Nous ne serons pas des leur(re)s
« A-t-elle son portrait ici ? Il y en a tellement dans la maison que je ne parviens pas à reconnaître... »
Je suis repassée devant certains d'entre eux tout à l'heure, en parcourant l'entrée. Il y a des cadres qui regroupent des familles entières, des grands-parents aux petits-enfants, et d'autres qui ne présentent que des fratries, des duos père-fils ou mère-fils, et dans de rares cas, des portraits. Il est étrange de les regarder s'animer et se mouvoir et de se dire que ce sont là les miens, mes aïeux, que mon sang est le leur. Ils ont posé leurs yeux sur moi la veille, ils m'ont observée attentivement, mais depuis ils ne m'accordent plus aucune attention, comme s'ils ne me voyaient pas, comme si j'avais fait quelque chose pour les déplaire. Est-ce possible qu'ils lisent en moi, qu'ils m'en veuillent de ne pas savoir prendre sur mes épaules mes responsabilités liées à une inscription dans le registre ? Ont-ils entendu le « je ne sais pas » confié à Conor ? Me tournent-ils le dos pour cela ?
Cela me fait frissonner.
Heureusement, mon grand-oncle s'empresse de repartir dans l'un de ses monologues, ravivé par l'évocation des tableaux.
« Oh oui, bien sûr qu'elle a son tableau ! On l'y voit affairée à un bureau de bois, dont elle ne se détache que rarement, c'est à peine si elle se retourne quand je l'appelle ! Je l'ai placée dans la salle du deuxième étage, celle où on dit qu'elle aimait travailler. C'est silencieux, elle apprécie, et je pense qu'elle se sent à l'aise parmi tous ces vieux meubles et cachée entre les commodes et les bibliothèques. Mais, s'éloigne-t-il, je pourrais te présenter les autres ! Mon père et mon grand-père sont à l'entrée, avec un portrait de ton grand-père. Enfin je suppose que lui, tu l'as reconnu. Tu dois en avoir quelques souvenirs, non ? »
Je me souviens d'un homme qui souriait facilement, du respect qu'il l'inspirait, de la crainte que je ressentais à me tenir dans son ombre. C'était il y a si longtemps que j'ai peur que les impressions conservées soient fausses et construites sur des images, des photographies prises à l'époque ou des récits. Qui il était ? La couleur de ses yeux ? De cela je ne sais presque rien. Quelques éclats, un certain instinct. Il devait ressembler à mon père.
J'entremêle mes mains sur mes cuisses, les cachant dans les plis de ma robe.
« Quelques-uns, oui. »
Le visage de mon grand-oncle s'assombrit. Le silence lui grimpe sur les épaules et lui donne l'air plus âgé. Alors, je ne peux pas m'empêcher de penser à lui comme à un homme seul, coupé de tout. S'il l'a choisit, le regrette-t-il ? Et si je me mets ma famille à dos, si je refuse leurs conditions, si je décide de tracer ma propre voie et m'éloigne ainsi par cette résolution, deviendrais-je comme lui, triste, isolée et désolée ? Ma gorge se noue ; je ne veux pas de cela.
Le vent souffle dans notre dos, insouciant.
Conor garde le silence un instant, puis toussote un peu, comme mal à l'aise. C'est doucement qu'il prend ensuite la parole, comme si la demande méritait de la délicatesse. « Tu sais, je suis un peu seul ici, alors qu'il y a bien de la place... J'aimerais que tu reviennes, de temps en temps, même pas régulièrement mais juste... si tu le veux bien, si tu en as envie. Je pourrais te parler de la famille, te montrer des traces de certains de ses membres, te permettre de découvrir cette maison. Et toi, tu aurais champ libre sur le jardin. Cela te plairait de t'en occuper ? C'est du travail, mais cela peut se faire doucement, les saisons ont été nombreuses à passer sans que rien ne se fasse... »
Laissez-nous retenir notre souffle.
« Cela te plairait de revenir ? »
Je suis repassée devant certains d'entre eux tout à l'heure, en parcourant l'entrée. Il y a des cadres qui regroupent des familles entières, des grands-parents aux petits-enfants, et d'autres qui ne présentent que des fratries, des duos père-fils ou mère-fils, et dans de rares cas, des portraits. Il est étrange de les regarder s'animer et se mouvoir et de se dire que ce sont là les miens, mes aïeux, que mon sang est le leur. Ils ont posé leurs yeux sur moi la veille, ils m'ont observée attentivement, mais depuis ils ne m'accordent plus aucune attention, comme s'ils ne me voyaient pas, comme si j'avais fait quelque chose pour les déplaire. Est-ce possible qu'ils lisent en moi, qu'ils m'en veuillent de ne pas savoir prendre sur mes épaules mes responsabilités liées à une inscription dans le registre ? Ont-ils entendu le « je ne sais pas » confié à Conor ? Me tournent-ils le dos pour cela ?
Cela me fait frissonner.
Heureusement, mon grand-oncle s'empresse de repartir dans l'un de ses monologues, ravivé par l'évocation des tableaux.
« Oh oui, bien sûr qu'elle a son tableau ! On l'y voit affairée à un bureau de bois, dont elle ne se détache que rarement, c'est à peine si elle se retourne quand je l'appelle ! Je l'ai placée dans la salle du deuxième étage, celle où on dit qu'elle aimait travailler. C'est silencieux, elle apprécie, et je pense qu'elle se sent à l'aise parmi tous ces vieux meubles et cachée entre les commodes et les bibliothèques. Mais, s'éloigne-t-il, je pourrais te présenter les autres ! Mon père et mon grand-père sont à l'entrée, avec un portrait de ton grand-père. Enfin je suppose que lui, tu l'as reconnu. Tu dois en avoir quelques souvenirs, non ? »
Je me souviens d'un homme qui souriait facilement, du respect qu'il l'inspirait, de la crainte que je ressentais à me tenir dans son ombre. C'était il y a si longtemps que j'ai peur que les impressions conservées soient fausses et construites sur des images, des photographies prises à l'époque ou des récits. Qui il était ? La couleur de ses yeux ? De cela je ne sais presque rien. Quelques éclats, un certain instinct. Il devait ressembler à mon père.
J'entremêle mes mains sur mes cuisses, les cachant dans les plis de ma robe.
« Quelques-uns, oui. »
Le visage de mon grand-oncle s'assombrit. Le silence lui grimpe sur les épaules et lui donne l'air plus âgé. Alors, je ne peux pas m'empêcher de penser à lui comme à un homme seul, coupé de tout. S'il l'a choisit, le regrette-t-il ? Et si je me mets ma famille à dos, si je refuse leurs conditions, si je décide de tracer ma propre voie et m'éloigne ainsi par cette résolution, deviendrais-je comme lui, triste, isolée et désolée ? Ma gorge se noue ; je ne veux pas de cela.
Le vent souffle dans notre dos, insouciant.
