Douairière
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La Demeure, aile ouest. Jeudi 13.04.51. 1ère année de @Leta Blackbirds à la FSCM. [♛] Présence en PNJ Actifs de Line. ... de cire... |
Jeudi, 9h54. Je transplane devant les grilles de la Demeure avec six minutes d'avance et une boule au ventre que je refuse de nommer.
J'ai étudié la convocation hier soir comme on étudie un texte de loi (il paraît que c'est aussi de famille ahah). Jeudi, dix heures. Le jeudi matin, Papa travaille au Conseil, séance immanquable. Ma grand-mère a pas choisi ce créneau au hasard ; rien est jamais au hasard dans cette famille, j'ai fini par piger la leçon. Line Blackbirds me reçoit dans le dos de son fils. J'ignore ce que ça veut dire, mais je range l'info tout en haut de la pile avec toutes les autres pensées que je ne fais que classer depuis ces derniers jours.
L'air est frais, avril hésite encore entre l'hiver et le reste. Un elfe m'attend au portail, pas Wimsey qui sert Papa et Maman, celui-là est plus vieux, que je n'ai croisé qu'en périphérie de mon enfance. Il s'incline et me guide sans un mot vers l'aile ouest. L'aile de Line. Celle où Papa met jamais les pieds, celle dont les couloirs sentent la cire d'abeille et pas le tabac froid. Grand bien m'en fasse, je déteste cette odeur. Je réalise, en comptant mes pas sur le parquet ciré, que j'y suis entrée que deux fois en dix-neuf ans. Cette Demeure, c'est un pays avec des frontières intérieures.
Le petit salon ouest est exactement ce que j'imaginais : haut plafond, sombre, impeccable, un feu modeste, deux fauteuils face à face autour d'une table basse en bois noir. Sur la table, un coffret. Contre le fauteuil de droite, une canne.
La canne de Rémotto. Celle dont on chuchote, dans la famille, qu'elle a jamais cessé d'être armée d'une baguette redoutable. Elle est là, posée contre le velours comme si son proprio allait revenir la prendre, je comprends parfaitement le message : dans cette pièce, le patriarche est pas tout à fait mort.
L'elfe me désigne le fauteuil de gauche et disparaît. Je m'assois. J'attends.
Dix heures passent. Dix heures cinq. Dix heures douze. Elle me fait attendre, forcément. C'est un message aussi, tout est message chez ces hautes gens, chez nous, souffle une petite voix que je fais taire. Je pose mes mains à plat sur mes genoux, gauche sur droite, le corbeau bien visible, et je décide que je regarderai plus jamais cette pendule. Le feu crépite. Quelque part dans l'aile, très loin, une horloge sonne le quart.
La porte s'ouvre.
Line Blackbirds porte le deuil comme d'autres portent une armure : noir strict, coupé net, pas un bijou hormis l'alliance. Soixante-douze ans et un dos que j'aurai jamais. Elle traverse la pièce sans se presser, s'assoit face à moi, arrange un pli de sa jupe, et me regarde enfin.
Longtemps.
Je soutiens. Je sais pas quoi faire d'autre, alors je soutiens ces yeux perçants. Que dire, cette femme est un mystère que l'on m'a toujours présenté comme un meuble solennel au bout des tables.
"Vous êtes venue," dit-elle enfin. "Bien."
