Écrin
Chez_Elle
Ce sujet se fera recueil et me permettra de regrouper des textes d'un ou de plusieurs posts autour d'événements se passant dans la chambre louée par Alyona au Passage de Draíocht.
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PASSAGE DE DRAÍOCHT, GALWAY,
Le vent est froid en ce début de janvier. Ses dents mordent et ses rugissements portent. Il frappe aux portes, gifle les joues et secoue les cœurs. Sur les hautes façades verdies, derrière les capes pourtant bien serrées, entre les mèches de cheveux et contre les toits des habitations, il se fraye un passage et s'engouffre sans crainte, conscient qu'il est maître dans cet environnement, et que cette saison est la sienne. Son souffle paraît intarissable, il jaillit comme les flots sans perdre sa puissance. C'est de cette manière qu'il entre comme un fou par la fenêtre d'une bâtisse du Passage de Draíocht, avant de s'éteindre dans la chambre.
La pièce est silencieuse mais lumineuse. Sa porte, fermée à clef, ne claque pas. Son bois si. Une sorcière est assise sur le lit simple poussé contre un mur de pierre, le seul à ne pas posséder d'angle obtus sous l'influence du plafond. C'est la maîtresse des lieux, du moins durant trois mois. Cela lui fait un drôle d'effet de le penser, de se dire qu'elle a fait l'acquisition de cet abri, qu'il n'est que pour elle et qu'elle ne le partagera avec personne d'autres. Enfin, elle le loue à celui à qui il appartient vraiment, mais la sensation reste la même. C'est comme un premier achat de vie d'adulte, on s'en souvient, il nous marque et on y tient. Pourtant, celui-ci est assez éphémère. Mais, en attendant, il est bien à elle et à elle seule, et c'est dans cette pièce qu'elle entrepose tous ses objets et possessions, c'est dans cette pièce qu'elle vit, et dans cette pièce qu'elle vivra pendant de longues semaines. Et ça, c'est quelque chose. Se dire qu'on est ici chez soi.
La chambre est pourtant simple, sans prétention et organisée de manière pratique. Située sous les combles, elle est basse sans empêcher pour autant qu'on s'y tienne debout. Face à la porte d'entrée sommeille une petite cuisine qui attend qu'on l'utilise. Y sont entreposés les derniers achats de la sorcière : des plats, quelques assiettes qui n'ont pas encore trouvé leur placard, une bouteille de jus de citrouille, de quoi manger quand le soir viendra et d'autres légumes et aliments en tout genre destinés au reste de la semaine. C'est une des premières fois où elle aura à se cuisiner quelque chose, pour elle et pour elle seule. Toute cette chambre dégouline d'une nouveauté déconcertante, qui l'enchante plus qu'elle ne lui fait peur. Cette jeune adulte ne craint pas les difficultés, surtout celles de ce genre.
Près de la cuisine, une table, de travail ou pour manger, est déjà encombrée des possessions de l'étudiante. Livres, manuels, sac, parchemins et vêtements y ont été placé en arrivant, patientant pour qu'un mouvement de baguette les envoie à leur place plus définitive. Face au mur évoqué, d'autres murs, qui accueillent la porte d'entrée, la séparent du reste avec une salle d'eau fermée et terminent ce dernier plan avec un lit simple mais d'allure confortable, celui-là même où la sorcière est assise. Au cœur de la pièce, la fenêtre où le vent s'est éteint, et une valise qui semble être atterrie là par hasard.
La décoration est tout à fait sommaire. Les murs sont de pierre ou de bois, et la lumière s'y perd vite. Le marron domine, aussi bien au sol qu'au plafond. Heureusement, l'odeur du dehors vient parfumer les lieux, y chassant celle du renfermé. Mais c'est la première fois qu'Alyona a une chambre à elle, et elle n'en aperçoit pas les défauts. À ses yeux tout est parfait, à ses yeux tout est merveilleux.
La sorcière s'est rendue à Gringotts avant de venir ici, et elle sent que c'était un passage nécessaire. Plus elle passe de temps dans cette pièce, plus des idées concernant son aménagement lui viennent. Oui, elle se projette. Mais ce lieu n'appartient à personne d'autres ! C'est le sien ! La location d'Alyona Farrow. Pas celle de ses parents, pas celle partagée avec Abby et Ondine, pas celle d'une autre étudiante. Son chez elle. Qui manque terriblement de vert.
C'est décidé : elle achètera des plantes. Juste pour cet appartement, tout à fait, et alors ? Elle prendra aussi sûrement des petites lumières, des étagères pour le rangement et une autre petite table, qui risque de ne pas être de trop. Peut-être qu'elle pourrait aussi être tentée par d'autres acquisitions, qui sait ? Quand on cherche un objet précis, on en trouve souvent d'autres. Cependant, ce n'est pas grave, l'étudiante sent son horizon s'étendre avec cette chambre. Elle a enfin l'impression de s'émanciper, de prendre son envol. C'est réel, c'est solide. Ce soir, elle ne dormira pas chez ses parents. Et demain, elle travaillera. Voilà qui a de quoi la réjouir.