Conor garde le silence un instant, puis toussote un peu, comme mal à l'aise. C'est doucement qu'il prend ensuite la parole, comme si la demande méritait de la délicatesse. « Tu sais, je suis un peu seul ici, alors qu'il y a bien de la place... J'aimerais que tu reviennes, de temps en temps, même pas régulièrement mais juste... si tu le veux bien, si tu en as envie. Je pourrais te parler de la famille, te montrer des traces de certains de ses membres, te permettre de découvrir cette maison. Et toi, tu aurais champ libre sur le jardin. Cela te plairait de t'en occuper ? C'est du travail, mais cela peut se faire doucement, les saisons ont été nombreuses à passer sans que rien ne se fasse... »
Laissez-nous retenir notre souffle.
« Cela te plairait de revenir ? »
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Nous ne serons pas des leur(re)s
Hier je ne voulais pas venir. J'ai l'Irlande maintenant, me disais-je, l'Irlande et Godric's Hollow et ma famille, mes parents, mes grands-mères à Tillyhouse et à Londres ; pour quelle raison devrais-je ajouter à cette liste un grand-oncle que je ne connais pas et une demeure liée dans le sang à mon nom et dans laquelle je ne veux pas entrer, de peur de sentir le poids d'un héritage sur mes épaules fragilisées ; je suis bien comme je suis, j'en ai assez, et c'est même déjà difficile de cette façon. Je pensais ajouter aux devoirs un devoir, et aux douleurs une douleur. Quand on veut se libérer, pourquoi aller s'enchaîner de nouveau ? Mais ici il n'y a aucune prison, mon grand-oncle ne me propose comme devoir qu'un jardin qui pourrait être à ma charge, et sa compagnie est simple, elle n'implique qu'un voyage et la patience de conversations.
Je ne voulais pas venir, je suis venue, et... et je voudrais revenir ?
La proposition est troublante. Je ne sais pas si mes parents l'apprécieraient, ils craindraient les dangers, les pièges, les manigances ; comme si en me rapprochant de mon grand-oncle, je leur tournais le dos. Y a-t-il deux camps dans ma famille ? Deux visions, deux propos ? Et où ai-je envie de me placer, moi qui porte l'avenir ?
Je roule ma bague d'automne autour de mon doigt. « Oui, finis-je par répondre, je crois que ça me plairait. »
Je lève prudemment les yeux sur le visage heureux et soulagé de mon grand-oncle. Il semble chercher ses mots, sa bouche s'ouvre et se ferme, il inspire mais ne lâche aucune parole, puis une onde joyeuse lui traverse le corps.
« Ah ! C'est vrai ? Tu es la bienvenue, toujours, toujours ! On a des années à rattraper mais... doucement. Je ne veux pas t'obliger, ou m'accaparer ton temps... Mais pour le jardin, ah tu verras il y a de quoi faire ! J'avais pensé à la création d'une petite marre, et à planter des arbres derrière la maison, mais de grands arbres, pour les voir de chaque étage. Enfin, il ne faudrait pas que cela fasse de l'ombre sur les vitraux, ce serait dommage. Mais je t'entraîne déjà dans ces sujets ! Nous en reparlerons, nous verrons... »
Ses yeux se perdent dans l'horizon. « Un regard neuf sur tout ce qui est entretenu dans ces murs pourrait aussi être bien... J'ai tendance à accumuler, c'est mal, il y a des pièces qui ne servent plus que de stockage. Ah, comme je radote ! Je vais devoir te laisser là, il faut que j'aille préparer le repas. »
J'interviens avant qu'il ne s'éloigne ou ne se lance dans un nouveau monologue.
« J'aimerais beaucoup le préparer avec vous ! »
Il hausse un sourcil. « Tu aimes cuisiner, petite ? Eh bien tu es la bienvenue, à deux nous serons plus efficace, et tu sais, cela fait longtemps que je n'ai pas cuisiné avec quelqu'un ! Quand les amis viennent, on va manger ailleurs, ou je fais appel à un ami elfe qui m'aide toujours avec plaisir... Mais ma petite-nièce ! Ce serait une première. »
En se levant, il continue à parler, évoquant ce qu'il a prévu de faire, et les plats de son enfance, ceux qu'ils préfèrent, m'interrogeant parfois sur mes goûts. Quel sorcier étonnant dans une famille silencieuse ! S'est-il ouvert dans la solitude ou a-t-il toujours été ainsi ? Et que pensait mon grand-père de lui ? Étaient-ils proches ? Oh, comme j'aurais aimé avoir un frère !
Je ne voulais pas venir, je suis venue, et... et je voudrais revenir ?
La proposition est troublante. Je ne sais pas si mes parents l'apprécieraient, ils craindraient les dangers, les pièges, les manigances ; comme si en me rapprochant de mon grand-oncle, je leur tournais le dos. Y a-t-il deux camps dans ma famille ? Deux visions, deux propos ? Et où ai-je envie de me placer, moi qui porte l'avenir ?
Je roule ma bague d'automne autour de mon doigt. « Oui, finis-je par répondre, je crois que ça me plairait. »
Je lève prudemment les yeux sur le visage heureux et soulagé de mon grand-oncle. Il semble chercher ses mots, sa bouche s'ouvre et se ferme, il inspire mais ne lâche aucune parole, puis une onde joyeuse lui traverse le corps.
« Ah ! C'est vrai ? Tu es la bienvenue, toujours, toujours ! On a des années à rattraper mais... doucement. Je ne veux pas t'obliger, ou m'accaparer ton temps... Mais pour le jardin, ah tu verras il y a de quoi faire ! J'avais pensé à la création d'une petite marre, et à planter des arbres derrière la maison, mais de grands arbres, pour les voir de chaque étage. Enfin, il ne faudrait pas que cela fasse de l'ombre sur les vitraux, ce serait dommage. Mais je t'entraîne déjà dans ces sujets ! Nous en reparlerons, nous verrons... »
Ses yeux se perdent dans l'horizon. « Un regard neuf sur tout ce qui est entretenu dans ces murs pourrait aussi être bien... J'ai tendance à accumuler, c'est mal, il y a des pièces qui ne servent plus que de stockage. Ah, comme je radote ! Je vais devoir te laisser là, il faut que j'aille préparer le repas. »
J'interviens avant qu'il ne s'éloigne ou ne se lance dans un nouveau monologue.
« J'aimerais beaucoup le préparer avec vous ! »
Il hausse un sourcil. « Tu aimes cuisiner, petite ? Eh bien tu es la bienvenue, à deux nous serons plus efficace, et tu sais, cela fait longtemps que je n'ai pas cuisiné avec quelqu'un ! Quand les amis viennent, on va manger ailleurs, ou je fais appel à un ami elfe qui m'aide toujours avec plaisir... Mais ma petite-nièce ! Ce serait une première. »
En se levant, il continue à parler, évoquant ce qu'il a prévu de faire, et les plats de son enfance, ceux qu'ils préfèrent, m'interrogeant parfois sur mes goûts. Quel sorcier étonnant dans une famille silencieuse ! S'est-il ouvert dans la solitude ou a-t-il toujours été ainsi ? Et que pensait mon grand-père de lui ? Étaient-ils proches ? Oh, comme j'aurais aimé avoir un frère !
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Nous ne serons pas des leur(re)s
En traversant le jardin nous passons par le potager, où Conor récolte des poireaux. Un jardin à soi, et une grande maison... Cela me change de Godric's Hollow et du Passage de Draíocht ! Le silence qui ensuit cette visite aux légumes n'est même pas dérangeant, il me permet d'observer de nouveau ce qui m'entoure, avec l'œil neuf qu'on m'a demandé d'avoir. Il y a de grands espaces, et une terre qui paraît correcte. Le soleil atteint de nombreuses zones et les plantations semblent pour la plupart se plaire là, même si certaines mériteraient d'être changées de place. Déjà, j'entrevoie des modifications, des adaptations et des ajouts ; la botaniste en moi trouve un terrain de jeu fertile.
L'avenir se redessine, et celui-là je ne l'avais encore jamais imaginé. Que dira Ivanovna quand je lui en parlerai ? Et Nahele ? Est-ce que mon grand-oncle me permettrait de les faire venir ici ? Jamais je n'ai souhaité leur montrer Godric's Hollow, mais cette maison... C'est un des seuls héritages dont je suis fière. Mais d'abord, d'abord il y a cette question de registre qui ne veut pas se décoller de ma peau, qui s'insinue sur l'horizon comme une nappe de brouillard dès que je lève les yeux et qui m'écrase, me plonge dans les cendres. Je ne peux pas repousser sans cesse la question comme si ce n'était pas à moi que revenait le dernier mot, je ne peux pas faire comme si elle ne me concernait pas et que je pouvais m'en passer, je ne peux pas continuer plus longtemps à garder le silence alors que mon cœur sait ce qu'il doit faire et où il va. Mais le dire, c'est confirmer, c'est annoncer qu'on ne reculera pas... Or, je crains tant de m'enrouler dans cette assurance fictive qui n'attend que mes mots pour se refermer sur ma gorge. J'avance vers mon piège.
Je passe ma langue sur mes lèvres, réfléchie et sérieuse.
« Je... Vous savez, par rapport à la question que vous m'avez posée hier... Par rapport au registre... » commencé-je prudemment, les mains serrées autour de ma résolution. Ce n'est pas évident mais c'est à faire.
Conor balaye le sujet de la main. « Excuse-moi pour cela, n'y fais pas attention, c'est moi ; en vérité cela peut— »
Je le coupe avec honte.
« J'ai fait mon choix depuis quelques semaines. Je vais accepter. On ne me force pas, mais je vais le confirmer, ce sera mieux pour tout le monde. »
Ce sera le mieux pour ma famille. Mais pour moi ? Suis-je forcée, est-ce ce que je veux ? Ou m'y plié-je comme une enfant sage ?
« Je vais signer, affirmé-je comme un engagement, me marier, et permettre à notre famille de voir son nom continuer à être porté par des générations de sang-pur. C'est mon unique rôle, et ce que je leur dois à tous. »
Et j'aurai mon portrait sur les murs de cette maison, moi aussi, mon portrait comme celui de cette aïeule aux dons de divination, fièrement accroché, dans la continuité de ces femmes à qui l'on a exigé de donner naissance et de conserver le sang pur. J'aurai mon portrait, mon grand-oncle, promettez-le moi ! Je ne veux pas être de ces sorcières qui ont donné, sacrifié, et qu'on a effacées. Permettez-moi d'exister autrement que par ce choix influent, d'être un visage, un sourire quelque part pour ceux qui viendront.
L'avenir se redessine, et celui-là je ne l'avais encore jamais imaginé. Que dira Ivanovna quand je lui en parlerai ? Et Nahele ? Est-ce que mon grand-oncle me permettrait de les faire venir ici ? Jamais je n'ai souhaité leur montrer Godric's Hollow, mais cette maison... C'est un des seuls héritages dont je suis fière. Mais d'abord, d'abord il y a cette question de registre qui ne veut pas se décoller de ma peau, qui s'insinue sur l'horizon comme une nappe de brouillard dès que je lève les yeux et qui m'écrase, me plonge dans les cendres. Je ne peux pas repousser sans cesse la question comme si ce n'était pas à moi que revenait le dernier mot, je ne peux pas faire comme si elle ne me concernait pas et que je pouvais m'en passer, je ne peux pas continuer plus longtemps à garder le silence alors que mon cœur sait ce qu'il doit faire et où il va. Mais le dire, c'est confirmer, c'est annoncer qu'on ne reculera pas... Or, je crains tant de m'enrouler dans cette assurance fictive qui n'attend que mes mots pour se refermer sur ma gorge. J'avance vers mon piège.
Je passe ma langue sur mes lèvres, réfléchie et sérieuse.
« Je... Vous savez, par rapport à la question que vous m'avez posée hier... Par rapport au registre... » commencé-je prudemment, les mains serrées autour de ma résolution. Ce n'est pas évident mais c'est à faire.
Conor balaye le sujet de la main. « Excuse-moi pour cela, n'y fais pas attention, c'est moi ; en vérité cela peut— »
Je le coupe avec honte.
« J'ai fait mon choix depuis quelques semaines. Je vais accepter. On ne me force pas, mais je vais le confirmer, ce sera mieux pour tout le monde. »
Ce sera le mieux pour ma famille. Mais pour moi ? Suis-je forcée, est-ce ce que je veux ? Ou m'y plié-je comme une enfant sage ?
« Je vais signer, affirmé-je comme un engagement, me marier, et permettre à notre famille de voir son nom continuer à être porté par des générations de sang-pur. C'est mon unique rôle, et ce que je leur dois à tous. »
Et j'aurai mon portrait sur les murs de cette maison, moi aussi, mon portrait comme celui de cette aïeule aux dons de divination, fièrement accroché, dans la continuité de ces femmes à qui l'on a exigé de donner naissance et de conserver le sang pur. J'aurai mon portrait, mon grand-oncle, promettez-le moi ! Je ne veux pas être de ces sorcières qui ont donné, sacrifié, et qu'on a effacées. Permettez-moi d'exister autrement que par ce choix influent, d'être un visage, un sourire quelque part pour ceux qui viendront.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Nous ne serons pas des leur(re)s
Conor garde près de lui le silence et ses réflexions, s'entourant de ces parois sans pour autant cesser de marcher. Pensif, son front se barre d'un trait qui souligne son âge avancé. Il ne laisse rien paraître, si ce n'est le trouble qui occupe son crâne et l'envahit de questionnements. L'ai-je surpris ? Pris au dépourvu ? Ou cherche-t-il seulement à comprendre pourquoi je n'ai fait aucune mention de mes choix hier, comme si je n'en étais pas encore sûre ? Mon ventre se creuse d'appréhension : j'ai peur d'avoir été trop affirmée, d'avoir décidé trop vite pour ne plus avoir à y penser, de le regretter par la suite, ou de ne pas avoir assez réfléchi sur ce sujet, de n'avoir pris en compte que l'ordre hiérarchique et l'histoire, la volonté de mes parents, celle de mes aïeux, et ce que cela découlait pour moi, comme une évidence qui ne nécessitait rien d'autre qu'un accord indéniable.
Pourtant, je n'en démords pas : pas un frisson, pas une grimace, pas une ombre sur le globe de mes yeux. Je l'ai affirmé, désormais je l'assumerai, et je le défendrai.
Mon grand-oncle ressort sa pipe qu'il allume avant de la coincer entre ses lèvres fines et asséchées. « Si c'est ce qui te semble bon. »
C'est là que le frisson s'élève : il ne s'y oppose pas, il ne tente pas de me convaincre, il accepte. N'y a-t-il donc personne pour me hurler de ne pas dire oui ? Personne à qui je pourrais concéder une vérité, reconnaître la justesse des propos ? Tous acquiescent, tous prennent note de mon choix ? Ne désirent-ils donc pas me convaincre de refuser, de penser à moi ? Ai-je besoin d'eux pour m'autoriser à penser à moi ? N'est-ce pas là que le bât blesse : n'aurais-je pas préféré qu'on m'incite à refuser ?
J'avale difficilement, troublée à mon tour. Est-ce que cela me semble bon ? Ou est-ce que je l'accepte à contre-cœur ? Merlin ! Oh, Merlin ! Bien sûr que j'accepte à contre-cœur ! Alors pourquoi personne ne se met-il à ma place pour me convaincre de dire non ?
« C'est... C'est le dû que je dois payer. Il n'y avait pas d'autres possibilités pour la dignité de notre famille. Et puis, ce ne sera pas une charge, ce sera... honorable. Et heureux, je l'espère »
Honorable...
Je baisse les yeux, blessée par mes propres mots, la gorge nouée à tenter de me convaincre.
« Si c'est ainsi que tu le vois ! Je n'ai rien à en dire. Tes parents seront fiers de toi. »
Mes parents... seront fiers de moi ? Oh, par Circé, comme je le déteste brutalement d'avoir affirmé cela, de m'encourager à y penser, à le croire ! Comme je le déteste de les inviter ici, eux et leur haute stature, eux et le froid qu'ils dégagent. Je ne veux pas de leurs regards ! Et du sien alors ? Que faire du silence qui noie mon grand-oncle ? Faut-il continuer à marcher ? Ne pas se retourner ? Faire comme si rien n'avait changé ? Si cela n'avait pas été comme je l'affirme, une évidence et un devoir, qu'aurais-je du concéder d'autres pour qu'on m'oblige ?
Le froid jeté entre nous me touche, gagne et grimpe au-dessus de mes remparts, envahit mon univers, et le remplit d'une peine agitée. Mon visage se ferme, ma gorge se noue. Pourquoi faut-il que tout soit si difficile ?
Pourtant, je n'en démords pas : pas un frisson, pas une grimace, pas une ombre sur le globe de mes yeux. Je l'ai affirmé, désormais je l'assumerai, et je le défendrai.
Mon grand-oncle ressort sa pipe qu'il allume avant de la coincer entre ses lèvres fines et asséchées. « Si c'est ce qui te semble bon. »
C'est là que le frisson s'élève : il ne s'y oppose pas, il ne tente pas de me convaincre, il accepte. N'y a-t-il donc personne pour me hurler de ne pas dire oui ? Personne à qui je pourrais concéder une vérité, reconnaître la justesse des propos ? Tous acquiescent, tous prennent note de mon choix ? Ne désirent-ils donc pas me convaincre de refuser, de penser à moi ? Ai-je besoin d'eux pour m'autoriser à penser à moi ? N'est-ce pas là que le bât blesse : n'aurais-je pas préféré qu'on m'incite à refuser ?
J'avale difficilement, troublée à mon tour. Est-ce que cela me semble bon ? Ou est-ce que je l'accepte à contre-cœur ? Merlin ! Oh, Merlin ! Bien sûr que j'accepte à contre-cœur ! Alors pourquoi personne ne se met-il à ma place pour me convaincre de dire non ?
« C'est... C'est le dû que je dois payer. Il n'y avait pas d'autres possibilités pour la dignité de notre famille. Et puis, ce ne sera pas une charge, ce sera... honorable. Et heureux, je l'espère »
Honorable...
Je baisse les yeux, blessée par mes propres mots, la gorge nouée à tenter de me convaincre.
« Si c'est ainsi que tu le vois ! Je n'ai rien à en dire. Tes parents seront fiers de toi. »
Mes parents... seront fiers de moi ? Oh, par Circé, comme je le déteste brutalement d'avoir affirmé cela, de m'encourager à y penser, à le croire ! Comme je le déteste de les inviter ici, eux et leur haute stature, eux et le froid qu'ils dégagent. Je ne veux pas de leurs regards ! Et du sien alors ? Que faire du silence qui noie mon grand-oncle ? Faut-il continuer à marcher ? Ne pas se retourner ? Faire comme si rien n'avait changé ? Si cela n'avait pas été comme je l'affirme, une évidence et un devoir, qu'aurais-je du concéder d'autres pour qu'on m'oblige ?
Le froid jeté entre nous me touche, gagne et grimpe au-dessus de mes remparts, envahit mon univers, et le remplit d'une peine agitée. Mon visage se ferme, ma gorge se noue. Pourquoi faut-il que tout soit si difficile ?
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Nous ne serons pas des leur(re)s
Conor Farrow ne prononce aucun mot jusqu'à notre entrée dans la maison. C'est au moment où mon ventre commence à se nouer, fatigué de peur, d'inquiétude et de remords, que mon grand-oncle retire délicatement la pipe de sa bouche pour s'adresser plus sincèrement à moi.
Je craignais qu'il ne dise rien, docile, lui qui pourtant ne semble pas l'être. Qu'il me laisse avec mon silence et mon engagement, mes responsabilités assumées. Je ne m'attendais pas à ce qu'il accepte simplement mon choix, personne n'accepte simplement un choix quand celui-ci n'est pas espéré, personne dans ma famille n'aurait hoché la tête sans donner son avis, sans chercher à me faire pencher là où il souhaite que j'aille. Lui ne s'exclame pas, ne m'en veut pas. Il parle calmement.
« Mais tu dois savoir que tu n'es pas obligée, que tu es libre, libre de refuser. C'est ton droit. »
Dire non. C'est donc possible ? Il me resterait des libertés, même enchaînée au mât du navire familial ?
« Ce n'est pas un serment facile à prêter, il implique beaucoup pour toi. »
C'est vrai, et cela me fait mal, c'est dur à dire parce que dur à accepter. Je vends ma liberté pour les honneurs familiaux. Mon corps contre de la reconnaissance. Je rends ma mère fière, je lui offre ce qu'elle a toujours voulu : un nom dans le registre, et des enfants pour porter à leur tour l'histoire familiale et ces noms, ces noms qui font tout, qui disent tout. Je baisse les yeux et me plie au devoir. Je serai fidèle, je ne décevrai pas.
Pourtant je peux refuser. Je peux, je peux, je peux. J'ai le choix, et cette décision n'appartient qu'à moi.
À cette pensée les larmes montent au bord de mes yeux, immenses et lourdes. Je n'avais jamais imaginé un avenir comme celui pour lequel je vais signer.
« Tu sais, articule soudainement Conor du bout des lèvres, c'est parce que j'ai manqué de ne pas respecter leur contrat familial qu'ils m'ont envoyé ici. C'était une période où je sortais beaucoup, surtout dans les villes moldues, et un jour j'ai fait une rencontre... Oh, c'était une rencontre soudaine et merveilleuse, et ça a tout de suite fonctionné. Mais quand mes parents l'ont su, ils m'ont interdit tout voyage dans des villes moldues. Ils ont chargé ton grand-père de me surveiller, de faire en sorte que je me tienne à carreau et que je fasse profil bas. Je n'ai pas été difficile, j'ai vite compris ce qui était en jeu. Si je me rebellais, je n'aurais plus eu aucune réputation. »
Il me confesse tout cela très calmement, avec des silences entre ses phrases, et sans douleur. Mes larmes roulent.
« J'ai fait profil bas, mais très vite mes parents — tes arrière-grands-parents —, m'ont laissé la charge de cette maison, loin des populations moldues comme sorcières. Isolé dans une grande bâtisse à protéger le passé et l'avenir de notre famille. » Il hausse les épaules. « Naturellement, j'ai accepté, je n'avais pas le choix. Et j'ai renoncé à la possibilité de fonder un jour ma propre famille. J'avais un nouveau rôle. »
Mes joues s'humidifient tandis que les larmes coulent. Si je refuse, un avenir comme cela m'est certainement réservé. La destitution, la mise à l'écart. Mais je n'ai pas le choix, il n'y a que moi, et s'il faut trancher entre mon avenir ensoleillé et l'avenir ensoleillé de mon nom, alors c'est la route sur laquelle j'avance qu'on laissera être plongée dans le noir. Ce n'est pas une surprise, il en a toujours été ainsi, il en sera toujours ainsi.
Je craignais qu'il ne dise rien, docile, lui qui pourtant ne semble pas l'être. Qu'il me laisse avec mon silence et mon engagement, mes responsabilités assumées. Je ne m'attendais pas à ce qu'il accepte simplement mon choix, personne n'accepte simplement un choix quand celui-ci n'est pas espéré, personne dans ma famille n'aurait hoché la tête sans donner son avis, sans chercher à me faire pencher là où il souhaite que j'aille. Lui ne s'exclame pas, ne m'en veut pas. Il parle calmement.
« Mais tu dois savoir que tu n'es pas obligée, que tu es libre, libre de refuser. C'est ton droit. »
Dire non. C'est donc possible ? Il me resterait des libertés, même enchaînée au mât du navire familial ?
« Ce n'est pas un serment facile à prêter, il implique beaucoup pour toi. »
C'est vrai, et cela me fait mal, c'est dur à dire parce que dur à accepter. Je vends ma liberté pour les honneurs familiaux. Mon corps contre de la reconnaissance. Je rends ma mère fière, je lui offre ce qu'elle a toujours voulu : un nom dans le registre, et des enfants pour porter à leur tour l'histoire familiale et ces noms, ces noms qui font tout, qui disent tout. Je baisse les yeux et me plie au devoir. Je serai fidèle, je ne décevrai pas.
Pourtant je peux refuser. Je peux, je peux, je peux. J'ai le choix, et cette décision n'appartient qu'à moi.
À cette pensée les larmes montent au bord de mes yeux, immenses et lourdes. Je n'avais jamais imaginé un avenir comme celui pour lequel je vais signer.
« Tu sais, articule soudainement Conor du bout des lèvres, c'est parce que j'ai manqué de ne pas respecter leur contrat familial qu'ils m'ont envoyé ici. C'était une période où je sortais beaucoup, surtout dans les villes moldues, et un jour j'ai fait une rencontre... Oh, c'était une rencontre soudaine et merveilleuse, et ça a tout de suite fonctionné. Mais quand mes parents l'ont su, ils m'ont interdit tout voyage dans des villes moldues. Ils ont chargé ton grand-père de me surveiller, de faire en sorte que je me tienne à carreau et que je fasse profil bas. Je n'ai pas été difficile, j'ai vite compris ce qui était en jeu. Si je me rebellais, je n'aurais plus eu aucune réputation. »
Il me confesse tout cela très calmement, avec des silences entre ses phrases, et sans douleur. Mes larmes roulent.
« J'ai fait profil bas, mais très vite mes parents — tes arrière-grands-parents —, m'ont laissé la charge de cette maison, loin des populations moldues comme sorcières. Isolé dans une grande bâtisse à protéger le passé et l'avenir de notre famille. » Il hausse les épaules. « Naturellement, j'ai accepté, je n'avais pas le choix. Et j'ai renoncé à la possibilité de fonder un jour ma propre famille. J'avais un nouveau rôle. »
Mes joues s'humidifient tandis que les larmes coulent. Si je refuse, un avenir comme cela m'est certainement réservé. La destitution, la mise à l'écart. Mais je n'ai pas le choix, il n'y a que moi, et s'il faut trancher entre mon avenir ensoleillé et l'avenir ensoleillé de mon nom, alors c'est la route sur laquelle j'avance qu'on laissera être plongée dans le noir. Ce n'est pas une surprise, il en a toujours été ainsi, il en sera toujours ainsi.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Nous ne serons pas des leur(re)s
Mon grand-oncle a été mis de côté parce que ses relations n'étaient pas exclusivement sorcières ? Parce qu'il aimait traîner dans les lieux moldus et se mêler à cette foule ? Parce qu'il savait se mouvoir aussi bien chez les non-sorciers que chez les sorciers ? J'ai le souffle coupé en deux, tranché comme la branche d'un arbre qui mettrait une éternité avant de s'écraser au sol dans un craquement déchirant et définitif. Conor Farrow n'était pas un assez bon représentant des Farrow, il avait de mauvaises fréquentations, il errait là où il n'aurait pas dû se trouver, trop laxiste ou trop audacieux, trop avant-gardiste, avec des idées qu'on n'accepte pas dans notre milieu ; mais surtout, cela s'est su, et il n'a rien fait pour apaiser les dires ou pour changer ses habitudes ; il a fallu prendre certaines mesures pour calmer ses ardeurs et le ramener à nous, lui rappeler d'où il vient et où nous allons, ce que nous sommes et ce que nous devons renvoyer (j'entends ces pensées comme articulées par la voix chantante de ma grand-mère paternelle) : il a fallu le mettre à l'écart.
Et moi, pourrait-on me mettre à l'écart malgré mon statut d'héritière ? On a bien privé mon grand-oncle de sa place d'aîné dans sa fratrie et de responsable de l'avenir, on lui a repris son importance, on a donné son rôle à son frère et on lui a laissé les poussières d'un vieux manoir. Pourrait-on me repousser ? Ou pire, me contraindre ? Leurs doigts froids crochetés autour de la colonne vertébrale de mon être, leurs doigts qui se referment et courbent, forment, dirigent selon leur propre volonté, peu regardant sur les risques ou la douleur, car du moment que cela tient alors tout va bien. Leurs doigts qui obligent, et leur bouche qui dit A, qui dit B, qui dit fais-ci, qui dit fais-ça ; ils brisent ma volonté contre leur tronc. Et j'accepterai, je me laisserai aller, je serai celle qu'ils veulent que je sois.
Oui, tout est là : je serai celle qu'ils veulent que je sois.
Car que pourrais-je être d'autre ?
Tout le reste est impossible.
Ma bouche est sèche comme la terre d'août.
« Ils vous ont obligé ? Vous n'étiez pas libre de refuser, vous, n'est-ce pas ? »
L'auriez-vous tenté, Conor ? Ou avez-vous tout de suite senti l'impossible, l'impraticable ? Avez-vous tout de suite baissé les bras ? Je vous imagine mal baisser les bras, vous avez fait naître un potager dans une terre que vous ne connaissiez pas et que vous aviez du mal à cerner, vous avez reconstruit un univers dans la demeure abandonnée d'une famille qui voulait vous retirer votre héritage, et vous avez gardé sur eux une ombre d'autorité et de crainte qu'ils ne parviennent pas à vous arracher. Vous ne pouvez pas avoir baissé les bras Conor, pas vous.
Je lève des yeux troublés et implorants vers mon grand-oncle, qui se contente de hausser les épaules, à l'arrêt, le regard perdu dans les plaines de ses souvenirs.
« Oh non, je n'avais pas le choix, et je le savais. J'étais jeune mais je connaissais les règles et j'en ai payé le prix fort. Je m'y suis fait, et surtout je me suis attaché à cette maison, je ne leur en ai pas voulu. Au contraire... Désormais une part de moi les remercie. »
Mes yeux s'arrondissent, horrifiés. Les remercier ? Accepter ce destin ? Comment peut-il en quelques phrases m'inviter à revendiquer ma liberté, puis m'avouer que lui y a renoncé sans souci ? Je ne comprends pas.
Les sanglots montent de nouveau dans ma gorge qui se serre.
Accepter ? S'en réjouir ? Les remercier ? Est-ce donc ce qu'il m'arrivera à mon tour ? Serai-je un jour satisfaite de cette voie vers laquelle ma famille m'a poussée, satisfaite et épanouie sur ce chemin dont je craignais qu'il ne m'arrache à mon bonheur, sur ce chemin dont je ne veux pas ?
Et moi, pourrait-on me mettre à l'écart malgré mon statut d'héritière ? On a bien privé mon grand-oncle de sa place d'aîné dans sa fratrie et de responsable de l'avenir, on lui a repris son importance, on a donné son rôle à son frère et on lui a laissé les poussières d'un vieux manoir. Pourrait-on me repousser ? Ou pire, me contraindre ? Leurs doigts froids crochetés autour de la colonne vertébrale de mon être, leurs doigts qui se referment et courbent, forment, dirigent selon leur propre volonté, peu regardant sur les risques ou la douleur, car du moment que cela tient alors tout va bien. Leurs doigts qui obligent, et leur bouche qui dit A, qui dit B, qui dit fais-ci, qui dit fais-ça ; ils brisent ma volonté contre leur tronc. Et j'accepterai, je me laisserai aller, je serai celle qu'ils veulent que je sois.
Oui, tout est là : je serai celle qu'ils veulent que je sois.
Car que pourrais-je être d'autre ?
Tout le reste est impossible.
Ma bouche est sèche comme la terre d'août.
« Ils vous ont obligé ? Vous n'étiez pas libre de refuser, vous, n'est-ce pas ? »
L'auriez-vous tenté, Conor ? Ou avez-vous tout de suite senti l'impossible, l'impraticable ? Avez-vous tout de suite baissé les bras ? Je vous imagine mal baisser les bras, vous avez fait naître un potager dans une terre que vous ne connaissiez pas et que vous aviez du mal à cerner, vous avez reconstruit un univers dans la demeure abandonnée d'une famille qui voulait vous retirer votre héritage, et vous avez gardé sur eux une ombre d'autorité et de crainte qu'ils ne parviennent pas à vous arracher. Vous ne pouvez pas avoir baissé les bras Conor, pas vous.
Je lève des yeux troublés et implorants vers mon grand-oncle, qui se contente de hausser les épaules, à l'arrêt, le regard perdu dans les plaines de ses souvenirs.
« Oh non, je n'avais pas le choix, et je le savais. J'étais jeune mais je connaissais les règles et j'en ai payé le prix fort. Je m'y suis fait, et surtout je me suis attaché à cette maison, je ne leur en ai pas voulu. Au contraire... Désormais une part de moi les remercie. »
Mes yeux s'arrondissent, horrifiés. Les remercier ? Accepter ce destin ? Comment peut-il en quelques phrases m'inviter à revendiquer ma liberté, puis m'avouer que lui y a renoncé sans souci ? Je ne comprends pas.
Les sanglots montent de nouveau dans ma gorge qui se serre.
Accepter ? S'en réjouir ? Les remercier ? Est-ce donc ce qu'il m'arrivera à mon tour ? Serai-je un jour satisfaite de cette voie vers laquelle ma famille m'a poussée, satisfaite et épanouie sur ce chemin dont je craignais qu'il ne m'arrache à mon bonheur, sur ce chemin dont je ne veux pas ?
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Nous ne serons pas des leur(re)s
« Mais toi... » Son regard m'attrape, me stabilise et me coince. Il est impossible d'y échapper. « Toi tu peux faire plus, tu peux aller plus loin, tu peux revendiquer des choses, les obliger. Tu as du pouvoir sur ce qui arrive, et le droit de faire tes réclamations, de défendre tes libertés. Ce que je n'ai pas pu faire, toi tu le peux ! »
Sa voix se gonfle d'une agitation exigeante ; le jeune homme en lui cherche sa vengeance. Il s'imagine peut-être que je pourrais faire ce que lui n'a pas fait, mener un combat avec des armes que lui n'avait pas, et me défendre, me dresser, demander. Mais demander quoi ? Pourquoi ? Et où cela me mènerait-il ? J'accepte, je signe, et après je ne veux plus en parler, je préfère faire profil bas à mon tour, suivre le courant dans lequel il m'ont placé et continuer à hocher docilement la tête ; je ne suis pas revendicative ; je n'ai pas envie de m'opposer frontalement à eux.
Mes sourcils se froncent, je recule, et pourtant le sorcier a retenu mon attention.
« Je ne comprends pas », lui dis-je.
Où voulez-vous en venir ? Comment pourrais-je défendre mes libertés si j'accepte qu'on me les prenne ? Cela n'a pas de sens. Dans ce contrat je suis perdante, à quoi bon s'acharner ? Je m'y suis résignée. Pourquoi tenter de faire se relever en moi un géant d'espoir qui se rêverait invaincu ?
Je secoue doucement la tête : je ne veux pas comprendre.
Le sorcier s'apaise et se relâche tandis que les doigts se sa main gauche viennent caresser avec habitude le bois d'une commode. La réflexion se lève dans ses iris comme un éclat de lumière.
« Tu es l'héritière, ma petite, et en signant pour une inscription dans le registre, tu deviens celle sur qui tout repose. Sans toi, la famille Farrow n'a plus d'avenir, elle est condamnée à disparaître. À toi seule tu portes tout. C'est toi qui choisira de quoi demain sera fait pour nous, si nous resterons comme un souvenir à honorer mais à ne pas reproduire, ou si nous serons des modèles, des fantômes dont les travaux donneront encore du sens aux actes des prochaines générations. Le pouvoir, c'est à toi qu'ils le donnent. »
Je n'avais pas vu les choses sous cet angle, et une part de moi y répugne. Du pouvoir contre ces sacrifices ? Pour quoi ? Je n'en ai jamais voulu. Je préfèrerais être comme tout le monde, dans une famille normale.
« Et avec ce pouvoir, tu peux poser tes conditions et tes revendications. As-tu déjà pensé au fait qu'eux n'ont que toi ? La famille n'a que toi ? C'est pourquoi tu dois accepter ; c'est dur de ton point de vue, et du leur aussi, car si tu refuses... Si tu refuses ils n'ont plus de pièce à jouer. Les Farrow ne seront alors jamais Sang-Pur, et leur lignée s'éteindra si tu n'as qu'un enfant. C'est ton pouvoir, ta liberté. »
Ma main droite se referme sur ma bague, que je serre contre ma paume. J'ai le souffle retenu. Je n'avais jamais vu le problème sous cet angle.
« Donc tu peux poser tes conditions, affirmer tes choix, et ne pas accepter si eux ne font aucun pas vers toi. Un accord pour un autre. »
Sa voix se gonfle d'une agitation exigeante ; le jeune homme en lui cherche sa vengeance. Il s'imagine peut-être que je pourrais faire ce que lui n'a pas fait, mener un combat avec des armes que lui n'avait pas, et me défendre, me dresser, demander. Mais demander quoi ? Pourquoi ? Et où cela me mènerait-il ? J'accepte, je signe, et après je ne veux plus en parler, je préfère faire profil bas à mon tour, suivre le courant dans lequel il m'ont placé et continuer à hocher docilement la tête ; je ne suis pas revendicative ; je n'ai pas envie de m'opposer frontalement à eux.
Mes sourcils se froncent, je recule, et pourtant le sorcier a retenu mon attention.
« Je ne comprends pas », lui dis-je.
Où voulez-vous en venir ? Comment pourrais-je défendre mes libertés si j'accepte qu'on me les prenne ? Cela n'a pas de sens. Dans ce contrat je suis perdante, à quoi bon s'acharner ? Je m'y suis résignée. Pourquoi tenter de faire se relever en moi un géant d'espoir qui se rêverait invaincu ?
Je secoue doucement la tête : je ne veux pas comprendre.
Le sorcier s'apaise et se relâche tandis que les doigts se sa main gauche viennent caresser avec habitude le bois d'une commode. La réflexion se lève dans ses iris comme un éclat de lumière.
« Tu es l'héritière, ma petite, et en signant pour une inscription dans le registre, tu deviens celle sur qui tout repose. Sans toi, la famille Farrow n'a plus d'avenir, elle est condamnée à disparaître. À toi seule tu portes tout. C'est toi qui choisira de quoi demain sera fait pour nous, si nous resterons comme un souvenir à honorer mais à ne pas reproduire, ou si nous serons des modèles, des fantômes dont les travaux donneront encore du sens aux actes des prochaines générations. Le pouvoir, c'est à toi qu'ils le donnent. »
Je n'avais pas vu les choses sous cet angle, et une part de moi y répugne. Du pouvoir contre ces sacrifices ? Pour quoi ? Je n'en ai jamais voulu. Je préfèrerais être comme tout le monde, dans une famille normale.
« Et avec ce pouvoir, tu peux poser tes conditions et tes revendications. As-tu déjà pensé au fait qu'eux n'ont que toi ? La famille n'a que toi ? C'est pourquoi tu dois accepter ; c'est dur de ton point de vue, et du leur aussi, car si tu refuses... Si tu refuses ils n'ont plus de pièce à jouer. Les Farrow ne seront alors jamais Sang-Pur, et leur lignée s'éteindra si tu n'as qu'un enfant. C'est ton pouvoir, ta liberté. »
Ma main droite se referme sur ma bague, que je serre contre ma paume. J'ai le souffle retenu. Je n'avais jamais vu le problème sous cet angle.
« Donc tu peux poser tes conditions, affirmer tes choix, et ne pas accepter si eux ne font aucun pas vers toi. Un accord pour un autre. »
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Nous ne serons pas des leur(re)s
Je pourrais... demander ce que je veux ? Demander à ce qu'ils me laissent vivre ma vie en Irlande, à ce qu'ils ne m'obligent pas à revenir vers eux ? Demander à éviter leurs soirées de Sang-Pur dans lesquelles je n'ai plus envie de mettre une bottine, et que j'esquive déjà depuis le début de cette année scolaire ? Demander une indépendance, une vraie ? Et ils l'accepteraient ? Mon grand-oncle tend à croire qu'ils n'auraient pas le choix, que j'ai du pouvoir sur eux. Moi ! du pouvoir sur ma mère ! Jamais elle ne m'en laisserait. Il faut du courage et de l'audace pour lui prendre quelque chose, pour se faire respecter d'elle ; il faut une force que je n'ai pas. Et je devrais me tenir devant elle et dire « je veux » ? Réclamer ? Récolter mon dû pour ce que je laisse ?
Je détourne les yeux, troublée. Puis-je confier que j'ai peur ? Elle pourrait me détester si je lui demandais des conditions ; elle pourrait me transpercer de son regard froid comme une lame, et chercher à tenir bon. Elle n'accepterait pas si facilement, ni elle ni qui que ce soit d'autre de ma famille. Je n'ai jamais fait de vague, je ne me suis jamais révoltée ; je suis la feuille qui glisse avec le vent, celle portée d'arbre en arbre, du printemps à l'automne, trébuchante, verte puis craquante ; je suis calme, je n'exige rien.
Et là, je dirais « je veux » ? Je pourrais demander ?
« Je ne sais pas », articulé-je du bout des lèvres.
Je n'oserai pas. Pas comme ça. J'aurais l'impression de les trahir, de leur planter un couteau dans le dos alors qu'ils comptent sur moi.
Mon grand-oncle me sourit avec compassion, comme s'il devinait les angoisses qui s'arrachaient en moi, et qu'il les comprenait. Il paraît si serein face à la situation, si détaché et grand.
« Ta parole a du poids, Alyona, et si tu ne t'en sers pas maintenant ils te la prendront, ils t'apprendront le silence comme il en a été pour d'autres, et tu ne pourras plus leur refuser quoi que ce soit. Ils ne te laisseront aucun pouvoir et tu ne seras l'héritage que de leurs manières et de leurs volontés. »
Comme des milliers d'épines ses mots me piquent la peau, j'ai l'épiderme constellé de douleur, l'âme recroquevillée, malade de penser. Les larmes montées au bord de mes yeux coulent, ravageant mon visage. Non, non, la famille que je connais n'est pas aussi cruelle, pas aussi terrible ; elle me respecte, elle m'écoute, elle me considère ; jamais je ne serai qu'un pion ou une marionnette, ce n'est pas ainsi qu'ils me voient. Je suis leur fille ! (Je voudrais le crier.) L'oubliez-vous, Conor ? Oubliez-vous ce que c'est d'avoir une famille, vous qui vous complaisez dans votre solitude, vous qui les avez abandonnés, qui ne répondez de rien ? Il est facile de critiquer quand on ne se mouille pas et quand on ne prend pas part, quand on ne risque rien ! Il est facile de dire « fais-ci » ou « fais-ça » ! Vous ne savez rien, ni d'eux ni de moi.
Blessée, je me charge de colère. Je bredouille et m'injure. Ce sont mes parents !
Vous êtes cruel, mon grand-oncle, cruel et vicieux. Vous aussi vous voulez me manipuler, m'avoir de votre côté. Parce que quoi ? Je pourrais vous aider ? Revendiquer pour vous ? Je ne suis pas un pantin ! Non, Merlin, non ! Je ne suis pas un pantin !
Je ne me laisserai pas avoir par vos mots ravageurs.
Ma bouche se tord ; je tremble.
« Vous exagérez, Conor, ils ne sont pas aussi terribles que ce que vous dites. Vous voulez me faire peur. Mais ils m'écouteront toujours, nous sommes une famille, nous sommes soudés. Ma parole aura toujours de la valeur pour eux parce que je suis leur fille. » craché-je sans force, la voix hachée, rongée par la colère qui se mêle à la douleur.
Je recule, relève le menton. Les larmes roulent sur mes joues comme des pailles arrachées au ballot par la tempête.
« Vous oubliez qu'ils m'aiment. »
Sur mon crâne, la main de ma mère qui caresse, tendre, douce.
Le cœur qui s'allonge et s'apaise, qui lui fait confiance.
Et ses mots qui me déchirent.
Pourquoi suis-je si seule dans ma propre famille ?
Je détourne les yeux, troublée. Puis-je confier que j'ai peur ? Elle pourrait me détester si je lui demandais des conditions ; elle pourrait me transpercer de son regard froid comme une lame, et chercher à tenir bon. Elle n'accepterait pas si facilement, ni elle ni qui que ce soit d'autre de ma famille. Je n'ai jamais fait de vague, je ne me suis jamais révoltée ; je suis la feuille qui glisse avec le vent, celle portée d'arbre en arbre, du printemps à l'automne, trébuchante, verte puis craquante ; je suis calme, je n'exige rien.
Et là, je dirais « je veux » ? Je pourrais demander ?
« Je ne sais pas », articulé-je du bout des lèvres.
Je n'oserai pas. Pas comme ça. J'aurais l'impression de les trahir, de leur planter un couteau dans le dos alors qu'ils comptent sur moi.
Mon grand-oncle me sourit avec compassion, comme s'il devinait les angoisses qui s'arrachaient en moi, et qu'il les comprenait. Il paraît si serein face à la situation, si détaché et grand.
« Ta parole a du poids, Alyona, et si tu ne t'en sers pas maintenant ils te la prendront, ils t'apprendront le silence comme il en a été pour d'autres, et tu ne pourras plus leur refuser quoi que ce soit. Ils ne te laisseront aucun pouvoir et tu ne seras l'héritage que de leurs manières et de leurs volontés. »
Comme des milliers d'épines ses mots me piquent la peau, j'ai l'épiderme constellé de douleur, l'âme recroquevillée, malade de penser. Les larmes montées au bord de mes yeux coulent, ravageant mon visage. Non, non, la famille que je connais n'est pas aussi cruelle, pas aussi terrible ; elle me respecte, elle m'écoute, elle me considère ; jamais je ne serai qu'un pion ou une marionnette, ce n'est pas ainsi qu'ils me voient. Je suis leur fille ! (Je voudrais le crier.) L'oubliez-vous, Conor ? Oubliez-vous ce que c'est d'avoir une famille, vous qui vous complaisez dans votre solitude, vous qui les avez abandonnés, qui ne répondez de rien ? Il est facile de critiquer quand on ne se mouille pas et quand on ne prend pas part, quand on ne risque rien ! Il est facile de dire « fais-ci » ou « fais-ça » ! Vous ne savez rien, ni d'eux ni de moi.
Blessée, je me charge de colère. Je bredouille et m'injure. Ce sont mes parents !
Vous êtes cruel, mon grand-oncle, cruel et vicieux. Vous aussi vous voulez me manipuler, m'avoir de votre côté. Parce que quoi ? Je pourrais vous aider ? Revendiquer pour vous ? Je ne suis pas un pantin ! Non, Merlin, non ! Je ne suis pas un pantin !
Je ne me laisserai pas avoir par vos mots ravageurs.
Ma bouche se tord ; je tremble.
« Vous exagérez, Conor, ils ne sont pas aussi terribles que ce que vous dites. Vous voulez me faire peur. Mais ils m'écouteront toujours, nous sommes une famille, nous sommes soudés. Ma parole aura toujours de la valeur pour eux parce que je suis leur fille. » craché-je sans force, la voix hachée, rongée par la colère qui se mêle à la douleur.
Je recule, relève le menton. Les larmes roulent sur mes joues comme des pailles arrachées au ballot par la tempête.
« Vous oubliez qu'ils m'aiment. »
Sur mon crâne, la main de ma mère qui caresse, tendre, douce.
Le cœur qui s'allonge et s'apaise, qui lui fait confiance.
Et ses mots qui me déchirent.
Pourquoi suis-je si seule dans ma propre famille ?
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht