Héritage VI PNJ Couronne

Image de James Jean
La Demeure.
Samedi 13.05.51.

1ère année de @Leta Blackbirds à la FSCM. []
Présence en PNJ Actifs d'Azur, Louka et Pluton Blackbirds.

... et de silence.

Douairière
Couronne




I'm the king of my own land
Je suis le roi de mes propres terres

Facing tempest of dust, I′ll fight 'til the end
Face à cette tempête de sable, je me battrai jusqu'à la fin

Creatures of my dreams raise up and dance with me
Créatures de mes rêves levez vous et dansez avec moi !


Now and forever, I′m your king!
Maintenant et pour toujours, je suis votre roi !



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Azur Blackbirds

Père de Leta
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Jeudi 4 mai 2051
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Le grenier n'a pas été ouvert depuis des années. L'inventaire de succession exige un récolement complet des biens familiaux, jusqu'aux malles, jusqu'aux caisses que plus personne ne songe à trier. Je m'en charge moi-même. Certains objets ne doivent être vus que par des yeux qui savent quoi en faire. Ou par des yeux qui sauraient ne pas s'attarder sur des choses, disons, futiles.

J'écarte la poussière d'un sort et j'ouvre les caisses une à une. Vaisselle inutilisée, robes de cérémonie mitées, dossiers financiers d'un autre siècle. Et puis, tout au fond d'une malle, un carton plus petit, plus léger, avec une écriture enfantine sur le couvercle. Affaires Poudlard.

Je l'ouvre par acquit de conscience.

Des cahiers. Des dessins. Un blason Serpentard découpé de travers dans du papier vert, collé sur un bristol, offert un jour de fête des pères que je ne me rappelle même plus avoir célébré. Je feuillette sans grand intérêt, jusqu'à ce que mes doigts s'arrêtent sur un cahier de deuxième année.

Sur la première page, un prénom tracé de cette écriture ronde et appliquée des enfants qui apprennent encore à former leurs lettres. Roman Blackbirds. Recouvert d'une ligne barrée d'un trait unique. Et au-dessus, dans la même écriture, un peu plus tremblée : Leta.

Examinons.

Une bêtise d'enfant, d'abord. Les élèves de deuxième année barbouillent leurs cahiers, c'est de leur âge. Un jeu, peut-être, un pari de dortoir, un prénom emprunté à un livre. Ou une punition recopiée. Ou l'écriture d'une camarade, une main étrangère qui aurait griffonné là par plaisanterie.

Bien sûr que non, je le sais déjà. Si seulement...

Le trait est unique. Net. Tiré à la règle ou tout comme. Un enfant en colère raye, hachure, déchire ; celui-ci a pris son temps pour bien barrer, et il a recommencé au-dessus dans le même axe, avec application. C'est une correction. Et l'écriture au-dessus est la même que celle du couvercle.

Je pose le cahier sur mes genoux et j'essaie de dater.

Deuxième année. Rentrée de septembre quarante-quatre, donc. Décembre quarante-quatre, le dîner chez les Clifford, Louka qui m'emmène à l'écart. Ma colère. Tout ce que j'ai hurlé ce soir-là en croyant être le premier informé d'une nouvelle fraîche.

Or ce cahier date de la rentrée. Peut-être d'octobre. Elle avait déjà tranché, seule, dans un dortoir, à douze ans, pendant que je vantais mon fils prodige à table devant des gens qui souriaient poliment.

Je m'assois. Pas sur quelque chose. Par terre, sur les lattes, entre deux caisses éventrées, tel un homme qui ne sait plus quoi faire de ses jambes. La poussière colle à mes manches. Je reste là un long moment sans penser à rien de précis, ce qui ne m'arrive pas, et la lumière de la lucarne se déplace d'un bon quart sur le plancher.

Les faits sont des adversaires désagréables. On peut discuter un homme, retourner un témoignage, acheter une opinion. On ne discute pas une date.

Ce n'est pas moi qui ai tenu cette plume. Ce n'est pas Louka. Ce n'est pas cette femme Oklavost, à qui j'ai écrit en son temps ce que j'avais à écrire. C'est une enfant seule dans une chambre, qui a corrigé son propre prénom avant que quiconque au monde ne le lui autorise.

Je me croyais l'auteur de cette histoire. L'affaire était close avant même que j'en ouvre le registre.

Je constate une gêne inhabituelle. Je ne vois aucune utilité à lui donner un nom.

Je referme le cahier. Je le repose dans la caisse, exactement à sa place. Je rabats le couvercle, je l'aligne sur les bords, je pousse la caisse contre les autres. Puis je recommence. Puis je recommence encore, et je m'aperçois que je viens d'aligner trois fois un carton qui n'en avait aucun besoin.

Je me relève. Les genoux craquent. Quarante-trois ans, et un grenier qui me le rappelle.

Je descends sans le cahier.

Ce n'est que le soir que je comprends pourquoi je ne l'ai pas emporté. L'emporter m'aurait semblé un vol de plus. Le détruire, un crime de plus. Alors je l'ai laissé là où l'enfant l'avait laissé, dans le noir d'une caisse, avec sa propre vérité écrite de sa propre main. Bien avant la mienne.

Il y a une chose que je n'avais pas prévue, dans ce métier ni dans cette vie : on peut saisir parfaitement une situation et découvrir qu'il est trop tard de sept ans pour que cela serve. Comprendre n'a jamais rien réparé.

Je n'en parlerai à personne. Certaines choses, une fois vues, ne se rangent nulle part.

Mercredi 10 mai 2051
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Cinquante jours.

Je ne les compte pas ; je les connais, la nuance est importante.

Cinquante jours que le siège de mon père est vide. Le Registre attend une désignation, la Chambre attend un nom, et je n'ai toujours rien transmis, parce qu'il n'y a rien à transmettre tant qu'une vieille femme n'a pas cessé de sourire quand on l'interroge. Ma mère a quarante ans révolus depuis longtemps, elle est l'épouse du patriarche défunt, la loi lui ouvre le fauteuil, et elle prend un plaisir manifeste à ne pas s'y asseoir. Elle ne réclamera rien. Elle veut simplement que je sache qu'elle le pourrait, et que je passe mes nuits à faire le calcul. Nous avons dû acter un décret sans même pouvoir faire parvenir le nom du votant.

Le calcul, précisément. Si je prends le siège, je rends le Secrétariat. On ne siège pas à la Chambre qui vote et au Conseil des sages qui applique ; les textes l'interdisent et, pour une fois, les textes ont raison. Rendre la Sécurité de la population sorcière, c'est rendre mes services, mes dossiers, mes accès. Une part de ce que je suis. Ne pas prendre le siège, c'est laisser vacante la place de ma famille au moment précis où les alliances se nouent pour l'élection de cinquante-trois. Deux mauvaises issues. Voilà de quoi j'hérite : un fauteuil qui me coûte tout ce que j'ai bâti seul, et une mère qui attend de voir lequel de mes bras je vais me couper.

Rémotto, lui, n'a pas eu à choisir. On lui a remis la Maison en état, et il l'a tenue.

En attendant, il faut occuper le terrain autrement. J'ai fait porter les premières invitations : la Maison donnera une réception le deux août, à la mémoire de mon père. Tout le Registre y est invité, les treize familles et leurs pièces rapportées, plus quelques figures utiles du Conseil. Le prétexte est irréprochable, la date choisie hors session parlementaire, et la liste des convives m'a demandé trois soirées de travail.

Un deuil se gère comme le reste. On le laisse s'installer, on le meuble, et le jour venu on invite les gens à venir constater par eux-mêmes que la Maison tient toujours debout. Il faudra que Leta y paraisse. Une famille qui présente son aînée est une famille qui n'a rien à cacher ; c'est aussi simple que cela, et je n'ai pas encore décidé comment je le lui ferais savoir.

La liste, en revanche, mérite d'être relue une dernière fois. Il y a des équilibres, et des déséquilibres, à respecter.



Je vais dire une chose que je ne dirai pas à voix haute.

Je n'ai rien fait contre cette enfant. Voilà ce que personne, sous ce toit, ne comprendra, et sans doute pas elle. J'ai hérité d'un nom que quatre siècles de gens plus durs que moi ont porté, et le jour où mon père a posé sa main sur mon épaule, il ne m'a pas dit qu'il m'aimait, il m'a dit que la Maison était désormais à ma charge. On ne discute pas une phrase comme celle-là. On la porte. J'avais vingt-cinq ans, une femme, un nourrisson dans les bras, et il a estimé que cela suffisait à faire de moi un homme.

Puis nous avons pris ce pays. Ce n'était pas une aventure, c'était une réparation : rendre la direction à ceux qui savent la tenir, et nous l'avons fait. Depuis, chaque matin, je décide de ce qui est permis à des milliers de gens et je le fais correctement. Personne ne me remercie. Personne n'a à me remercier. C'est un devoir, et un devoir n'est pas une chose dont on tire de la joie.

Alors quand une procédure a été ouverte sous mon toit, dans mon dos, verrouillée par une loi qui m'interdisait de la refermer, et qu'on m'a mis devant le fait accompli comme on annonce la pluie ; non, je n'ai pas ressenti de la haine. J'ai ressenti ce que ressent un homme dont on a forcé la porte. Et j'ai fait ce que je fais toujours : j'ai réparé. J'ai remis le dossier en ordre, j'ai fait disparaître une trajectoire qui aurait suivi cette enfant toute sa vie, j'ai livré au monde une jeune femme au parcours parfaitement lisse, inattaquable, que nul ne pourra interroger sur son passé.

Elle appelle cela un vol. Soit. Je n'attendais pas autre chose ; les enfants ne voient pas ce qu'on leur épargne, ils ne voient que ce qu'on leur retire.

Je n'ai jamais compris qu'on puisse refuser un héritage. Je découvre seulement cette année qu'on peut le rendre avant même de l'avoir reçu.

Et dans un dortoir, à douze ans, elle avait déjà barré son prénom.

Voilà la seule chose que je n'arrive pas à classer. Non pas qu'elle m'ait résisté, j'ai l'habitude de la résistance, c'est le climat naturel de ma vie. Mais qu'elle m'ait résisté avant. Avant la procédure, avant Louka, avant Oklavost, avant que j'aie eu la moindre occasion d'être un obstacle ou un père. Ce que j'ai gratté n'était pas la décision d'une gamine influencée par sa mère et une femme payée pour cela. C'était la sienne. Prise seule, en octobre, avec une plume et beaucoup d'application.

Un homme qui répare doit savoir ce qu'il répare. Et je ne suis plus tout à fait certain d'avoir su.



Reste le petit.

On me le remonte à sept heures, lavé, coiffé, et on vient le rechercher vingt minutes plus tard. C'est l'arrangement. Il grimpe sur le fauteuil face au bureau, il raconte des histoires de dragons dont je ne suis pas la moitié des épisodes, il pose des questions auxquelles il répond lui-même, et je l'écoute en signant mon courrier. Il ne semble pas s'en formaliser. Les enfants de cet âge parlent surtout pour vérifier qu'ils existent.

Je devrais éprouver davantage. On me l'a assez dit : Louka, avec des mots, ma mère avec des silences. Mais l'affection est une chose qu'on m'a apprise de la même façon qu'on apprend une langue morte : je connais les règles, je n'ai jamais eu à la parler. Mon père m'a formé, il ne m'a pas bercé, et j'ai la faiblesse de croire que cela m'a plutôt réussi.

Ce que j'éprouve à son égard porte un autre nom, et je ne vois pas ce qu'il y aurait d'indigne à le dire : de la responsabilité. Cet enfant est le seul membre de cette famille qui ne m'a encore rien pris. Il ne m'a pas contourné, il ne m'a pas jugé, il ne m'a pas écrit de convocation. Il joue. Il attend qu'on lui dise qui il est, et un jour on le lui dira.

Le Registre a déjà commencé, d'ailleurs. Le décret en a fait un Clifford, le nom d'une famille étrangère à la nôtre, une lignée que sa mère a quittée sans se retourner et qui ressuscite sur le papier par un article de loi que j'ai laissé passer. Nous l'appelons Blackbirds à table, à l'école, au village. Nous continuerons. Mais les registres ne se trompent pas et ils ne se lassent pas d'avoir raison : à sa première lettre de Poudlard, dans six ans, ce sera écrit noir sur blanc, et il faudra bien que quelqu'un lui explique.

J'ai étudié la question. Il n'existe aucune voie propre. On ne rectifie pas un nom sans rouvrir un dossier, et je ne rouvrirai plus jamais un dossier de cette maison ; c'est la seule leçon que j'aie tirée de mon ouvrage précédent.

Il me reste donc un fils qui n'est pas de mon nom et une aînée qui l'est malgré moi.

Je vois parfaitement l'ironie. Je ne la trouve pas amusante.



Un pas dans le couloir. Louka, sur le seuil, un dossier contre elle. Elle est étrange depuis des semaines, plus absente, comme quelqu'un qui refait un trajet dans sa tête. Elle est rentrée du thé de ma mère avec le teint d'une femme qu'on vient de condamner, et elle ne m'en a pas dit trois mots depuis.

"Tu devrais aller la voir. Line. Avant qu'elle décide toute seule."

"Elle a tranché le jour où elle a laissé traîner la question."

"Elle t'a laissé la place, Azur. Elle attend juste que tu la lui demandes."

"On ne demande pas ce qui vous revient."

Elle me regarde une seconde de trop.

"Elle a reçu Leta. Elle a reçu Leta et elle ne t'en a rien dit. Ça ne t'inquiète pas ?"

"Je trouve cela conforme."

Elle s'en va sans ajouter un mot. C'est ce que fait Louka depuis vingt ans : elle pose une chose sur le seuil et elle repart avant qu'on ait pu la lui rendre.



Ce matin, enfin, un corbeau d'Irlande. Je décachète avec l'économie de gestes d'un homme qui ne se précipite pas.

Le billet tient en deux mots et deux initiales. Samedi. L.B.

C'est en le retournant que je le vois.

Le cachet. Cire noire, et dans la cire, net, une frappe de presse : le corbeau aux ailes ouvertes.

Je repose le billet. Je le reprends.

Ce sceau ne s'emprunte pas. Il dort dans un coffre de l'aile ouest, sous la garde de la seule personne de cette maison qui décide encore de ce qui sort et de ce qui reste. Ma mère n'a pas prêté la cire des Blackbirds à ma fille : elle la lui a donnée, avec le nécessaire et la bénédiction.

Elle l'a reçue, elle l'a jugée, elle l'a armée. En six semaines, une gamine que cette famille n'a considérée que comme un embarras a obtenu de la douairière ce que je n'ai pas obtenu en quarante-trois ans : qu'on lui remette un instrument de la Maison sans contrepartie.

Et moi, pendant ce temps, j'attendais un courrier.

Voilà pourquoi le siège reste vide. Ce n'était pas de l'indécision maternelle, ni un caprice de vieille femme qui savoure son reste de pouvoir. Ma mère prenait son temps parce qu'elle attendait de voir qui, de mon aînée ou de moi, méritait qu'on lui ouvre la porte. Et elle a répondu avant que je pose la question.

Samedi. Elle fixe le jour, je fournis le salon. Et je ne m'assiérai pas en face d'une seule adversaire.

Le protocole, notre protocole, quatre siècles de protocole, joue pour elle : on ne discute pas un pli scellé du sceau de la Maison, on s'y rend. Elle ne m'a pas écrit en fille. Elle m'a écrit en Blackbirds, et ma propre mère lui a fourni la cire pour le prouver.

Le plus instructif dans cette affaire, c'est ma réaction. Je ne suis pas en colère. Je suis attentif. Il y a cinquante jours, j'avais en face de moi une gamine théâtrale qui menaçait à découvert dans un cimetière, sans preuve et sans plan. Une adversaire qui hait reste prévisible : elle veut vous voir tomber, et cela se calcule. Une adversaire qui apprend, non.

Rémotto aurait apprécié le spectacle. C'est très exactement ce qui m'inquiète.

Je pose le billet au bord du sous-main. Je le redresse d'un demi-centimètre. Je le redresse encore.

Il était déjà droit.

En retirant ma main, j'aperçois la poussière grise sur ma manche, celle du grenier, que six jours de brossage n'ont pas suffi à faire partir.

FSCM - 19 ans - Fille de papier.

Héritage VI PNJ Couronne
[IH]

Samedi, quinze heures deux. Le salon, le feu, Papa dans son fauteuil, Maman debout près de la cheminée, sa place de toujours, mi-présente mi-tapisserie, plus pâle que d'habitude. À l'étage, Pluton galope d'une pièce à l'autre en chantonnant une comptine de son invention ponctuée de bruits de dragon. Bon courage à celui qui doit le coucher ce soir.

Le feuillet du catalogue est posé sur la table basse, toujours plié en deux, exactement là où je l'ai laissé y a huit semaines. Mise en scène. Tout est toujours mise en scène ici, et pour une fois ça tombe bien : j'ai préparé la mienne.

Je m'assois sans y être invitée. Je pose ma main gauche à plat sur la table, le corbeau vers lui. Qu'il regarde.

Il regarde. Une demi-seconde, pas plus, mais je la vois passer et je la range avec les autres.

Tu as reçu mon pli. Alors soyons efficaces, c'est un mot que tu aimes. Je réponds pas à ton offre, je la remplace.

Il bronche pas. Maman a arrêté de respirer de manière audible. Là-haut, un "attrape-moi si tu peux !" étouffé traverse le plafond. Personne dans cette pièce lève les yeux, mais je sais qu'on l'a tous entendu.

Premièrement : Pluton. Le prénom fait bouger un truc, très légèrement, sur le visage de Papa. Il attendait Ruby, ou le poste, ou l'argent. N'importe quoi sauf ça. Je veux un droit de regard sur son éducation. Ses précepteurs, ses étés. Et surtout une chose, une seule, et tu vas l'entendre précisément : si un jour ce gosse s'avère différent de ce que la Maison attend de lui, en quoi que ce soit, je dis bien en quoi que ce soit, il sera pas "géré". Pas corrigé, pas gratté, pas monnayé. Jamais. C'est non négociable, et c'est la seule de mes conditions qui me rapporte rien. Difficile à retourner n'est-ce pas ?

Un silence. Il croise lentement les doigts.

Deuxièmement : Ruby. Ta reconnaissance, je la prends, elle sera reçue ici avec les égards qui lui sont dûs, c'est la moindre des choses et tu le lui dois, vous lui devez. Ta démarche auprès de ses parents, par contre : retirée. Définitivement. Ma vie privée est pas sur cette table, elle y reviendra pas, et si j'apprends qu'une seule noise ou argument a pris la direction des Everheart, notre arrangement entier prend feu. Je le fixe. On s'est compris ?

"Continue."

Ce qui est pas un oui. Je note, je range, je continue.

Troisièmement : le poste. Garde-le au chaud si ça t'amuse. Je finirai ma formation, je ferai mes preuves sur le terrain et je réussirai, avec ou sans le nom. La seule chose que tu choisiras, c'est laquelle des deux histoires s'imprimera un jour : "la fille Blackbirds a bâti seule", ou "la Maison a su reconnaître les siens". Ce choix-là, je te le laisse, en cadeau.

Voilà pour ce qui est de moi. Trois murs, bien alignés, bien solides.

Sauf qu'un mur, ça protège. Ça règne pas.

Alors je décolle ma main gauche de la table, très lentement, et je la retourne paume vers le bas juste devant lui. L'or accroche la lumière du feu. Je prends mon temps. Je veux qu'il ait le loisir de regarder cette bague aussi longtemps qu'il en aura besoin.

Et puis y a une quatrième chose. Celle-là, je la demande pas,

Maman fait un pas vers la cheminée, ou vers moi, je sais pas. Elle s'arrête.

Rémotto m'a légué la chevalière. Line m'a donné la cire, le nécessaire, tout l'atelier. Ni l'un ni l'autre m'a demandé mon avis, alors je vais faire pareil avec toi. Je pose l'index sur le bois de la table, une fois, comme on tamponne. À partir d'aujourd'hui, ce qui porte le corbeau porte ma main. Les actes de la Maison, les alliances, les engagements, tout ce qui doit faire foi devant le Registre et devant les douze autres familles. Tu veux sceller quelque chose au nom des Blackbirds ? Tu viendras me trouver.

Là, enfin, un truc bouge pour de bon dans son visage. Pas de la colère. Pire que ça. Il est en train de calculer, et je vois le moment exact où il trouve pas la sortie.

Prends le siège, prends-le pas, garde ton Secrétariat, fais ce que tu veux de ta carrière, ça te regarde. Mais le nom, sur le papier, c'est moi maintenant. Et le papier, dans cette famille, tu sais mieux que quiconque que c'est la seule chose qui compte vraiment. Et cette information n'a pas a être publique, je m'en fiche. Tu me l'as appris toi-même, il y a cinq ans, sans me demander mon avis non plus.

Je me cale dans le fauteuil.

C'est là que je réalise un truc, et ça me fait un froid bizarre dans le ventre : je viens de parler pendant cinq minutes sans une seule fois hausser le ton. Sans une insulte. Sans un tremblement. À dix-neuf ans, face à l'homme qui m'a effacée, j'ai la voix la plus calme de la pièce.

En mars, dans ce cimetière, je gueulais que je le détruirais. Aujourd'hui, je lui explique posément comment fonctionnera la Maison.

Je sais pas laquelle des deux versions de moi devrait m'inquiéter le plus.

Le silence retombe sur le salon comme la neige, jusqu'à ce que Papa décroise les doigts, très lentement, et que je voie arriver, à la façon dont il redresse le menton, le moment que redoutent tous les négociateurs du monde.

"C'est entendu. Presque tout est entendu." Un temps. "Il reste une chose. La troisième dont je ne t'ai pas parlé en mars."

Nous y voilà.

FSCM - 19 ans - Fille de papier.