Grandir, ce n'est pas qu'acquérir de nouveaux savoirs et compétences, c'est aussi obtenir des choses plus concrètes. Comme des objets et un appartement où les ranger.
Dernière modification par Alyona Farrow le 18 juil. 2026, 22:14, modifié 1 fois.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Écrin
1. Semailles
2 JANVIER 2050, SOIR
Alyona, 20 ans,
Alyona, 20 ans,
Chez-moi... L'idée roule dans mon crâne, laisse ses empreintes partout où mon regard se pose. Il existe un espace dont je peux fermer la porte sans craindre qu'elle soit réouverte. Comme un jardin dont je serais seule à posséder la clef. Merlin ! C'est terrible, je ne sais pas quoi faire de cette pensée. Parfois, elle me hante la nuit, garde mes yeux ouverts dans le noir, m'enjoint de me lever, de marcher, de parcourir les meubles des doigts, comme pour tester leur réalité. Tous ces possibles, toute cette liberté... Et pourtant la solitude qui reste reine, qui me donne envie de parler à haute voix comme si Abby travaillait à la table de travail, qui me fait prendre conscience que si je n'arrive pas à faire quelque chose, personne ne viendra m'aider, et si j'ai besoin de me confier, aucune main ne se tendra vers moi. C'est glacial comme l'hiver, mais au moins je n'ai pas à partager ma couverture.
Aujourd'hui était une journée teintée d'appréhension, la première de mon stage. J'ai fait de mon mieux, et je crois que finalement cela s'est bien passé. Mr McClure était agréable, plutôt renfermé — il ne parlait pas pour ne rien dire — mais très clair et bienveillant, attentif et à l'écoute. Il m'a présenté l'entièreté du Jardin et de ses lieux, mais aussi ses employés, ses plantes, ses outils. J'en ai appris davantage sur les commerces qu'ils fournissent, la variété de leurs clients, et les activités qu'ils peuvent proposer (et qui, je dois dire, m'ont beaucoup intriguée). Ce n'était pas évident de tout retenir, ou même de poser directement des questions judicieuses, qui m'éclaireraient et me révéleraient des éléments plus qu'elles n'obscurciraient le tableau. Cependant, je crois que j'y suis parvenue. Et quand bien même, je pense pouvoir m'accorder du temps pour en apprendre plus, et surtout à mon rythme. Tous ces mois seront longs, et les occasions ne manqueront pas. Mieux vaut apprendre à connaître doucement, sans presser, comme un voyage sur un nuage ; il ne faut pas convoquer les tempêtes.
Ce qui m'a le plus enthousiasmé, je crois, c'était le jardin en lui-même. Sa fraîcheur, ses couleurs, ses parfums, sa vie. Il a quelque chose d'extraordinaire, et de tellement naturel. C'est un mot idiot pour décrire un jardin, mais celui-ci n'est pas comme les autres, il n'a ni artifice ni contrefaçon, tout y est à sa place, dans un tableau qui paraît désordonné mais qui en réalité est tout le contraire. Les plantes ne pourraient pas être ailleurs, d'ailleurs elles sont dans la terre de ce lieu fermé comme elles le seraient dans celle d'un espace libre et peu façonné par la main de l'Homme. C'est cela, en réalité, qui m'a plu et surpris : les végétaux sont guidés mais ce sont eux qui restent maîtres, et la voix qui est la leur, personne ne la leur prend. Si une plante rejette à un endroit qui peut l'accueillir, alors on le laissera l'accueillir. C'est logique, personne ne s'oppose si tout va dans le bon sens, c'est sensé et cela me plaît.
Et puis, c'est tellement agréable ! C'est un lieu cocon, doux, dans lequel on sait pouvoir grandir sans heurts. Même les serres renvoient cette impression de sagesse et de calme ; parce que tout est à sa place, on s'y sent aussi à notre place. Les plantes mettent à l'aise. Il est évident qu'elles sont très bien entretenues, et considérées avec toute l'importance qui est la leur. Il serait difficile de les juger de mauvaise qualité, et je comprends mieux pourquoi le commerce s'adresse davantage à des professionnels. Cela ajoute aussi une forme de responsabilité : on se sent le devoir de faire preuve d'un soin tout particulier. Et en même temps, c'est tellement gratifiant ! S'occuper de plantes pour qu'elles puissent être utiles à d'autres... Qu'aurais-je pu rêver de mieux ?
Je suis déjà comblée par tout ce qui s'offre à moi. Ce logement déniché par mon père grâce à un de ses amis, ce stage, ce jardin... Et l'Irlande ! Qu'il me tarde de la découvrir davantage. Je crois qu'elle me réserve beaucoup de tendresse. Cela fait si longtemps que je souhaite parcourir cette terre, en découvrir les paysages et les rues, les habitants et l'ambiance des cafés. Comme l'Écosse, c'est une nation très forte, façonnée par les vents et attachée à sa culture. Je suis un peu étrangère, ici, je n'ai ni l'accent ni les coutumes ni les connaissances, mais j'ai très envie d'apprendre, de me glisser dans tout ce vert pour essayer d'y trouver ma place. Je crois que je pourrai me faire à cette vie, et je suis certaine qu'elle me plairait beaucoup. Cela doit sembler idiot d'avoir de telles certitudes si rapidement, mais cela se présente à moi avec une évidence qui ne peut que me sauter aux yeux. Je suis bien plus chez moi ici qu'à Godric's Hollow.
Mes doigts roulent sur les légumes, se suspendent sur ma baguette. Je cuisine, et dans cette simple activité, je tâtonne encore beaucoup. Je n'ai que rarement eu l'occasion de me mettre aux fourneaux. Et, pour ne préparer un repas que pour moi, je crois que c'est la première.
Par Circé, c'est tellement satisfaisant ! Si des moments de mon séjour dans le Passage de Draíocht me paraîtront bien solitaires, celui-là ne l'est pas du tout. Je suis libre, je suis reine. J'ai le pouvoir d'agir comme je le souhaite, de prendre soin de moi, de me faire plaisir et de me découvrir, et je m'engage sur cette voie que je n'osais pas emprunter avec une nonchalance et un bien-être que j'ignorais posséder.
C'est le premier jour d'un changement imminent et important, de ceux qui nous révèlent à nous-mêmes.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Écrin
2. Culture
17 JANVIER 2050, SOIR
Alyona, 20 ans,
Alyona, 20 ans,
Je commence à me faire à cette petite chambre, à m'habituer à ses murs abîmés et ternes, au froid qui y règne la nuit, aux bruits que font les voisins quand ils dînent en famille et au parcours de la lumière entrée par la fenêtre durant la journée. Je parviens à façonner un lieu qui me ressemble, à planter ma touche dans les décorations, dans l'agencement, dans les meubles. Ce n'est plus aussi rustique et froid qu'avant, sans personnalité, sans vie, sans éclat de couleur ; désormais, on sent bien que quelqu'un occupe les lieux, peut-être même depuis plus longtemps que quinze jours. Je semble être parvenue à souffler une nouvelle âme dans ce haut grenier poussiéreux et glacé, à en faire un chez-moi qui me ressemble et me plaît. Je crois que cela me rend fière, et que maintenant j'y suis attachée, bien plus que ce que j'imaginais. J'ai modelé une chambre à mon image, alors j'ai l'impression d'avoir ma place en Irlande.
J'aime avoir un lieu à moi et en être responsable ; j'aime laver, nettoyer, cuisiner, changer les objets de place selon mon bon vouloir, ranger, cacher, arranger et découvrir, m'approprier chaque centimètre de cet espace et y laisser l'empreinte de mes doigts. J'aime le bruit de mes pas sur le parquet, les mélodies de la ville qui s'invitent par la fenêtre, les éclats de voix qui entrent le soir et me surprennent dans une lecture ; j'aime pouvoir chantonner doucement le week-end ou parler à mes plantes de ma journée, laisser mon Ecco fatigué et retrouvé s'allonger sur mon ventre pour que je le caresse avant de dormir, abandonner mes affaires n'importe où et soupirer ensuite parce que je ne les trouve plus. J'aime poser ma cape à l'entrée et la reprendre en partant. J'aime aussi penser à ce que Nahele ou Ivanovna pourraient dire en entrant chez moi, à la surprise sur leur visage, à leur sourire, à leur regard, à ce moment où ils découvriront un endroit qui m'est propre et où ils m'y reconnaîtront, à cet instant où ils penseront, simplement et merveilleusement : « c'est donc à cela que ça ressemble chez Alyona ».
Ma pièce a changé. J'y ai installé plusieurs plantes, des petites fleurs pour les petits coins, et de plus grands végétaux sur les tables et les étagères. J'ai même ramené l'association du liane et du Combretum que j'ai gardé de Castelobruxo*, la plante s'étend comme une guirlande sur une partie de mon mur, éclairant la pièce quand la nuit tombe, de sa lumière qui me rappelle tant le Brésil ; elle a l'air de se plaire ici, cela en est presque surprenant. Les pots me tiennent compagnie et Ecco aime se lover contre eux, quand il n'essaye pas de grimper dans mes réserves de nourriture. Mon petit rat est le meilleur compagnon dans cet appartement, c'est lui qui me réchauffe le cœur, qui me regarde quand je travaille, qui m'encourage en s'endormant près de moi, qui ne me quitte presque jamais. Le retrouver au quotidien de cette manière après des mois loin de lui à cause de l'Institut me fait prendre conscience de son âge avancé, de la fatigue qui le touche davantage, de son manque de force et d'énergie, et de la chance que j'ai de l'avoir encore avec moi, de pouvoir glisser mes doigts dans ses poils courts quand il fait trop froid dans la pièce, et que le silence est lourd, si lourd qu'il me paraît appuyé sur ma cage thoracique. Ecco m'apaise comme il l'a toujours fait.
Cependant, depuis mon arrivée, je ne suis ici que rarement immobile. Je vais et je viens, je nettoie ce qui ne l'a pas encore été, j'effectue quelques essais culinaires, je m'occupe de mes plantes, j'essaie de ménager Ecco, j'installe et je change des objets de place, j'ajoute de la décoration, des rideaux, des photographies, je travaille en prenant des notes, je lis, et quelques fois seulement je tombe dans mon lit, écrasée de fatigue, le corps grimaçant sous les efforts de la journée, courbaturé, et le visage sale mais transpercé d'épuisement. Je m'allonge et respire, les tourbières d'Écosse s'étendent derrière le voile de mes paupières, et les étendues vertes, la mer irlandaise qui m'appelle, le ciel d'un bleu immense. C'est comme si j'étais étendue sur une feuille qui flottait sur les rayons du soleil. Et toutes mes plantes me sourient, et mon appartement me berce dans sa paume, et je me sens en sécurité.
Mes yeux se ferment simplement, à l'abri, sans que qui que ce soit ne vienne me réveiller. J'ai planté mon avenir dans ma chambre et il y grandit avec force.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Écrin
Petit bond dans le temps pour la bonne cause !
↬ en réponse à la lettre d'Ivanovna
@Ivanovna Gunnray
S'épanouir c'est grandir, prendre confiance, trouver sa voie, sa place, et le bonheur qui vient avec ; c'est une sensation qui vous libère et vous apaise, tout à coup vous n'êtes plus en quête, tâtonnant dans le noir, le cœur troublé d'incertitudes, vous êtes libre, votre regard porte loin, se fait aventureux, sûr et serein ; le présent n'est plus qu'une tranquille marche dans un lieu que vous avez fait vôtre, que vous connaissez et qui pourtant toujours vous émerveille et vous réjouit. Alyona, depuis son retour plus définitif au Jardin de Draíocht, est tout à fait épanouie dans cette nouvelle vie qui se dévoile à elle. Rayonnante, elle découvre, prend ses marques et commence enfin à sculpter dans le bois de ses talents des esquisses de ses ambitions longtemps mises de côté. Elle sort, retrouve une pratique régulière des sortilèges, expérimente les sorts botaniques, rencontre de nouvelles personnes, participe à des activités diverses et variées. Son monde, depuis septembre, ne connaît plus l'hiver : les fleurs qui poussent dans ce jardin ne fanent plus.
Pourtant, une ombre ne cesse de planer au-dessus de ce champ, pensée affligée toujours tournée vers les visages manquants. Car le chemin est peut-être tracé de soleil, il n'empêche qu'il s'est écarté d'autres voies qui pourtant importaient, et si les carrefours les rassemblent et leur permettent parfois de se retrouver, toutes les distances entre eux paraissent mille fois trop grandes à cette sorcière qui découvre enfin pleinement la solitude qui peut accompagner la liberté. Alyona pense à ses amis, dont les souvenirs convoquent la présence de jour comme de nuit, à travers des gestes, des paroles ou des moments particuliers, extirpant des ténèbres de la mémoire des images et des sensations, faisant apparaître Vana, Nahele ou Abby, et frappant la botaniste d'une réalisation douloureuse : celle du manque de ceux qu'on aime. Le soir sa chambre est alors hantée par leurs silhouettes, par ces mirages qui se révèlent au détour d'une pensée, et dans le silence de cette pièce son cœur et sa gorge se serrent, frappés de mutisme, incapables d'articuler un mot, comme si sa voix était restée près d'eux.
Heureusement, il y a eu ce bal du nouvel an, comme une oasis dans le désert. Ce bal et Vana, et sa lettre, et l'univers qui retrouve de son épaisseur en voyant se réunir deux de ces étoiles. Il y est des soirs qu'on ne peut pas oublier, des forces qui se nouent et s'installent. Il est important de ne pas les laisser périr dans l'oubli.
3. L'horizon
4 JANVIER 2051, MATIN
CHAMBRE, DRAÍOCHT,
Alyona, 21 ans,
CHAMBRE, DRAÍOCHT,
Alyona, 21 ans,
↬ en réponse à la lettre d'Ivanovna
@Ivanovna Gunnray
S'épanouir c'est grandir, prendre confiance, trouver sa voie, sa place, et le bonheur qui vient avec ; c'est une sensation qui vous libère et vous apaise, tout à coup vous n'êtes plus en quête, tâtonnant dans le noir, le cœur troublé d'incertitudes, vous êtes libre, votre regard porte loin, se fait aventureux, sûr et serein ; le présent n'est plus qu'une tranquille marche dans un lieu que vous avez fait vôtre, que vous connaissez et qui pourtant toujours vous émerveille et vous réjouit. Alyona, depuis son retour plus définitif au Jardin de Draíocht, est tout à fait épanouie dans cette nouvelle vie qui se dévoile à elle. Rayonnante, elle découvre, prend ses marques et commence enfin à sculpter dans le bois de ses talents des esquisses de ses ambitions longtemps mises de côté. Elle sort, retrouve une pratique régulière des sortilèges, expérimente les sorts botaniques, rencontre de nouvelles personnes, participe à des activités diverses et variées. Son monde, depuis septembre, ne connaît plus l'hiver : les fleurs qui poussent dans ce jardin ne fanent plus.
Pourtant, une ombre ne cesse de planer au-dessus de ce champ, pensée affligée toujours tournée vers les visages manquants. Car le chemin est peut-être tracé de soleil, il n'empêche qu'il s'est écarté d'autres voies qui pourtant importaient, et si les carrefours les rassemblent et leur permettent parfois de se retrouver, toutes les distances entre eux paraissent mille fois trop grandes à cette sorcière qui découvre enfin pleinement la solitude qui peut accompagner la liberté. Alyona pense à ses amis, dont les souvenirs convoquent la présence de jour comme de nuit, à travers des gestes, des paroles ou des moments particuliers, extirpant des ténèbres de la mémoire des images et des sensations, faisant apparaître Vana, Nahele ou Abby, et frappant la botaniste d'une réalisation douloureuse : celle du manque de ceux qu'on aime. Le soir sa chambre est alors hantée par leurs silhouettes, par ces mirages qui se révèlent au détour d'une pensée, et dans le silence de cette pièce son cœur et sa gorge se serrent, frappés de mutisme, incapables d'articuler un mot, comme si sa voix était restée près d'eux.
Heureusement, il y a eu ce bal du nouvel an, comme une oasis dans le désert. Ce bal et Vana, et sa lettre, et l'univers qui retrouve de son épaisseur en voyant se réunir deux de ces étoiles. Il y est des soirs qu'on ne peut pas oublier, des forces qui se nouent et s'installent. Il est important de ne pas les laisser périr dans l'oubli.
Alyona Farrow,
Jardin de Draíocht, Irlande,
Pour Ivanovna Gunnray
Institut de Médicomagie et de Sciences Magiques, Angleterre
Ma Chère Sœur,
Je t'écris vite, mais c'est l'urgence de revenir vers toi, car déjà tu me manques à moi aussi.
Je n'aurais pas pu rêver mieux pour clôturer l'année qu'une soirée passée avec toi. Merci d'être venue, d'avoir été ma jumelle d'un soir, je me suis sentie plus complète que je ne l'avais été depuis de longs mois. Mais c'est insuffisant, tu as raison, et je ne veux pas que nous en restions là, à des phrases non terminées, interrompues. Je ne veux pas que nous attendions encore des mois avant de nous revoir.
Te savoir malheureuse me contrarie, je n'aime pas être loin de toi dans ces moments-là. Quant à Gordon... Nous pourrons en parler, si tu le souhaites.
Demain est une journée particulière, je ne veux pas la passer loin de toi, je ne veux pas ne pas te voir. Je te rejoindrai devant les grilles de l'Institut à l'heure du repas, si tu veux bien m'y retrouver, et nous irons manger et marcher dans la forêt, près de la mer, près des anciens troncs frères de ceux de Wick. Nous parlerons aussi, pour rattraper le fil de ces semaines et s'en servir pour refermer les plaies. Ce sera bien. J'en ai besoin. Et ensuite tu viendras à Draíocht ! Ce week-end, quand nous aurons plus de temps et moins d'obligations. S'il te plaît. Si nous laissons le temps passer, il s'étirera encore bien trop.
J'espère que mon hibou t'arrivera vite pour que nous puissions nous revoir bientôt.
Alyona
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Écrin
4. Projections
24 FÉVRIER 2050, SOIR
Alyona, 20 ans,
Alyona, 20 ans,
J'ouvre la porte de ma chambre, entre, et referme derrière moi le battant, délicatement, prudemment, silencieusement, par crainte de réveiller les songes et de les voir s'évaporer, soufflés par le réel qui en profiterait pour se faufiler sans y être invité. J'entretiens parfois des illusions que d'autres jugeraient idiotes pour m'éviter une solitude totale et lancinante, qui s'étale assombrissante dès que mon dos se tourne et que le quotidien usé reprend le pas sur les songes mouvants. Je me bâtis un monde pour combattre mon isolement. C'est pourquoi en entrant, je dois me montrer prudente. Il ne faut pas faire de bruit pour ne pas réveiller Kaliska qui s'est probablement encore endormie sur mon fauteuil, las d'un énième conflit — car c'est pour cela qu'elle est venue me trouver il y a quelques semaines, qu'elle s'est invitée chez moi sans frapper, c'est Nahele qui me l'a confié au détour d'une conversation ; il ne faut pas faire de bruit pour ne pas provoquer l'inquiétude d'Ecco, que l'âge rend fragile et sujet à des angoisses diverses et intempestives qui peuvent alors le tenir sur ses gardes, alerte et agressif pendant des heures comme si le monde s'était hérissé de piques ; il ne faut pas faire de bruit pour éviter de déranger Nahele et Ivanovna qui étudient dans un coin de la pièce, penchés sur de lourds manuels et noircissant des feuilles de leurs réflexions, mais non pas protégés derrière leurs savoirs de mon regard attendri ; il ne faut pas non plus faire de bruit car cela pourrait faire trembler Abby qui est en train de peindre face à la fenêtre et dont je sais le bras soumis aux aléas de ses pensées et de ses étonnements.
Il ne faut pas faire de bruit pour toutes ces illusions qui habitent chez moi, et que je pourrai déranger par ma présence si tangible lors de mon arrivée, qui déjà se dissout, se confond avec l'air, et se colore de ces ombres vert et bleu qui occupent ma chambre, me permettant de disparaître dans cet environnement étroit et de me fondre dans un mur comme un petit animal inquiet.
Je pose mes affaires au sol et retire mes bottines pour l'agréable sensation de pieds nus sur le parquet ; quelques pas m'entraînent jusqu'aux rideaux que je referme, tenant la nuit éloignée, et d'autres finissent par me guider jusqu'à la cuisine qui occupera mon attention le temps du dîner.
Quand je ne serai plus seule, enfin plus tout à fait, plus de cette manière, disons quand j'entrerai accompagnée et qu'alors les discussions seront autorisées car elles seront partagées et porteront le parfum d'un nous inévitable, j'aimerais conserver une vie tout aussi simple, mais peut-être plus lumineuse. Bien sûr, les chaussures demeureront retirées à l'entrée, il s'agit là d'un impératif, mais peut-être que les rideaux ne seront pas tirés si vite, que la fenêtre sera même ouverte pour que les oiseaux et la lune s'y penchent et se mêlent à la conversation, qu'une odeur de fleurs au sommet de leur beauté régnera en permanence, accordant leurs couleurs aux robes vives que je porterai, et ce ne sera jamais tout à fait immobile, les plantes s'étireront quand la magie soufflera sur le bois, peut-être qu'une petite musique dansera en arrière-plan et que l'air traversera la pièce en y déposant sa légèreté. Il n'y aura plus besoin d'illusions à construire.
Oh, et puis ce ne sera pas une vieille chambre au sommet d'un appartement, coincée dans une ville agréable mais encore assez austère, sans jardin ni grande fenêtre ; ce sera une maison, une vraie, en pierres, et j'en posséderai l'entièreté et même l'immense jardin qui l'entourera et la tiendra à l'écart des voisins et autres demeures environnantes ; on y entendra le chant des oiseaux, les murmures des insectes qui se lèvent avec la nuit, et on pourra y courir jusqu'à l'essoufflement, et même peut-être voir la mer du sommet d'une colline située non loin. Ce sera une demeure sorcière, sans hésitation : protégée des regards, plus grande qu'elle n'en a l'air, avec des serres écrins de plantes magiques et merveilleuses, aux tableaux conteurs d'histoires, à la cheminée portail de voyages, aux balais entreposés à l'entrée, et au parfum de magie indéniable. Ce sera chez moi, je pourrai y être libre, en faire ce que je veux, et Merlin ! je n'y serai jamais seule.
Je m'assieds sur mon fauteuil et pose l'étui de ma baguette sur la table. Les rêveries me montent à la tête et m'enivrent de leurs couleurs, j'entendrai presque les éclats de rire et les exclamations de joie qui se dessinent à l'horizon.
La solitude a cela de délicieux qu'elle invite parfois à une introspection qui glisse vers la construction d'un avenir qu'on espère à venir. Depuis la venue de Kaliska, je me faufile dans toutes les directions, je fouille, je cherche, j'avance, je me découvre une envie de trouver ma propre voie entre plantes et danses qui ne demeureront plus cachées, parce qu'alors je comprends que j'ai besoin d'un espace où je me sentirai bien et où je pourrai recevoir ; mais surtout, je sens que je commence à mieux me comprendre et me cerner, je sais ce que je veux et ce qui me plairait — des amis, un grand jardin, la liberté, les sourires, les robes qui voltigent, la magie — et j'ai terriblement envie de gratter la terre et de retourner le monde pour trouver ce qui m'est nécessaire, quitte à le construire moi-même. C'est peut-être ce que Kaliska m'a appris en entrant bouleverser l'ordre derrière lequel j'étais restée cachée : voir plus grand, plus large, plus loin, ne pas rester cantonnée derrière ce qu'on m'a enseigné et ce dont j'ai l'habitude et apprendre à me comprendre, à me découvrir dans des terres sur lesquelles je n'avais jamais marché, me questionner et cueillir les nouveautés sans inquiétude mais avec curiosité. Peut-être que je suis autre chose que ce qu'on a voulu faire de moi, peut-être que je suis différente du moule dans lequel j'ai grandi.
Avec Vana, j'imagine et dessine mon avenir. Avec Nahele, je le prépare de manière plus concrète, j'apprends à gérer mes dépenses, à réfléchir à ce qu'il me faut, à voir autrement ce que j'ai en ma possession. Ces robes sont belles mais elles ne sont pas comme celles que je me vois porter, elles correspondent à l'idéal conçu par ma mère ; je pourrais acheter d'autres livres, sortir des manuels et des encyclopédies pour m'éparpiller de nouveau dans des romans, comme avant ; ce serait aussi agréable de visiter le pays, d'apprendre à m'y repérer, à y être à l'aise, et de me débrouiller correctement dans les villes moldues dont on me refusait l'accès lorsque j'étais jeune. Je m'imagine bien vivre par ici, oui, ou en Écosse ; l'Angleterre à laquelle est rattachée une partie de ma famille ne m'attire pas véritablement. Et après mes études ? Après cette année ? Nahele m'a encouragée à me renseigner auprès du Jardin, de leurs partenaires, de leur réseau. Merlin, ce serait merveilleux si je n'avais plus besoin de dépendre de ma mère pour me trouver un travail ! Oh, il ne faut pas trop rêver, mais il peut être bon d'y penser.
Je peux choisir une autre voie.
Je peux prendre mes propres décisions.
Je peux, je peux, je peux.
Alors je le ferai.
Et c'est ainsi que le monde se dessine lorsque je rentre chez moi. Différent, incomparable avec celui dans lequel on a voulu me projeter. Mien. Avec une jolie touche irlandaise que je n'aurais pas soupçonnée il y a quelques semaines.
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Écrin
5. La terre
18 MARS 2050, APRÈS-MIDI
Alyona, 20 ans,
Alyona, 20 ans,
Je me plais, à l'aube, alors que de nombreux sorciers dorment encore, à sortir de chez-moi plus tôt que prévu, discrètement, et à entrer dans la rue tout juste éveillée mais déjà frissonnante, parcourue d'artisans et de commerçants qui reconstituent leurs stocks et s'occupent de préparer leurs locaux avant le point du jour et l'afflux des potentiels clients, marchant d'un pas pressé mais assuré, traversant la route et agitant leur baguette sans faire tout à fait attention à moi ; je me glisse dans cette sobre effervescence comme un chat dans une foule, j'observe, je prends note, je m'émerveille. Le Passage de Draíocht m'apparaît pétiller quand Godric's Hollow vrombit. Il y a ici une foule comme dans la capitale, mais qui dans son essence et son aspect, me ressemble davantage ; je m'y reconnais, je m'y projette, je m'y plais, et bientôt je ne tarde pas à m'y fondre avec une certaine évidence. Le chemin irlandais se révèle à moi dans son intimité au matin et dans ses plus beaux atours au soir. En quelques semaines j'en découvre de nombreuses faces et j'en parcours bien des rues. J'accepte de me perdre, puisqu'on raconte que c'est de cette manière qu'on rencontre le mieux une ville ; je tourne dans les allées qui m'attirent, prends des escaliers qui m'interpellent, ou décide de rester au bord de la mer si celle-ci me chante des musiques envoûtantes. Parfois, il m'arrive même d'entrer à Galway, dans les rues moldues et aux allures bien différentes de celles que j'apprends à connaître. Et chaque jour je parcours de nouvelles rues.
Au départ, je traversais sans parler, gorgeant mes yeux de ces nouveautés, je marchais dans les allées parmi les locaux et les passants, ombre parmi les ombres, j'entrais dans les boutiques qui m'attiraient avec un simple « bonjour » et les quittaient en ne laissant dans mon sillage qu'un poli « au revoir » automatisé. Puis, je me suis mise à questionner, à engager des conversations, je suis allée vers les autres pour écouter ce qu'ils avaient à me confier, j'ai cueilli leurs confidences qui tombaient au sol comme des pommes sans en secouer l'arbre, j'ai caché dans les plis de ma robe les images du passé qui m'étaient offertes — les rues silencieuses, les moldus, les grandes familles locales et les premiers commerces —, j'ai cousu les parcours racontés avec force, exigence et résilience sur ma cape pour les transformer en fleurs, et je suis parvenue à entrer un peu mieux dans cette nouvelle ville, à m'y attacher étrangement, comme si après avoir laissé un silence poli derrière moi, je semais désormais enfin mon parfum.
Un jour, on m'a reconnue. Un autre, on m'a demandé ce que je faisais, on a voulu que je parle de moi, que je me raconte, que je m'explique à mon tour. On s'est tourné vers moi et on s'est intéressé à moi.
Tu habites là pour tes études ? Tu as un sacré accent écossais ! Et toi qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? Cela te plairait de gérer un commerce ? Tu as de la famille par ici ? Qu'est-ce que tu as vu pour l'instant ? Tu devrais aller visiter la côte et marcher le long des sentiers, c'est beau, c'est bien, ah ça souffle mais tu verras, cela vaut le détour ! Oh mais tu travailles au Jardin ! Ah, Bernhard, sacré gaillard ! tu lui passeras le bonjour ! Et ça va, l'Irlande te plaît ? Tu t'y installeras, hein ! On revient toujours en Irlande, une fois qu'on y a mis un pied, c'est fichu, on y revient !
Et alors, même chez les moldus, même les jours où on ne me parlait pas, même lorsque la pluie tombait avec fracas et sans interruption, même lorsque le vent soufflait et me contraignait à garder les mains sur ma cape, et même quand je me sentais seule, j'avais gagné la certitude que j'étais mieux ici qu'à Godric's Hollow. Oui, j'en suis devenue progressivement convaincue, mais après, peut-être qu'il ne s'agissait que d'un besoin de s'accrocher de toutes ses forces au premier refuge qui s'ouvrait à moi et me montrait qu'il était possible d'être épanouie et à sa place loin de chez soi et des siens, car j'avais besoin de le savoir, d'en être assurée et de pouvoir m'y accrocher ; alors oui peut-être que tout ce que j'ai découvert était recouvert par un regard désespéré, mais la sensation reste égale à elle-même, et je crois qu'elle est pure, qu'elle est vraie, que je ne l'invente pas dans sa totalité.
Le Passage de Draíocht m'est accueillant et agréable, et je n'ai pas envie d'en partir car pour la première fois de ma vie j'ai l'impression d'y avoir trouvé une place qui est entièrement mienne et que je n'ai pas à partager ou à concéder.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Écrin
6. Le botaniste
28 MARS 2050, APRÈS-MIDI
Alyona, 20 ans,
Alyona, 20 ans,
La première fois que je me suis retrouvée face à Bernhard McClure, je me suis découverte intimidée. C'est un homme à l'apparence simple et modeste : tenue terne portée sans élégance particulière, et ce sûrement depuis de longues années sans que le temps n'y change rien, aux bords usés, poussiéreux, avec les fils qui pendent et les taches brunes sur les manches, barbe grise de plusieurs jours, dans laquelle des doigts aux ongles terreux viennent se faufiler et s'accrocher quand le regard est ailleurs, regard sans fougue, gestes lents, voix monotone, paroles prononcées avec prudence et parcimonie, allure de vieil homme solitaire et figé dans ses habitudes ; le sorcier n'attire pas à lui les pupilles, mais il dégage quelque chose de frappant, un charisme qui va au-delà de son propre contrôle et qui étonne, qui lui donne l'aura d'un sage ou d'un professeur dont on sait avec évidence que la vie l'a rendu plus mesuré et avisé que nous. Peut-être que ces impressions sont dues à son apparence, à sa simplicité et son manque de fantaisie, il a l'air de celui qui traverse le temps, est heurté par le monde, frappé par les vents, et qui pourtant ne bouge pas, ne tremble pas, solide comme un roc et éperdument accroché à sa montagne, froid peut-être mais ancré, intouchable, imperturbable ; quand un souffle nous ébranle, il est fou de lever les yeux et de rencontrer quelqu'un sur qui rien ne semble avoir de prise. On observe, intimidé, on garde le silence, soucieux de ne pas bouger dans son ombre, et on s'inspire, on espère parfois à lui être semblable, et on sent qu'à ses côtés on peut trouver un abri étonnant.
Mais les premières heures passées avec Bernhard McClure m'ont appris à ne penser à lui que sous le nom de Mr. McClure, sorcier professionnel, exigeant, solide, et intouchable certes, mais aussi passionné, et qu'il vaut mieux pourtant vouvoyer, car avec lui la distance est de mise, oui, il n'est pas homme à permettre des familiarités, à se montrer ouvert ou amical, ou à tenter d'user d'humour pour rompre les masques des apparences et des rôles, il reste à sa place, patron, gérant, botaniste aguerri et à la renommée certifiée, toujours deux pas devant et figé comme un arbre que les saisons ne font qu'érafler. Ainsi, mon respect s'en est trouvé grandi, et au bout de quelques heures, j'étais devenue l'étudiante docile mais efficace et curieuse qui ne cherchait qu'à obtenir de son maître de stage un signe de la tête reconnaissant le travail bien fait, ou une parole invitant à poursuivre la tâche commencée, quoi que ce soit qui soulagerait, grandirait, encouragerait. Car Mr. McClure n'est pas bavard, les compliments ne lui viennent pas directement, mais cela ne les rend que plus précieux et appréciables, dorés de leur rareté, de leur sincérité annoncée, et conservés alors comme moteurs et directions pour la suite des travaux. Je suis devenue tout à l'écoute de cet homme que, malgré son statut, je n'aperçois que rarement au Jardin, et qui chaque fois m'enjoint sans un mot à me tenir droite, à saluer, à mettre du cœur à l'ouvrage et à adopter sa posture professionnelle, la même qu'il me montre dans ses silences et qui m'inspire.
Bernhard McClure mange tardivement et sans un commentaire ou un bruit, arrive tôt, semble ne jamais repartir de son commerce comme s'il dormait parmi les plantes, est méticuleux et fin connaisseur de la flore de son pays et de ses caractéristiques, admiré par ses collègues et respecté par ses pairs, on ne sait presque rien de lui et pourtant on a convenu sans en parler qu'il est inutile d'en apprendre davantage, que la vérité pourrait secouer le mythe qu'il représente. Alors parfois je l'imagine... Marié ? Veuf ? Célibataire ? La vie de famille me paraît impossible pour lui. Cela signifie-t-il qu'il n'a pas d'enfants ? Qu'il vit seul ? Sans un animal ? Je le dessine dans mon esprit, dans une pièce à vivre petite et méticuleusement rangée, carrée, parfaite, sans un murmure ou un éclat de conversation, des couverts rangés droits, des repas pris dans le silence, quelques lettres d'une mère qui ne l'a pas oublié, une armoire habitée de tenues semblables dans leur aspect terne et usé, mais rangées selon leur taille... Et non, je referme les volets vivement. Regarder dans l'intimité de son quotidien me paraît impossible. Bernhard McClure porte un nuage de mystères qui intrigue et soulève l'imaginaire, mais que pour rien au monde je ne me verrais brusquer. Cela lui appartient et le respect que je lui porte m'empêche de m'en approcher. Tenir la distance, toujours ; c'est Mr. McClure.
Mais je l'apprécie, c'est un homme simple et qui en sait beaucoup, auprès duquel je grandis. Et puis, il n'en a que faire de mon sang, de ma mère, de ma famille et de mon accent écossais ; seule compte la manière dont j'agis.
Aujourd'hui, je crois que je m'en suis bien sortie dans les serres, il me semble qu'il m'a souri.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht