénétiquement. Personne aux alentours ne semble y accorder de l’importance, pas même la femme installée à la paillasse d’à côté dont j’ai déjà oublié le prénom.
« C’est pour me concentrer. »
Je cligne des yeux. Hepner interrompt son coloriage et lève les yeux vers moi, un petit sourire aux lèvres. Il désigne le carnet de coloriage qu’il a peut-être piqué à sa fille, sinon je ne vois pas pourquoi il aurait un truc comme ça dans son sac, au travail.
« Quand je n’arrive plus à réfléchir, je colorie, dit-il comme si c’était naturel. Ça me détend et ça m’aide à penser. Ça m’aide à… Comment on dit, déjà, pour mettre de l’ordre… Pas organiser mais…
— Structurer.
— Oui ! s’exclame-t-il en claquant des doigts vers moi. Aitäh ! Structurer mes pensées. Vous devriez essayer, ça marche vraiment bien ! »
Mes yeux passent du carnet de coloriage au visage de l’homme qui me regarde avec son sourire qui fait briller ses yeux. Mes lèvres se pincent.
« Non merci, je réponds d’une voix polie, bien que froide. Je n’ai besoin d’aucune aide pour structurer mes pensées, mes notes me suffisent.
— Oui, fait Hepner en tendant la nuque pour apercevoir les innombrables parchemins noircis d’encre qui parsèment mon espace de travail. Je vois ça. Chacun sa technique. »
Sa voix devient plus distante lorsqu’il récupère son crayon pour poursuivre son coloriage. Je récupère ma plume et repart à mes notes. Mais il n’avait apparemment pas terminé puisqu’il ajoute quelques secondes plus tard :
« C’est aussi juste pour le plaisir de se détendre, explique-t-il. Et puis c’est joli. »
Il tourne les pages de son carnet jusqu’à atteindre celle qu’il cherchait puis lève le carnet devant moi pour me montrer la page colorée. Un lac au pied d’une montagne. J’accroche son regard, juste au-dessus du carnet. Cette fois-ci, je n’arrive pas à retenir le sourcil qui se dresse sur mon front.
« Moi j’adore ça, commente Hepner sans se soucier de mon expression faciale. Ce sont des paysages de chez moi.
— Je préfère la magie à l’art, » dis-je simplement pour ne pas dire que son coloriage ne m’inspire aucune émotion particulière, si ce n’est une profonde affliction de le voir perdre son temps alors qu’il pourrait travailler.
J'ignore le sourire tranquille qui apparaît sur son visage et le léger rire qui suit bien vite pour repartir à mon travail. Mais même si je n'ai aucun mal à retrouver ma concentration, je ne peux m'empêcher de lui jeter des coups d'œil de temps en temps. Il passe exactement dix minutes sur son coloriage avant de tout remballer et de poursuivre son travail, insouciant de l'incompréhension abyssale qu'il m'inspire.
Le lendemain, je trouve sur ma paillasse une feuille de coloriage vide qui représente un paysage citadin. Un mot écrit en lettres enflammées flotte juste au-dessus et disparaît dès que je la lis : « Si vous voulez des crayons de couleur, demandez-moi ! J’ai des feutres, aussi. ».
Le coloriage restera là durant toute la durée de mon stage.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 7 juil. 2026, 13:37, modifié 1 fois.
Ainsi s'écrit demain
Lundi 12 juin 2051
Cinq heures du matin n'ont pas encore sonné lorsque je me réveille en sursaut dans mon lit de l’Académie, le cœur battant à tout rompre. Une peur immense me cloue sur mon matelas. La peur d’avoir tout perdu dévore toutes mes pensées cohérentes. De l’autre côté de la chambre, Sinclair marmonne dans son sommeil et finit par se redresser sur un coude ; je la discerne à peine dans l’obscurité de la chambre.
« Ça va, Ael… Euh, Bristyle ? »
Pendant un moment, je n’arrive pas à articuler de réponse, malgré ma bouche ouverte et mes lèvres qui forment les mots. Bloquée dans mon propre corps, les yeux rivés au plafond, j’ai du mal à respirer. Je sens le pelage doux de Zikomo dans mon cou. Le rythme affolé de son cœur, paradoxalement, me calme un peu. Je parviens à repousser les contours floues de la petite mansarde de mon rêve plus loin dans mon esprit.
« Ouais, j’arrive enfin à dire. C’est bon. Rendors-toi.
— T’as crié, » murmure Sinclair.
Malgré tout, contrairement à ce qu’aurait pu faire Ashley quand elle était à sa place, elle se recouche et marmonne un vague « ‘ne nuit » avant de se rendormir, en me laissant seule avec les images angoissantes de mon cauchemar.
Je suis persuadée d’avoir déjà rêvé de ce lieu. Une petite cabane au sommet d’une falaise, battue par un vent marin aux odeurs de sel. Dans mon rêve, il s’agissait de Tillyhouse et cette maison était celle que je partageais avec Kristen. J’étais seule, là-bas. Complètement seule dans cette petite cabane. Kristen était partie. J’avais la certitude que jamais plus elle ne reviendrait.
Je me redresse dans mon lit en me frottant les yeux pour effacer les dernières bribes du cauchemar. Déjà, je sens que les détails s’enfuient dans le gouffre de mon esprit. Ne reste que l’angoisse qui me tord les entrailles, comme un monstre tapi au fond de moi qui ne s’en va jamais vraiment. En m’efforçant de ne pas m'appesantir dessus, je me lève et commence à me préparer sans bruit pour partir à Godric’s Hollow, accompagnée par la présence silencieuse mais réconfortante de Zikomo qui reste avec moi jusqu’à ce qu’il soit temps de nous séparer.
Le stage à Greyhaven & Valemont Research a l’avantage de m’occuper une grande partie de la journée et d’habiter la plupart de mes pensées même lorsque je rentre à l’Académie car je passe chaque soir au moins deux heures à préparer mon rapport de stage et la soutenance qui suivra. Sans parler des recherches annexes à celles de la journée qui occupent mes heures nocturnes. Je parviens donc assez facilement, lorsque le soleil est haut dans le ciel, à ne pas songer à la proposition de Kristen de vivre avec elle. Pourtant, elle est là à chaque instant de la journée. Quand je fume dans la rue en regardant la façade d’en face, elle est là à l’orée de mon esprit. Quand je travaille au troisième étage, elle est là et j’imagine ce qu’elle pourrait dire. Et surtout le soir. Le soir, quand je pose la tête sur l’oreiller. Je vois de nouveau son visage lorsqu’elle m’a dit « Transformons chaque jour en jeudi. Moins la partie où l'on se sépare, bien sûr ». À chaque fois que j’y repense, mon cœur s’arrache de son socle et l’angoisse trône à sa place et ne me lâche plus, hantant mes nuits de mauvais rêves.
Je passe beaucoup de temps à penser à Tillyhouse. Je n’imagine pas ce que pourrait être notre vie, ce serait une perte de temps. Je pense simplement à ce que je ressentirai en rentrant tous les soirs dans une maison où elle vit également. Et fatalement, après je pense toujours à ce que ce serait de rentrer dans cette maison et de ne plus l’y voir. Je ne parviens pas à ne pas y penser. Ça me hante constamment, du matin au soir. Si je laisse Kristen atteindre toutes les parties de ma vie, que me restera-t-il lorsqu’elle disparaîtra ?
Ce jour-là, comme tous les jours depuis que j’ai commencé mon stage, je laisse l’emploi du temps de la journée dévorer mes pensées et me tenir loin de mes peurs. Je suis presque rassurée lorsque je pousse la porte du laboratoire et que je pose mon sac sur ma paillasse, même si j’aperçois sur le plan de travail d’en face le carnet de coloriage de Hepner. Heureusement, l’homme est toujours en bas en train de fumer, aussi puis-je me mettre à mes tâches de la matinée sans devoir subir ses quelques questions matinales habituelles. Même s’il a compris, après une semaine à mes côtés, que je n’avais rien d’autre à lui donner que de vagues réponses à peine articulées, il persiste à me demander tous les matins si j’ai passé une bonne soirée et si je me sens en forme pour une nouvelle journée. Je ne lui renvoie jamais ses questions car évidemment, je me fiche de sa soirée tout comme je me fiche de son état de santé. Une fois, il a eu l’outrecuidance de me dire qu’il avait vu mon frère la veille et j’ai détesté l’idée qu’il puisse parler de moi à Zakary. Depuis, je fais tout pour ne pas l’encourager à me parler de sa vie personnelle — ce qu’il ne devrait de toute manière pas faire.
Hier, dimanche midi, Narym m’a fait comprendre que notre frère avait parlé de moi et appris grâce à Hepner que mon stage se passait merveilleusement bien. Narym a fait cette grimace que je lui connais bien, juste avant de dire :
« Je sais que tu n’aimes pas beaucoup qu’on parle de toi en ton absence. »
C’est un euphémisme. J’étais de visite chez lui pour notre rendez-vous mensuel à trois, avec sa fille qui a passé dix minutes à me parler de sa peluche dragon qui vivait de folle aventure avec… Je ne sais même plus et je m’en fiche. J’ai passé une heure là-bas et j’ai eu le temps d’entendre par trois fois qu’on avait parlé de moi en mon absence : une fois Zakary, une fois nos parents et une fois Narym qui apparemment parle de moi avec sa copine pour raconter à quel point Mackenzie a hâte de me voir à chaque fois. Moi, je n’ai pas hâte de la voir. Si elle a fini par comprendre qu’elle n’a pas le droit de me toucher ou de me serrer entre ses ridicules petits bras, elle continue de m’appeler “Tata Ely” ou pire “Tata Lyly”’ et de me raconter toutes les choses profondément ennuyantes qui peut arriver dans la vie d’une petite fille de quatre ans.
Je me porterai bien si personne ne me parle de sa vie personnelle pendant quelques heures. Ce que semble vouloir m’accorder Merlin car à peine Hepner est-il remonté qu’il ouvre son carnet de coloriage avec une grimace d’excuses pour moi.
« Trop d’idées dans la tête et besoin de les organiser, » me lance-t-il comme si cela pouvait m’intéresser.
Sans lui répondre, j’attrape ma baguette et me rends dans un box disponible pour lancer une expérimentation dont j’ai préparé la théorie la veille. Ces petits caissons à l’épreuve de la magie et du bruit sont des petites merveilles dans lesquelles je passe beaucoup de temps, ravie de pouvoir analyser les sortilèges sous des conditions atmosphériques différentes, des pressions anormales, ou de voir comment ils réagissent à la proximité d'artefacts enchantés. J’y passe parfois de longues heures et il n’est pas rare qu’un chercheur vienne toquer à la porte vitrée en me montrant sa montre pour me faire comprendre qu’il est temps de passer mon tour.
Cinq heures du matin n'ont pas encore sonné lorsque je me réveille en sursaut dans mon lit de l’Académie, le cœur battant à tout rompre. Une peur immense me cloue sur mon matelas. La peur d’avoir tout perdu dévore toutes mes pensées cohérentes. De l’autre côté de la chambre, Sinclair marmonne dans son sommeil et finit par se redresser sur un coude ; je la discerne à peine dans l’obscurité de la chambre.
« Ça va, Ael… Euh, Bristyle ? »
Pendant un moment, je n’arrive pas à articuler de réponse, malgré ma bouche ouverte et mes lèvres qui forment les mots. Bloquée dans mon propre corps, les yeux rivés au plafond, j’ai du mal à respirer. Je sens le pelage doux de Zikomo dans mon cou. Le rythme affolé de son cœur, paradoxalement, me calme un peu. Je parviens à repousser les contours floues de la petite mansarde de mon rêve plus loin dans mon esprit.
« Ouais, j’arrive enfin à dire. C’est bon. Rendors-toi.
— T’as crié, » murmure Sinclair.
Malgré tout, contrairement à ce qu’aurait pu faire Ashley quand elle était à sa place, elle se recouche et marmonne un vague « ‘ne nuit » avant de se rendormir, en me laissant seule avec les images angoissantes de mon cauchemar.
Je suis persuadée d’avoir déjà rêvé de ce lieu. Une petite cabane au sommet d’une falaise, battue par un vent marin aux odeurs de sel. Dans mon rêve, il s’agissait de Tillyhouse et cette maison était celle que je partageais avec Kristen. J’étais seule, là-bas. Complètement seule dans cette petite cabane. Kristen était partie. J’avais la certitude que jamais plus elle ne reviendrait.
Je me redresse dans mon lit en me frottant les yeux pour effacer les dernières bribes du cauchemar. Déjà, je sens que les détails s’enfuient dans le gouffre de mon esprit. Ne reste que l’angoisse qui me tord les entrailles, comme un monstre tapi au fond de moi qui ne s’en va jamais vraiment. En m’efforçant de ne pas m'appesantir dessus, je me lève et commence à me préparer sans bruit pour partir à Godric’s Hollow, accompagnée par la présence silencieuse mais réconfortante de Zikomo qui reste avec moi jusqu’à ce qu’il soit temps de nous séparer.
Le stage à Greyhaven & Valemont Research a l’avantage de m’occuper une grande partie de la journée et d’habiter la plupart de mes pensées même lorsque je rentre à l’Académie car je passe chaque soir au moins deux heures à préparer mon rapport de stage et la soutenance qui suivra. Sans parler des recherches annexes à celles de la journée qui occupent mes heures nocturnes. Je parviens donc assez facilement, lorsque le soleil est haut dans le ciel, à ne pas songer à la proposition de Kristen de vivre avec elle. Pourtant, elle est là à chaque instant de la journée. Quand je fume dans la rue en regardant la façade d’en face, elle est là à l’orée de mon esprit. Quand je travaille au troisième étage, elle est là et j’imagine ce qu’elle pourrait dire. Et surtout le soir. Le soir, quand je pose la tête sur l’oreiller. Je vois de nouveau son visage lorsqu’elle m’a dit « Transformons chaque jour en jeudi. Moins la partie où l'on se sépare, bien sûr ». À chaque fois que j’y repense, mon cœur s’arrache de son socle et l’angoisse trône à sa place et ne me lâche plus, hantant mes nuits de mauvais rêves.
Je passe beaucoup de temps à penser à Tillyhouse. Je n’imagine pas ce que pourrait être notre vie, ce serait une perte de temps. Je pense simplement à ce que je ressentirai en rentrant tous les soirs dans une maison où elle vit également. Et fatalement, après je pense toujours à ce que ce serait de rentrer dans cette maison et de ne plus l’y voir. Je ne parviens pas à ne pas y penser. Ça me hante constamment, du matin au soir. Si je laisse Kristen atteindre toutes les parties de ma vie, que me restera-t-il lorsqu’elle disparaîtra ?
Ce jour-là, comme tous les jours depuis que j’ai commencé mon stage, je laisse l’emploi du temps de la journée dévorer mes pensées et me tenir loin de mes peurs. Je suis presque rassurée lorsque je pousse la porte du laboratoire et que je pose mon sac sur ma paillasse, même si j’aperçois sur le plan de travail d’en face le carnet de coloriage de Hepner. Heureusement, l’homme est toujours en bas en train de fumer, aussi puis-je me mettre à mes tâches de la matinée sans devoir subir ses quelques questions matinales habituelles. Même s’il a compris, après une semaine à mes côtés, que je n’avais rien d’autre à lui donner que de vagues réponses à peine articulées, il persiste à me demander tous les matins si j’ai passé une bonne soirée et si je me sens en forme pour une nouvelle journée. Je ne lui renvoie jamais ses questions car évidemment, je me fiche de sa soirée tout comme je me fiche de son état de santé. Une fois, il a eu l’outrecuidance de me dire qu’il avait vu mon frère la veille et j’ai détesté l’idée qu’il puisse parler de moi à Zakary. Depuis, je fais tout pour ne pas l’encourager à me parler de sa vie personnelle — ce qu’il ne devrait de toute manière pas faire.
Hier, dimanche midi, Narym m’a fait comprendre que notre frère avait parlé de moi et appris grâce à Hepner que mon stage se passait merveilleusement bien. Narym a fait cette grimace que je lui connais bien, juste avant de dire :
« Je sais que tu n’aimes pas beaucoup qu’on parle de toi en ton absence. »
C’est un euphémisme. J’étais de visite chez lui pour notre rendez-vous mensuel à trois, avec sa fille qui a passé dix minutes à me parler de sa peluche dragon qui vivait de folle aventure avec… Je ne sais même plus et je m’en fiche. J’ai passé une heure là-bas et j’ai eu le temps d’entendre par trois fois qu’on avait parlé de moi en mon absence : une fois Zakary, une fois nos parents et une fois Narym qui apparemment parle de moi avec sa copine pour raconter à quel point Mackenzie a hâte de me voir à chaque fois. Moi, je n’ai pas hâte de la voir. Si elle a fini par comprendre qu’elle n’a pas le droit de me toucher ou de me serrer entre ses ridicules petits bras, elle continue de m’appeler “Tata Ely” ou pire “Tata Lyly”’ et de me raconter toutes les choses profondément ennuyantes qui peut arriver dans la vie d’une petite fille de quatre ans.
Je me porterai bien si personne ne me parle de sa vie personnelle pendant quelques heures. Ce que semble vouloir m’accorder Merlin car à peine Hepner est-il remonté qu’il ouvre son carnet de coloriage avec une grimace d’excuses pour moi.
« Trop d’idées dans la tête et besoin de les organiser, » me lance-t-il comme si cela pouvait m’intéresser.
Sans lui répondre, j’attrape ma baguette et me rends dans un box disponible pour lancer une expérimentation dont j’ai préparé la théorie la veille. Ces petits caissons à l’épreuve de la magie et du bruit sont des petites merveilles dans lesquelles je passe beaucoup de temps, ravie de pouvoir analyser les sortilèges sous des conditions atmosphériques différentes, des pressions anormales, ou de voir comment ils réagissent à la proximité d'artefacts enchantés. J’y passe parfois de longues heures et il n’est pas rare qu’un chercheur vienne toquer à la porte vitrée en me montrant sa montre pour me faire comprendre qu’il est temps de passer mon tour.
Ainsi s'écrit demain
L’après-midi est bien entamée lorsque j’attrape ma besace pour descendre. Comme toujours, Isaac me sourit lorsque je passe devant lui à l’accueil. Comme toujours, après être sortie je m’adosse sur la gauche, les fesses posées sur un appui de fenêtre et les jambes croisées devant moi. Le bout de ma cigarette grésille dans la flamme que j’ai fait apparaître lorsque la porte du bâtiment s’ouvre : en sort Hepner, sa blague de tabac déjà en main, le nez levé vers le ciel.
« Il fait bon, aujourd’hui ! »
Il me lance cette phrase comme il le fait toujours quand il sort fumer et que je suis déjà là. Le contenu change à chaque fois. Parfois c’est « ça fait du bien de se sortir la tête des bouquins, un peu ! » ou « quelle journée ! » ou encore « il y a des scones dans la salle de pause, vous devriez aller voir avant qu’il n’y en ait plus ! ». C’est vraiment une nécessité chez lui d’habiller le silence de phrases inutiles, mais c’est le cas de beaucoup de monde à vrai dire et c’est ce qui les rend si insupportables. Aujourd’hui comme les autres jours, je montre que je l’ai entendu en coulant un regard dans sa direction. Un « mh » sort de ma bouche mais rien de plus et nous retournons tous les deux à nos occupations, moi de mon côté et lui du sien, adossé comme moi à l’appui de fenêtre se trouvant de l’autre côté de la porte d’entrée.
Puisque c’est un homme qui ne peut pas passer une heure sans fumer au moins deux cigarettes, je suis rarement seule quand je fume. Parfois, il descend même en ma compagnie, parce que mon envie de fumer nourrit la sienne. Après une semaine de stage, c’est presque devenu une habitude d’être là et de le voir à l’orée de mon regard observer la course des nuages dans le ciel ou regarder les passants marcher dans la ruelle.
Si j’ai souvent un grimoire ou un parchemin annoté pour accompagner mes pauses, cette fois-ci je suis descendue les mains vides et je le déplore, puisque ce n’était pas voulu : si je n’avais pas les pensées hantées par mon cauchemar de la nuit dernière, cela ne serait pas arrivé. Je tire une taffe plus longue que la précédente pour les faire passer et lève à mon tour les yeux vers la toile azur du ciel en laissant dériver mon esprit.
Une semaine à travailler au sein de Greyhaven & Valemont Research me suffit pour que je prenne conscience que même si le domaine de recherche que j’ai choisi pour ce stage est suffisamment intéressant pour me donner tous les jours l’envie de venir à Godric’s Hollow, je suis loin d’éprouver la même fébrilité et la même passion que pour mes recherches personnelles. C’est, pour moi, un immense problème. Je n’effectue pas des recherches et des expériences pour un éventuel salaire en fin de mois — je ne gagne de toute manière rien pour le moment dans ce domaine-là. Je le fais par passion. Mon second problème, c’est que la plupart de mes recherches personnelles portent sur des domaines qui ne sont pas publiables, soit parce que je le refuse (pour tout ce qui concerne mes recherches sur mon golem de pierre), soit parce que c’est impossible (et là, je pense évidemment à la magie noire et à mes expérimentations dans ce domaine qui représentent, aujourd’hui, plus de soixante-dix pour cent de mon temps de travail personnel. Si je suis satisfaite du travail que je fais à Greyhaven & Valemont Research, lorsque je rentre à l’AESM le soir, j’ai parfois l’impression d’avoir perdu mon temps.
J’en ai parlé jeudi dernier à Kristen. Je lui ai dit : « C’est intéressant et les locaux sont parfaits pour l’expérimentation, je pourrais passer des heures au troisième étage pour étudier et analyser mes sortilèges. Mais des études dans leur domaine de recherche, il en existe des dizaines et des dizaines encore sortiront ces prochaines années. » Parfois, je regrette mes années Poudlard, lorsque la seule chose qui comptait étaient mes études et mes recherches, sans préoccupation sur ce qui paiera ma nourriture une fois que j’aurais quitté la pension complète de l’AESM. Ce sont des inquiétudes si triviales quand on a l’ambition de ne vivre que pour la recherche sans se soucier de ce qui nous entoure.
« Dites-moi… »
La voix pleine d'accents de Hepner me tire de mes pensées et j’en éprouve une frustration diffuse. Je tourne les yeux vers lui. Il me sourit doucement avant de se détacher du mur pour s’approcher de moi. Et merde. Si je l’avais ignoré, m’aurait-il laissé en paix ?
« Je peux vous déranger avec une question ? »
Je pince les lèvres. Pense-t-il réellement qu’une étudiante en stage pour valider sa seconde année d’études supérieures dans une école de magie a le loisir de répondre non à cette question si c’est son maître de stage qui la lui pose ?
« Dites-moi, » articulé-je avec une certaine ironie en reprenant ses propres mots, agacée qu’il me pose la question alors que je suis certaine qu’il connaît la réponse.
En plus, il m’a déjà dérangé en me posant une question.
« On m’a parlé de ce concours annuel que propose votre école, explique-t-il en faisant disparaître sa cigarette d’un coup de baguette avant de recommencer à en rouler une nouvelle. Un concours de démonstration magique, c’est cela ?
— Oui, réponds-je d’une voix prudente.
— J’ai entendu des choses à propos de votre participation. C’était une réussite, apparemment. »
Il me sourit d’un air malin. C’est comme ça qu’il appelle ce que j’ai fait, une “réussite” ? J’ai des mots hautement plus importants pour parler de ce que j’ai fait qui était bien plus qu’une réussite.
« Des choses ? me contenté-je de demander en glissant ma cigarette entre mes lèvres.
— Un monstre de pierre ?! articule-t-il à mi voix. Mon ami n'a pas tari d'éloges sur votre présentation. »
Je m'autorise pendant quelques secondes à savourer la satisfaction qui se répand dans ma poitrine et qui coule dans mes veines pour atteindre chaque partie de mon corps. Pendant des années, pratiquement une décennie en fait, j'ai caché mon golem et l'apprentissage d'Erza. Je voulais garder pour moi ses leçons et la façon dont elle m'a appris à déployer ma magie pour façonner sans formule ni gestuelle la pierre afin de créer un golem. Pendant très longtemps, personne n'en a jamais rien su, pas même mes proches. J'ai appris dans l'obscurité, à l'abri des regards, je me suis débrouillée seule même quand toutes les difficultés se présentaient sur mon chemin. Aujourd'hui, je n'en ai pas une maitrise parfaite mais je peux me targuer d'être vraiment douée. Et pour la première depuis mes douze ans, j'ai accepté que d'autres personnes que Zikomo ou Nyakane posent les yeux sur mon talent. Mon monstre de pierre. Voilà ce que j'en récolte : cette étincelle d'admiration que je ne peux pas manquer dans les yeux de Hepner. Parce que même si je suis loin d'avoir atteint le niveau d'Erza, ce que je fais n'en est pas moins impressionnant. Et c'est d'ailleurs pour cela que j'ai participé à ce concours. Pour que plus personne ne puisse douter de ce dont je suis capable.
« En fait, dis-je en recrachant une colonne de fumée vers le ciel, on appelle ça un golem. »
Hepner suspend la préparation de sa cigarette pour lever le visage vers moi. Un sourire dévoile ses dents. Il hoche doucement la tête sans me quitter du regard.
« Oui, un golem, répète-t-il. Accepteriez-vous de me parler de votre technique ? Ça ferait un article passionnant, vous savez. Enchantements Magazine pourrait sûrement s'y intéresser. »
À mon tour d'afficher un sourire, ce qui étonne suffisamment l'homme pour que son regard reste sur moi un peu plus longtemps que nécessaire, sa cigarette oubliée entre ses doigts.
« Peut-être, oui, mais je ne souhaite pas parler de ma technique, annoncé-je sans préambule en tournant les yeux vers le bâtiment de l'autre côté de la rue.
— Je vois, sourit Hepner qui reprend la confection de sa clope. Tous les chercheurs ont leurs petits secrets. »
Je coule un regard dans sa direction. Je pensais qu'il allait a minima se vexer. Il hausse les épaules. Il glisse sa cigarette entre ses lèvres et l'allume d'un coup de baguette.
« C'est le jeu, dans le métier. Il y a trop d'aigles... Non, se reprend-il en fronçant les sourcils. Pas aigle... Raipekotkas ! Vautour ! »
Il claque des doigts devant lui comme il le fait toujours quand il retrouve un mot anglais qui lui était venu en estonien.
« Trop de vautours dans le domaine de la recherche. C'est prudent de garder vos secrets. Prenez seulement soin d'apprendre quand les garder et quand les dévoiler pour vous faire un nom, » me conseille-t-il, ses yeux s'étirant dans un sourire.
Je soutiens un instant son regard avant de me détourner avec un bref geste du menton. Même si je n'ai pas demandé à être conseillée, il y a de la sagesse dans son conseil. Je n'ai seulement pas attendu qu'il me le dise pour faire preuve de prudence.
Sans prendre ombrage de ma réaction, Hepner continue de fumer silencieusement pendant quelques secondes et je fais de même. Mais comme je m'y attendais, il finit par se tourner vers moi de nouveau et je devine qu'il n'a aucune intention de repartir de son côté de la façade.
« Ah, tenez ! Vous avez lu le dernier numéro d'Enchantements Magazine ? Yvan Derbra a révolutionné le... »
Je ne sais pas pourquoi Hepner a décidé tout à coup que me parler durant notre pause cigarette serait une bonne idée mais le fait est que ça lui est passé par l'esprit et que désormais il n'a plus l'intention de me lâcher. Cependant, puisque j'ai lu l'article d'Yvan Derbra et que j'en ai pensé la même chose que lui, cette conversation n'a rien du gouffre social que toutes les autres que j'ai eues avec mon maître de stage en dehors du laboratoire du troisième étage. Ce n'est qu'en remontant vers le troisième étage en poursuivant cette conversation que je me rends compte que nous avons terminé notre pause ensemble et que pour une fois, cela ne m'a pas gêné le moins du monde.
« Il fait bon, aujourd’hui ! »
Il me lance cette phrase comme il le fait toujours quand il sort fumer et que je suis déjà là. Le contenu change à chaque fois. Parfois c’est « ça fait du bien de se sortir la tête des bouquins, un peu ! » ou « quelle journée ! » ou encore « il y a des scones dans la salle de pause, vous devriez aller voir avant qu’il n’y en ait plus ! ». C’est vraiment une nécessité chez lui d’habiller le silence de phrases inutiles, mais c’est le cas de beaucoup de monde à vrai dire et c’est ce qui les rend si insupportables. Aujourd’hui comme les autres jours, je montre que je l’ai entendu en coulant un regard dans sa direction. Un « mh » sort de ma bouche mais rien de plus et nous retournons tous les deux à nos occupations, moi de mon côté et lui du sien, adossé comme moi à l’appui de fenêtre se trouvant de l’autre côté de la porte d’entrée.
Puisque c’est un homme qui ne peut pas passer une heure sans fumer au moins deux cigarettes, je suis rarement seule quand je fume. Parfois, il descend même en ma compagnie, parce que mon envie de fumer nourrit la sienne. Après une semaine de stage, c’est presque devenu une habitude d’être là et de le voir à l’orée de mon regard observer la course des nuages dans le ciel ou regarder les passants marcher dans la ruelle.
Si j’ai souvent un grimoire ou un parchemin annoté pour accompagner mes pauses, cette fois-ci je suis descendue les mains vides et je le déplore, puisque ce n’était pas voulu : si je n’avais pas les pensées hantées par mon cauchemar de la nuit dernière, cela ne serait pas arrivé. Je tire une taffe plus longue que la précédente pour les faire passer et lève à mon tour les yeux vers la toile azur du ciel en laissant dériver mon esprit.
Une semaine à travailler au sein de Greyhaven & Valemont Research me suffit pour que je prenne conscience que même si le domaine de recherche que j’ai choisi pour ce stage est suffisamment intéressant pour me donner tous les jours l’envie de venir à Godric’s Hollow, je suis loin d’éprouver la même fébrilité et la même passion que pour mes recherches personnelles. C’est, pour moi, un immense problème. Je n’effectue pas des recherches et des expériences pour un éventuel salaire en fin de mois — je ne gagne de toute manière rien pour le moment dans ce domaine-là. Je le fais par passion. Mon second problème, c’est que la plupart de mes recherches personnelles portent sur des domaines qui ne sont pas publiables, soit parce que je le refuse (pour tout ce qui concerne mes recherches sur mon golem de pierre), soit parce que c’est impossible (et là, je pense évidemment à la magie noire et à mes expérimentations dans ce domaine qui représentent, aujourd’hui, plus de soixante-dix pour cent de mon temps de travail personnel. Si je suis satisfaite du travail que je fais à Greyhaven & Valemont Research, lorsque je rentre à l’AESM le soir, j’ai parfois l’impression d’avoir perdu mon temps.
J’en ai parlé jeudi dernier à Kristen. Je lui ai dit : « C’est intéressant et les locaux sont parfaits pour l’expérimentation, je pourrais passer des heures au troisième étage pour étudier et analyser mes sortilèges. Mais des études dans leur domaine de recherche, il en existe des dizaines et des dizaines encore sortiront ces prochaines années. » Parfois, je regrette mes années Poudlard, lorsque la seule chose qui comptait étaient mes études et mes recherches, sans préoccupation sur ce qui paiera ma nourriture une fois que j’aurais quitté la pension complète de l’AESM. Ce sont des inquiétudes si triviales quand on a l’ambition de ne vivre que pour la recherche sans se soucier de ce qui nous entoure.
« Dites-moi… »
La voix pleine d'accents de Hepner me tire de mes pensées et j’en éprouve une frustration diffuse. Je tourne les yeux vers lui. Il me sourit doucement avant de se détacher du mur pour s’approcher de moi. Et merde. Si je l’avais ignoré, m’aurait-il laissé en paix ?
« Je peux vous déranger avec une question ? »
Je pince les lèvres. Pense-t-il réellement qu’une étudiante en stage pour valider sa seconde année d’études supérieures dans une école de magie a le loisir de répondre non à cette question si c’est son maître de stage qui la lui pose ?
« Dites-moi, » articulé-je avec une certaine ironie en reprenant ses propres mots, agacée qu’il me pose la question alors que je suis certaine qu’il connaît la réponse.
En plus, il m’a déjà dérangé en me posant une question.
« On m’a parlé de ce concours annuel que propose votre école, explique-t-il en faisant disparaître sa cigarette d’un coup de baguette avant de recommencer à en rouler une nouvelle. Un concours de démonstration magique, c’est cela ?
— Oui, réponds-je d’une voix prudente.
— J’ai entendu des choses à propos de votre participation. C’était une réussite, apparemment. »
Il me sourit d’un air malin. C’est comme ça qu’il appelle ce que j’ai fait, une “réussite” ? J’ai des mots hautement plus importants pour parler de ce que j’ai fait qui était bien plus qu’une réussite.
« Des choses ? me contenté-je de demander en glissant ma cigarette entre mes lèvres.
— Un monstre de pierre ?! articule-t-il à mi voix. Mon ami n'a pas tari d'éloges sur votre présentation. »
Je m'autorise pendant quelques secondes à savourer la satisfaction qui se répand dans ma poitrine et qui coule dans mes veines pour atteindre chaque partie de mon corps. Pendant des années, pratiquement une décennie en fait, j'ai caché mon golem et l'apprentissage d'Erza. Je voulais garder pour moi ses leçons et la façon dont elle m'a appris à déployer ma magie pour façonner sans formule ni gestuelle la pierre afin de créer un golem. Pendant très longtemps, personne n'en a jamais rien su, pas même mes proches. J'ai appris dans l'obscurité, à l'abri des regards, je me suis débrouillée seule même quand toutes les difficultés se présentaient sur mon chemin. Aujourd'hui, je n'en ai pas une maitrise parfaite mais je peux me targuer d'être vraiment douée. Et pour la première depuis mes douze ans, j'ai accepté que d'autres personnes que Zikomo ou Nyakane posent les yeux sur mon talent. Mon monstre de pierre. Voilà ce que j'en récolte : cette étincelle d'admiration que je ne peux pas manquer dans les yeux de Hepner. Parce que même si je suis loin d'avoir atteint le niveau d'Erza, ce que je fais n'en est pas moins impressionnant. Et c'est d'ailleurs pour cela que j'ai participé à ce concours. Pour que plus personne ne puisse douter de ce dont je suis capable.
« En fait, dis-je en recrachant une colonne de fumée vers le ciel, on appelle ça un golem. »
Hepner suspend la préparation de sa cigarette pour lever le visage vers moi. Un sourire dévoile ses dents. Il hoche doucement la tête sans me quitter du regard.
« Oui, un golem, répète-t-il. Accepteriez-vous de me parler de votre technique ? Ça ferait un article passionnant, vous savez. Enchantements Magazine pourrait sûrement s'y intéresser. »
À mon tour d'afficher un sourire, ce qui étonne suffisamment l'homme pour que son regard reste sur moi un peu plus longtemps que nécessaire, sa cigarette oubliée entre ses doigts.
« Peut-être, oui, mais je ne souhaite pas parler de ma technique, annoncé-je sans préambule en tournant les yeux vers le bâtiment de l'autre côté de la rue.
— Je vois, sourit Hepner qui reprend la confection de sa clope. Tous les chercheurs ont leurs petits secrets. »
Je coule un regard dans sa direction. Je pensais qu'il allait a minima se vexer. Il hausse les épaules. Il glisse sa cigarette entre ses lèvres et l'allume d'un coup de baguette.
« C'est le jeu, dans le métier. Il y a trop d'aigles... Non, se reprend-il en fronçant les sourcils. Pas aigle... Raipekotkas ! Vautour ! »
Il claque des doigts devant lui comme il le fait toujours quand il retrouve un mot anglais qui lui était venu en estonien.
« Trop de vautours dans le domaine de la recherche. C'est prudent de garder vos secrets. Prenez seulement soin d'apprendre quand les garder et quand les dévoiler pour vous faire un nom, » me conseille-t-il, ses yeux s'étirant dans un sourire.
Je soutiens un instant son regard avant de me détourner avec un bref geste du menton. Même si je n'ai pas demandé à être conseillée, il y a de la sagesse dans son conseil. Je n'ai seulement pas attendu qu'il me le dise pour faire preuve de prudence.
Sans prendre ombrage de ma réaction, Hepner continue de fumer silencieusement pendant quelques secondes et je fais de même. Mais comme je m'y attendais, il finit par se tourner vers moi de nouveau et je devine qu'il n'a aucune intention de repartir de son côté de la façade.
« Ah, tenez ! Vous avez lu le dernier numéro d'Enchantements Magazine ? Yvan Derbra a révolutionné le... »
Je ne sais pas pourquoi Hepner a décidé tout à coup que me parler durant notre pause cigarette serait une bonne idée mais le fait est que ça lui est passé par l'esprit et que désormais il n'a plus l'intention de me lâcher. Cependant, puisque j'ai lu l'article d'Yvan Derbra et que j'en ai pensé la même chose que lui, cette conversation n'a rien du gouffre social que toutes les autres que j'ai eues avec mon maître de stage en dehors du laboratoire du troisième étage. Ce n'est qu'en remontant vers le troisième étage en poursuivant cette conversation que je me rends compte que nous avons terminé notre pause ensemble et que pour une fois, cela ne m'a pas gêné le moins du monde.
Ainsi s'écrit demain
Mercredi 14 juin 2051
« Jaak n’est pas arrivé ? »
Je lève les yeux vers la voisine de paillasse de Hepner. Pourquoi faut-il que les gens posent toujours des questions inutiles ? Est-ce qu’ils cherchent volontairement à ce qu’on se moque d’eux ou sont-ils sincèrement idiots ? Celle-ci est une femme qui porte de grosses lunettes et qui articule toujours exagérément quand elle lance des sortilèges, comme si elle était encore en première année. A-lo-ho-mo-ra. C’est insupportable. Heureusement qu’elle est plutôt talentueuse et que ses recherches sont intéressantes, sinon le mépris qu’elle m’inspire serait sans borne.
Je la regarde fixement pendant quelques secondes. Elle transpire le malaise et ce n’est pas difficile de comprendre que c’est à cause de moi. Un long soupir soulève mes épaules. Parfois, c’est compliqué de me souvenir que je suis dans un milieu professionnel et que de répondre d’une voix dégoulinante d’ironie : « à votre avis ? » ne pourrait que me desservir.
« Non, me contenté-je de répondre.
— Ah, je vois…, » grimace Voisine-de-Hepner avec un sourire gêné.
Non, elle ne voit pas. Si elle voyait, elle aurait remarqué que la besace de Hepner n’est pas sur sa paillasse et qu’il n’a pas fait le tour de tous les foutus bureaux, le sien compris, pour dire bonjour à tout le monde comme il le fait chaque matin. Et si elle avait remarqué cela, elle ne m’aurait pas dérangé au milieu de mon travail pour me poser la question la plus inutile de tout l’univers.
« Tu pourras lui dire que j’ai ce qu’il m’a demandé ? » demande-t-elle d’une voix hésitante.
Elle me montre les deux parchemins qu’elle tient entre les mains et qu’elle dépose soigneusement sur la paillasse de Hepner. C’est d’une inutilité crasse, encore une fois : il verra bien ces rouleaux sans que je lui dise de les regarder. Mais comme la femme reste à côté du bureau, attendant apparemment que je la rassure, et que je suis lasse de la voir remonter ses lunettes toutes les deux secondes, je lui accorde un nouveau regard, d’une brièveté presque insultante.
« Je le ferai, » dis-je d’une voix froide.
Je retourne aussitôt à ma plume et recommence à gribouiller sur mon carnet. Elle, elle reste encore quelques secondes plantée là avant de faire demi-tour pour repartir à sa paillasse, me libérant ainsi du poids de sa bêtise. C’est décevant de prendre conscience que la plupart des gens qui sont intéressants et talentueux sont, dans la vie de tous les jours, profondément ennuyeux. Rares sont ceux qui ne le sont pas. Ce qui me force à penser à ces quelques rares dont fait évidemment partie Alice. Elle ne m’a jamais autant manqué qu’en ce moment où nos échanges ont totalement disparu car son stage la tient loin de moi. C’est en perdant nos rendez-vous hebdomadaires que je prends conscience de leur importance. Nos discussions me manquent, nos débats me manquent ou simplement le fait de pouvoir être l’une avec l’autre, se promener sur les terres de son manoir, regarder Cornevin voler sans parler. Les quelques rares messages d’elle que j’ai eu via le Gallion, ces « I miss you » qui m’ont fait prendre conscience que peut-être qu’elle ressentait la même chose de son côté, ne sont pas suffisants et ne remplaceront jamais nos longues discussions.
Malgré moi, je lève les yeux vers la paillasse vide d’en face. Il est presque neuf heures. Le retard de Hepner n’est pas simplement aberrant : il est anormal. Cet homme est tout à fait le genre à envoyer trois hiboux différents pour prévenir qu’il aura une demi-heure de retard où à imposer à tous l’apparition d’un Patronus simplement pour délivrer son message. Alors pourquoi n’est-il pas encore présent ? Si je me fiche de son emploi du temps et que je n’ai pas besoin de lui pour faire mes tâches du jour, je ne peux cependant pas nier que ce petit écart au rythme habituel que nous avons me questionne.
J’ai eu le temps de fumer une cigarette et de m’enfermer une bonne heure dans un box d’expérimentation lorsque Hepner débarque dans le laboratoire, l’air affolé et la cravate de travers. Il n’a pas atteint sa paillasse que déjà il m’alpague ; dix bons mètres nous séparent encore.
« Vabandust! Ma olen kohutavalt… (désolé, je suis vraiment…), » balbutie-t-il rapidement avant de s’arrêter subitement en comprenant qu’il parle estonien.
Un petit rire secoue ses épaules. Il se passe la main sur sa barbe naissante en me jetant un regard d’excuse.
« Pardon, reprend-il dans la bonne langue, j’ai tendance à parler estonien quand je suis pressé et je viens de rédiger un long hibou dans ma langue natale, alors… »
Il agite son index au niveau de sa tempe.
« Ça se mélange, là-dedans. »
Il laisse bruyamment tomber sa besace sur son bureau et lui-même s’affaisse sur son tabouret, un immense soupir dégonflant ses poumons. Je le regarde sans rien dire. Il finit par se redresser, l’air un peu plus calme que tout à l’heure. Nonchalamment, il se met à arranger sa cravate.
« Toutes mes excuses pour cet énorme retard, dit-il en secouant la tête, ses yeux accrochés aux miens. Je n’ai eu le temps de prévenir personne. J’ai reçu un hibou très tôt ce matin de la part de Halcyoni Instituut. La mauvaise surprise en réveil, débite-t-il rapidement dans un petit rire. Oh, vabandust! Halcyoni Instituut, c’est la société pour laquelle je fais des recherches en Eesti. »
J’aurais pu deviner toute seule. J’arque un sourcil inquisiteur pour l’encourager à continuer, déjà lasse qu’il ne sache pas aller à l’essentiel.
« Je vais devoir repartir dès la fin de la semaine, annonce-t-il tout de go avec son habituel sourire mou.
— Ah… »
Je le regarde sans comprendre. Cela me posera-t-il un problème s’il part ? Après tout, mon maître de stage n’a pas besoin d’être présent sur site pour que je réalise la fin de mon stage. Il déléguera certainement à un ou une collègue la surveillance de mes taches. Ce qui est assez déplorable puisqu’au moins Hepner était conciliant avec moi, mais je n’ai pas le luxe de me montrer exigeante. Je commence déjà, dans mon esprit, à modifier ce que j'avais prévu pour les deux prochaines semaines en enlevant Hepner de l'équation.
« Un problème avec l’une de nos recherches, là-bas, explique-t-il alors que je ne lui ai rien demandé. Rien de grave mais il faut que je sois sur place pour arranger le problème.
— Bien, dis-je en attrapant ma plume dans l’optique de poursuivre mon travail, ce n’est pas un souci pour moi, je préviendrai mon administration.
— À vrai dire… »
Je pose ma plume et capte de nouveau son regard. Si ses paroles auraient pu annoncer une mauvaise nouvelle, ni son regard ni son ton n’est alarmant. Au contraire : un petit sourire danse sur ses lèvres.
« Je sais que vous avez une problématique précise pour votre stage sur laquelle se concentrera votre rapport mais rien ne vous empêchera de continuer en Eesti. C’est pour ça que je me suis dépêché d’aller à la poste magique pour faire partir un hibou en urgence, ce matin : pour parler de vous et débloquer les fonds nécessaires pour payer votre transport en portoloin. Je sais qu’ils accepteront, Halcyoni Instituut adore les stagiaires parce que ça leur fait de la pub. Alors bien sûr, ajoute-il précipitamment, vous pouvez refuser et rester ici, ça ne posera aucun problème si c’est que vous préférez ! »
Je repose ma plume en le regardant fixement. J'avais plus ou moins prévu qu'il parle beaucoup pour ne rien dire, mais je n'avais absolument pas imaginé qu'il puisse me proposer de l'accompagner en Estonie. Cela semble tout à fait précipité et quitter le pays comme ça, si soudainement... Et Zikomo, comment sera-t-il accueilli ? Et puis il y a mes rendez-vous avec Kristen, la simple idée d'en manquer deux me noue déjà douloureusement les tripes.
Hepner doit prendre mon silence pour un questionnement car il se redresse aussitôt, son visage traversé par une expression sérieuse.
« Je vous propose de terminer votre stage avec moi en Eesti.
— C'était clair, affirmé-je dans un souffle. Dans quelles conditions ça se ferait ?
— Et bien... Vous aurez le même rythme qu'ici et même si nous n'avons pas de box comme ceux-ci, dit-il en désignant ceux qui s'alignent dans mon dos, vous aurez la place pour poursuivre vos expérimentations. Concernant le logement, ah... »
Il se frotte l'arrière du crâne et penche la tête sur le côté. Je sais déjà que la suite ne me plaira pas : je n'ai tout simplement pas les moyens de me loger sur place. Je comprends vaguement à la déception que je ressens que l'idée de voyager et de découvrir une nouvelle culture sorcière, de poursuivre mes recherches dans un autre pays, ne me déplaisait pas, loin de là.
« Ma société ne prévoit rien pour les stagiaires mais comme ça dure deux semaines... Je pensais vous héberger. Saskia sera contente de... Saskia, c'est ma femme, explique-t-il sans se douter de la surprise que m'inspire sa proposition. Elle n'y verra aucun inconvénient, je vous assure. Et Natalija ne vous dérangera pas, elle est très timide. C'est assez précipité mais ce serait enrichissant pour vous de terminer votre stage là-bas, découvrir un autre laboratoire et je pourrais vous faire visiter Tallinn. Ou vous pourrez visiter seule, bien sûr, » ajoute-t-il comme s'il venait subitement de se souvenir que je ne cherchais pas sa compagnie.
Quitter le pays durant deux semaines, découvrir un nouveau laboratoire, fréquenter des personnes qui, pour la plupart, seront allée à Durmstrang, vivre chez mon maître de stage... Toutes ces nouvelles possibilités n'étaient pas prévues et je ne sais pas si je suis perturbée que l'on me les propose ou excitée des opportunités qui se présentent à moi.
« Bien sûr, prenez le temps d'y réfléchir, poursuit Hepner qui ne sait décidemment pas s'arrêter.
— J'y comptais bien, dis-je d'une voix distante, toute prise par mes réflexions. Quand devez-vous partir ?
— Le plus tôt possible. Vendredi après avoir mis de l'ordre dans mes affaires ici.
— Bien. »
Je triture ma plume quelques instants avant de me redresser.
« Je vous donnerai ma réponse au plus tôt. »
Un sourire s'épand sur les lèvres de Hepner. Sans attendre de réponse de sa part, je rapproche mon parchemin et poursuit mon travail comme si de rien n'était, mais la tête pleine de questionnements.
« Jaak n’est pas arrivé ? »
Je lève les yeux vers la voisine de paillasse de Hepner. Pourquoi faut-il que les gens posent toujours des questions inutiles ? Est-ce qu’ils cherchent volontairement à ce qu’on se moque d’eux ou sont-ils sincèrement idiots ? Celle-ci est une femme qui porte de grosses lunettes et qui articule toujours exagérément quand elle lance des sortilèges, comme si elle était encore en première année. A-lo-ho-mo-ra. C’est insupportable. Heureusement qu’elle est plutôt talentueuse et que ses recherches sont intéressantes, sinon le mépris qu’elle m’inspire serait sans borne.
Je la regarde fixement pendant quelques secondes. Elle transpire le malaise et ce n’est pas difficile de comprendre que c’est à cause de moi. Un long soupir soulève mes épaules. Parfois, c’est compliqué de me souvenir que je suis dans un milieu professionnel et que de répondre d’une voix dégoulinante d’ironie : « à votre avis ? » ne pourrait que me desservir.
« Non, me contenté-je de répondre.
— Ah, je vois…, » grimace Voisine-de-Hepner avec un sourire gêné.
Non, elle ne voit pas. Si elle voyait, elle aurait remarqué que la besace de Hepner n’est pas sur sa paillasse et qu’il n’a pas fait le tour de tous les foutus bureaux, le sien compris, pour dire bonjour à tout le monde comme il le fait chaque matin. Et si elle avait remarqué cela, elle ne m’aurait pas dérangé au milieu de mon travail pour me poser la question la plus inutile de tout l’univers.
« Tu pourras lui dire que j’ai ce qu’il m’a demandé ? » demande-t-elle d’une voix hésitante.
Elle me montre les deux parchemins qu’elle tient entre les mains et qu’elle dépose soigneusement sur la paillasse de Hepner. C’est d’une inutilité crasse, encore une fois : il verra bien ces rouleaux sans que je lui dise de les regarder. Mais comme la femme reste à côté du bureau, attendant apparemment que je la rassure, et que je suis lasse de la voir remonter ses lunettes toutes les deux secondes, je lui accorde un nouveau regard, d’une brièveté presque insultante.
« Je le ferai, » dis-je d’une voix froide.
Je retourne aussitôt à ma plume et recommence à gribouiller sur mon carnet. Elle, elle reste encore quelques secondes plantée là avant de faire demi-tour pour repartir à sa paillasse, me libérant ainsi du poids de sa bêtise. C’est décevant de prendre conscience que la plupart des gens qui sont intéressants et talentueux sont, dans la vie de tous les jours, profondément ennuyeux. Rares sont ceux qui ne le sont pas. Ce qui me force à penser à ces quelques rares dont fait évidemment partie Alice. Elle ne m’a jamais autant manqué qu’en ce moment où nos échanges ont totalement disparu car son stage la tient loin de moi. C’est en perdant nos rendez-vous hebdomadaires que je prends conscience de leur importance. Nos discussions me manquent, nos débats me manquent ou simplement le fait de pouvoir être l’une avec l’autre, se promener sur les terres de son manoir, regarder Cornevin voler sans parler. Les quelques rares messages d’elle que j’ai eu via le Gallion, ces « I miss you » qui m’ont fait prendre conscience que peut-être qu’elle ressentait la même chose de son côté, ne sont pas suffisants et ne remplaceront jamais nos longues discussions.
Malgré moi, je lève les yeux vers la paillasse vide d’en face. Il est presque neuf heures. Le retard de Hepner n’est pas simplement aberrant : il est anormal. Cet homme est tout à fait le genre à envoyer trois hiboux différents pour prévenir qu’il aura une demi-heure de retard où à imposer à tous l’apparition d’un Patronus simplement pour délivrer son message. Alors pourquoi n’est-il pas encore présent ? Si je me fiche de son emploi du temps et que je n’ai pas besoin de lui pour faire mes tâches du jour, je ne peux cependant pas nier que ce petit écart au rythme habituel que nous avons me questionne.
J’ai eu le temps de fumer une cigarette et de m’enfermer une bonne heure dans un box d’expérimentation lorsque Hepner débarque dans le laboratoire, l’air affolé et la cravate de travers. Il n’a pas atteint sa paillasse que déjà il m’alpague ; dix bons mètres nous séparent encore.
« Vabandust! Ma olen kohutavalt… (désolé, je suis vraiment…), » balbutie-t-il rapidement avant de s’arrêter subitement en comprenant qu’il parle estonien.
Un petit rire secoue ses épaules. Il se passe la main sur sa barbe naissante en me jetant un regard d’excuse.
« Pardon, reprend-il dans la bonne langue, j’ai tendance à parler estonien quand je suis pressé et je viens de rédiger un long hibou dans ma langue natale, alors… »
Il agite son index au niveau de sa tempe.
« Ça se mélange, là-dedans. »
Il laisse bruyamment tomber sa besace sur son bureau et lui-même s’affaisse sur son tabouret, un immense soupir dégonflant ses poumons. Je le regarde sans rien dire. Il finit par se redresser, l’air un peu plus calme que tout à l’heure. Nonchalamment, il se met à arranger sa cravate.
« Toutes mes excuses pour cet énorme retard, dit-il en secouant la tête, ses yeux accrochés aux miens. Je n’ai eu le temps de prévenir personne. J’ai reçu un hibou très tôt ce matin de la part de Halcyoni Instituut. La mauvaise surprise en réveil, débite-t-il rapidement dans un petit rire. Oh, vabandust! Halcyoni Instituut, c’est la société pour laquelle je fais des recherches en Eesti. »
J’aurais pu deviner toute seule. J’arque un sourcil inquisiteur pour l’encourager à continuer, déjà lasse qu’il ne sache pas aller à l’essentiel.
« Je vais devoir repartir dès la fin de la semaine, annonce-t-il tout de go avec son habituel sourire mou.
— Ah… »
Je le regarde sans comprendre. Cela me posera-t-il un problème s’il part ? Après tout, mon maître de stage n’a pas besoin d’être présent sur site pour que je réalise la fin de mon stage. Il déléguera certainement à un ou une collègue la surveillance de mes taches. Ce qui est assez déplorable puisqu’au moins Hepner était conciliant avec moi, mais je n’ai pas le luxe de me montrer exigeante. Je commence déjà, dans mon esprit, à modifier ce que j'avais prévu pour les deux prochaines semaines en enlevant Hepner de l'équation.
« Un problème avec l’une de nos recherches, là-bas, explique-t-il alors que je ne lui ai rien demandé. Rien de grave mais il faut que je sois sur place pour arranger le problème.
— Bien, dis-je en attrapant ma plume dans l’optique de poursuivre mon travail, ce n’est pas un souci pour moi, je préviendrai mon administration.
— À vrai dire… »
Je pose ma plume et capte de nouveau son regard. Si ses paroles auraient pu annoncer une mauvaise nouvelle, ni son regard ni son ton n’est alarmant. Au contraire : un petit sourire danse sur ses lèvres.
« Je sais que vous avez une problématique précise pour votre stage sur laquelle se concentrera votre rapport mais rien ne vous empêchera de continuer en Eesti. C’est pour ça que je me suis dépêché d’aller à la poste magique pour faire partir un hibou en urgence, ce matin : pour parler de vous et débloquer les fonds nécessaires pour payer votre transport en portoloin. Je sais qu’ils accepteront, Halcyoni Instituut adore les stagiaires parce que ça leur fait de la pub. Alors bien sûr, ajoute-il précipitamment, vous pouvez refuser et rester ici, ça ne posera aucun problème si c’est que vous préférez ! »
Je repose ma plume en le regardant fixement. J'avais plus ou moins prévu qu'il parle beaucoup pour ne rien dire, mais je n'avais absolument pas imaginé qu'il puisse me proposer de l'accompagner en Estonie. Cela semble tout à fait précipité et quitter le pays comme ça, si soudainement... Et Zikomo, comment sera-t-il accueilli ? Et puis il y a mes rendez-vous avec Kristen, la simple idée d'en manquer deux me noue déjà douloureusement les tripes.
Hepner doit prendre mon silence pour un questionnement car il se redresse aussitôt, son visage traversé par une expression sérieuse.
« Je vous propose de terminer votre stage avec moi en Eesti.
— C'était clair, affirmé-je dans un souffle. Dans quelles conditions ça se ferait ?
— Et bien... Vous aurez le même rythme qu'ici et même si nous n'avons pas de box comme ceux-ci, dit-il en désignant ceux qui s'alignent dans mon dos, vous aurez la place pour poursuivre vos expérimentations. Concernant le logement, ah... »
Il se frotte l'arrière du crâne et penche la tête sur le côté. Je sais déjà que la suite ne me plaira pas : je n'ai tout simplement pas les moyens de me loger sur place. Je comprends vaguement à la déception que je ressens que l'idée de voyager et de découvrir une nouvelle culture sorcière, de poursuivre mes recherches dans un autre pays, ne me déplaisait pas, loin de là.
« Ma société ne prévoit rien pour les stagiaires mais comme ça dure deux semaines... Je pensais vous héberger. Saskia sera contente de... Saskia, c'est ma femme, explique-t-il sans se douter de la surprise que m'inspire sa proposition. Elle n'y verra aucun inconvénient, je vous assure. Et Natalija ne vous dérangera pas, elle est très timide. C'est assez précipité mais ce serait enrichissant pour vous de terminer votre stage là-bas, découvrir un autre laboratoire et je pourrais vous faire visiter Tallinn. Ou vous pourrez visiter seule, bien sûr, » ajoute-t-il comme s'il venait subitement de se souvenir que je ne cherchais pas sa compagnie.
Quitter le pays durant deux semaines, découvrir un nouveau laboratoire, fréquenter des personnes qui, pour la plupart, seront allée à Durmstrang, vivre chez mon maître de stage... Toutes ces nouvelles possibilités n'étaient pas prévues et je ne sais pas si je suis perturbée que l'on me les propose ou excitée des opportunités qui se présentent à moi.
« Bien sûr, prenez le temps d'y réfléchir, poursuit Hepner qui ne sait décidemment pas s'arrêter.
— J'y comptais bien, dis-je d'une voix distante, toute prise par mes réflexions. Quand devez-vous partir ?
— Le plus tôt possible. Vendredi après avoir mis de l'ordre dans mes affaires ici.
— Bien. »
Je triture ma plume quelques instants avant de me redresser.
« Je vous donnerai ma réponse au plus tôt. »
Un sourire s'épand sur les lèvres de Hepner. Sans attendre de réponse de sa part, je rapproche mon parchemin et poursuit mon travail comme si de rien n'était, mais la tête pleine de questionnements.
Ainsi s'écrit demain
Vendredi 16 juin 2051 — fin de journée
Aire de départ des portoloins internationaux
Godric's Hollow
« Quelle charmante petite créature ! s'exclame Hepner lorsque je lui présente Zikomo. Je n'en ai jamais vu de semblable, de quelle race est-il ?
— C'est un bâtard, » je réplique sur un ton mordant.
Zikomo enfonce ses griffes dans la paume de ma main. Je grimace en essayant de faire passer ça pour un sourire, ce qui fonctionne parfaitement bien, même si ça encourage Hepner à exprimer d'autant plus sa joie — il est si peu habitué à me voir sourire. Il me demande s'il peut le caresser, je réponds que non. Pour se venger, Zikomo tend le museau vers Hepner qui approche sa main, un sourire béat aux lèvres, sans pour autant le toucher.
« Ce que tu es mignon, minaude mon maître de stage, oh oui, tu es mignon, pisi1 ! Je n'ai jamais vu plus adorable ! »
Je fais des efforts exponentiels pour ne pas dérober Zikomo à son regard et pour ne pas lui faire comprendre qu'il est ridicule de parler avec cette voix insupportable. Les mâchoires bloquées, je subis en silence, en essayant d'ignorer les regards des autres voyageurs qui se tournent vers nous. Il était absolument impossible pour moi d'envisager de partir sans Zikomo et nous avons décidé ensemble que le cacher durant deux semaines serait invivable pour tout le monde. C'est pourquoi nous avons pris la décision que s'il ne se cachera pas, il devra tout de même se retenir de parler afin de ne pas trop attirer l'attention. Il m'a assuré que cela ne le dérangeait pas, qu'il avait eu souvent l'occasion, en plus de mille ans de vie, de jouer au muet.
« Et quelle belle couleur, pisi ! Ma fille va t'adorer !
— Il est craintif, expliqué-je avec un sourire forcé en ramenant ma main vers moi pour permettre à Zikomo de monter sur mon épaule, ce sera mieux si je le garde dans ma chambre pour la durée du séjour. Il sait s'occuper et se nourrir seul. »
Hepner se redresse avec une moue déçue mais il hoche la tête d'un air compréhensif.
« Je ne m'inquiétais pas. Si vous avez besoin de quoi que ce soit pour lui, n'hésitez pas. »
Il me fait un large sourire. Heureusement, il a arrêté de parler avec cette insupportable voix aigue que les idiots prennent pour parler à leur chat ou à leur enfant, dans le pire des cas. J'espère qu'il ne parle pas comme ça à sa gamine, je ne suis pas certaine de pouvoir le supporter durant deux semaines.
Hepner repart à ses occupations après un dernier regard admiratif lancé à Zikomo. Comme nous, la foule de voyageur qui nous entoure attend d'être appelée pour le portoloin qui leur permettra de quitter le pays. La dernière fois que je suis venue, c'était avec Arlene Howard pour mon stage en Islande. L'ambiance est tout à fait différente aujourd'hui et pas seulement parce que je n'ai plus l'esprit grignoté par un sortilège de magie noire et le cœur alourdit par une peine sans commune mesure. Hepner n'a rien à voir avec Howard, a commencer par ses occupations : il a ouvert un livre lorsque nous sommes arrivés dans la zone d'attente et l'a déjà ouvert par trois fois devant moi pour me montrer la photo d'un paysage qui accompagnait le texte, alors même que je n'avais jeté qu'un regard inintéressé à la chose les deux premières fois.
La journée ne s'était pas terminée, mercredi, que j'avais déjà pris la décision d'accepter sa proposition de m'emmener en Estonie. Je pourrais arguer que le pays étranger m'a tenté, que la découverte d'une nouvelle culture m'a enchanté, que l'idée de travailler dans un autre laboratoire géré différemment m'a décidé, mais la vérité c'est que je me suis dit que partir durant deux semaines et avoir l'esprit constamment occupé par de nouvelles découvertes calmerait un peu l'angoisse qui me dévore les entrailles lorsque je songe à mon emménagement futur avec celle qui fut ma directrice à Poudlard. La décision n'a pas franchement plu à Kristen ou peut-être n'a-t-elle tout simplement pas aimé que je le lui annonce si brusquement. Qu'aurais-je pu dire d'autre que « Je m'en vais pour deux semaines, nous nous reverrons en juillet » ? Tourner autour du pot n'a jamais été mon fort. J'ai passé la fin de ma soirée, jeudi, une fois rentrée chez moi, à préparer ma valise et à rédiger un hibou pour prévenir Narym, que je devais voir ce dimanche, seul cette fois-ci, et Ashley, qui reste ma partenaire de beuverie occasionnelle et que je devais retrouver le vendredi soir au Pitiponk.
Soudainement, une voix sous sonorus résonne dans le grand hall.
« Portoloin pour Tallinn, aire de départ numéro 3. Départ dans cinq minutes !
— C'est nous ! remarque inutilement Hepner en me lançant un sourire éblouissant. Allons-y ! Oh que je suis impatient de retourner au pays. Et de revoir Saskia et Natalija, évidemment. C'est difficile de rester loin de sa famille trop longtemps, vous ne trouvez pas ?
— Hâtons-nous, murmuré-je en faisant léviter ma valise derrière moi pendant que je fends la foule pour rejoindre l'aire numéro 3.
— Vous verrez, dès l'atterrissage nous aurons une vue éblouissante sur le Cathédrale Alexandre-Nevski et vous remarquerez que... »
J'allonge le pas pour distancer Hepner qui continue de parler sans se soucier que je m'éloigne de lui. L'euphorie du retour dans son pays le rend encore plus bavard que d'habitude, si bien que ces derniers jours, il a trahi sa propre habitude de devenir calme et intéressant lorsque nous entrons au troisième étage de Greyhaven & Valemont Research pour me noyer ou noyer ses collègues sous un flux de parole constant et agaçant. La seule chose qui me rassure, c'est le fait qu'il devrait travailler ce weekend pour arranger les problèmes qui le font rentrer en Estonie et que je n'aurais pas à supporter sa présence.
Nous sommes cinq à nous agglutiner autour de la vieille montre déglinguée qui nous sert de portoloin. Je place stratégiquement deux personnes entre Hepner et moi. La proximité aurait dû le forcer à se taire mais il se met à parler estonien avec une autre voyageuse.
« Je comprends mieux pourquoi tu t'en plaignais, murmure Zikomo à mon oreille. Parce que je le trouve absolument charmant et avenant.
— Ouais, chuchoté-je en cachant ma bouche derrière ma main en faisant mine de me gratter le nez. Tout ce que je déteste. »
Le petit rire de Zikomo m'accompagne lorsque le portoloin me tire par le nombril pour me faire traverser l'espace. Je ferme les yeux pour me protéger de la nausée, soulagée que le voyage fasse, cette fois-ci, définitivement taire mon maître de stage.
J'atterris brutalement sur un sol dur. Lorsque j'ouvre les yeux, je découvre une ville qui étire ses tentacules jusqu'à une étendue d'eau et un port. Et effectivement, au premier plan, une cathédrale imposante et impressionnante, avec ses bulbes caractéristiques du style néorusse.
1 : Signifie « petit » ou « minuscule » en estonien. C’est un surnom mignon pour quelqu’un de petit ou adorable.
Aire de départ des portoloins internationaux
Godric's Hollow
« Quelle charmante petite créature ! s'exclame Hepner lorsque je lui présente Zikomo. Je n'en ai jamais vu de semblable, de quelle race est-il ?
— C'est un bâtard, » je réplique sur un ton mordant.
Zikomo enfonce ses griffes dans la paume de ma main. Je grimace en essayant de faire passer ça pour un sourire, ce qui fonctionne parfaitement bien, même si ça encourage Hepner à exprimer d'autant plus sa joie — il est si peu habitué à me voir sourire. Il me demande s'il peut le caresser, je réponds que non. Pour se venger, Zikomo tend le museau vers Hepner qui approche sa main, un sourire béat aux lèvres, sans pour autant le toucher.
« Ce que tu es mignon, minaude mon maître de stage, oh oui, tu es mignon, pisi1 ! Je n'ai jamais vu plus adorable ! »
Je fais des efforts exponentiels pour ne pas dérober Zikomo à son regard et pour ne pas lui faire comprendre qu'il est ridicule de parler avec cette voix insupportable. Les mâchoires bloquées, je subis en silence, en essayant d'ignorer les regards des autres voyageurs qui se tournent vers nous. Il était absolument impossible pour moi d'envisager de partir sans Zikomo et nous avons décidé ensemble que le cacher durant deux semaines serait invivable pour tout le monde. C'est pourquoi nous avons pris la décision que s'il ne se cachera pas, il devra tout de même se retenir de parler afin de ne pas trop attirer l'attention. Il m'a assuré que cela ne le dérangeait pas, qu'il avait eu souvent l'occasion, en plus de mille ans de vie, de jouer au muet.
« Et quelle belle couleur, pisi ! Ma fille va t'adorer !
— Il est craintif, expliqué-je avec un sourire forcé en ramenant ma main vers moi pour permettre à Zikomo de monter sur mon épaule, ce sera mieux si je le garde dans ma chambre pour la durée du séjour. Il sait s'occuper et se nourrir seul. »
Hepner se redresse avec une moue déçue mais il hoche la tête d'un air compréhensif.
« Je ne m'inquiétais pas. Si vous avez besoin de quoi que ce soit pour lui, n'hésitez pas. »
Il me fait un large sourire. Heureusement, il a arrêté de parler avec cette insupportable voix aigue que les idiots prennent pour parler à leur chat ou à leur enfant, dans le pire des cas. J'espère qu'il ne parle pas comme ça à sa gamine, je ne suis pas certaine de pouvoir le supporter durant deux semaines.
Hepner repart à ses occupations après un dernier regard admiratif lancé à Zikomo. Comme nous, la foule de voyageur qui nous entoure attend d'être appelée pour le portoloin qui leur permettra de quitter le pays. La dernière fois que je suis venue, c'était avec Arlene Howard pour mon stage en Islande. L'ambiance est tout à fait différente aujourd'hui et pas seulement parce que je n'ai plus l'esprit grignoté par un sortilège de magie noire et le cœur alourdit par une peine sans commune mesure. Hepner n'a rien à voir avec Howard, a commencer par ses occupations : il a ouvert un livre lorsque nous sommes arrivés dans la zone d'attente et l'a déjà ouvert par trois fois devant moi pour me montrer la photo d'un paysage qui accompagnait le texte, alors même que je n'avais jeté qu'un regard inintéressé à la chose les deux premières fois.
La journée ne s'était pas terminée, mercredi, que j'avais déjà pris la décision d'accepter sa proposition de m'emmener en Estonie. Je pourrais arguer que le pays étranger m'a tenté, que la découverte d'une nouvelle culture m'a enchanté, que l'idée de travailler dans un autre laboratoire géré différemment m'a décidé, mais la vérité c'est que je me suis dit que partir durant deux semaines et avoir l'esprit constamment occupé par de nouvelles découvertes calmerait un peu l'angoisse qui me dévore les entrailles lorsque je songe à mon emménagement futur avec celle qui fut ma directrice à Poudlard. La décision n'a pas franchement plu à Kristen ou peut-être n'a-t-elle tout simplement pas aimé que je le lui annonce si brusquement. Qu'aurais-je pu dire d'autre que « Je m'en vais pour deux semaines, nous nous reverrons en juillet » ? Tourner autour du pot n'a jamais été mon fort. J'ai passé la fin de ma soirée, jeudi, une fois rentrée chez moi, à préparer ma valise et à rédiger un hibou pour prévenir Narym, que je devais voir ce dimanche, seul cette fois-ci, et Ashley, qui reste ma partenaire de beuverie occasionnelle et que je devais retrouver le vendredi soir au Pitiponk.
Soudainement, une voix sous sonorus résonne dans le grand hall.
« Portoloin pour Tallinn, aire de départ numéro 3. Départ dans cinq minutes !
— C'est nous ! remarque inutilement Hepner en me lançant un sourire éblouissant. Allons-y ! Oh que je suis impatient de retourner au pays. Et de revoir Saskia et Natalija, évidemment. C'est difficile de rester loin de sa famille trop longtemps, vous ne trouvez pas ?
— Hâtons-nous, murmuré-je en faisant léviter ma valise derrière moi pendant que je fends la foule pour rejoindre l'aire numéro 3.
— Vous verrez, dès l'atterrissage nous aurons une vue éblouissante sur le Cathédrale Alexandre-Nevski et vous remarquerez que... »
J'allonge le pas pour distancer Hepner qui continue de parler sans se soucier que je m'éloigne de lui. L'euphorie du retour dans son pays le rend encore plus bavard que d'habitude, si bien que ces derniers jours, il a trahi sa propre habitude de devenir calme et intéressant lorsque nous entrons au troisième étage de Greyhaven & Valemont Research pour me noyer ou noyer ses collègues sous un flux de parole constant et agaçant. La seule chose qui me rassure, c'est le fait qu'il devrait travailler ce weekend pour arranger les problèmes qui le font rentrer en Estonie et que je n'aurais pas à supporter sa présence.
Nous sommes cinq à nous agglutiner autour de la vieille montre déglinguée qui nous sert de portoloin. Je place stratégiquement deux personnes entre Hepner et moi. La proximité aurait dû le forcer à se taire mais il se met à parler estonien avec une autre voyageuse.
« Je comprends mieux pourquoi tu t'en plaignais, murmure Zikomo à mon oreille. Parce que je le trouve absolument charmant et avenant.
— Ouais, chuchoté-je en cachant ma bouche derrière ma main en faisant mine de me gratter le nez. Tout ce que je déteste. »
Le petit rire de Zikomo m'accompagne lorsque le portoloin me tire par le nombril pour me faire traverser l'espace. Je ferme les yeux pour me protéger de la nausée, soulagée que le voyage fasse, cette fois-ci, définitivement taire mon maître de stage.
J'atterris brutalement sur un sol dur. Lorsque j'ouvre les yeux, je découvre une ville qui étire ses tentacules jusqu'à une étendue d'eau et un port. Et effectivement, au premier plan, une cathédrale imposante et impressionnante, avec ses bulbes caractéristiques du style néorusse.
— Fin —
Suite directe > HINGETÕMME (à venir)
1 : Signifie « petit » ou « minuscule » en estonien. C’est un surnom mignon pour quelqu’un de petit ou adorable.