Berlin La peau a une mémoire

Derrière tous les mouvements que faisait Niall, il y avait ceux de Fabio. Ils étaient discrètement observés et faisaient sourire intérieurement l'Irlandais. Ainsi, il y avait eu celui qui l'avait protégé des regards de Moldus, celui qui avait regardé la carte à ses côtés et maintenant celui qui s'était approché près de l'étagère. En somme, les mouvements de l'Egyptien apaisaient le sorcier.

– Impossible de regretter de t'avoir emmené, répondit-il à son tour en quittant son livre des yeux pour aller chercher ceux de l'Egyptien, un léger sourire aux lèvres.

Et à choisir entre un livre sur les runes et Fabio, Niall avait assez de cohérence en lui pour choisir Fabio. Peu importe le livre, d'ailleurs. Et à la proposition que le sorcier fit après, il était clair que Niall choisirait encore Fabio. Cette proposition, d’ailleurs, l'avait fait sourire davantage ; à tel point qu'il avait presque reposé machinalement le livre pour rester encore un peu plus longtemps dans les yeux du sorcier ; mais évidemment, le livre n'avait pas été reposé et Niall avait fait fuir son regard vers le comptoir mentionné. Il hocha alors la tête à la proposition de Fabio, le laissant ainsi les annoncer à la réception et l’observa encore quelques secondes avant de revenir à son livre.

Lui lire quelques passages ? Si l’idée plaisait au libraire, il ne pouvait s’empêcher de penser à la perte de contrôle que la tâche impliquait. Alors ses yeux parcoururent les quelques livres à disposition, du moins ceux qu’il pouvait comprendre, et en un choisit un, après avoir bien trop hésité.


* * *


Niall avait beau se dire qu’il était à Berlin, qu’il était là pour son travail, qu’il ferait mieux de visiter et d’apprendre, tout ce qui l’importait était l’homme assis en face de lui. Chacun de ses sourires perdus, ceux qui chutent vers le sol lorsque le regard devient trop fort, se voyaient protégés par l’excuse parfaite que Niall était heureux de découvrir Berlin. Un Berlin qui portait le nom de Fabio. Ainsi, derrière ce nom, Berlin n’existait plus.

— Un café, s’il vous plait, demanda-t-il dans ces quelques mots d’allemand qu’il avait appris des livres de langues que proposait Fleury & Bott.

Niall posa sa main sur le livre qu’il avait choisi plus tôt et le fit glisser jusqu’à Fabio, en un sourire joueur.

— Devine, lâcha-t-il enfin après avoir plongé son regard dans celui qu’il ne pouvait qu’imaginer interrogateur. Devine pourquoi je l’ai choisi.

L’Irlandais proposait un jeu difficile pour l’Egyptien. Le livre devait avoir plus d’une centaine d’années, ne portait pas de nom d’auteur connu — d’ailleurs, Niall n’en avait jamais entendu parler — et n’était ni un livre sur les runes, ni un essai sur un thème qui aurait pu l’instruire. En somme, un roman assez classique sans couverture décorée, et étant clairement passé entre les mains de nombreux propriétaires.

Berlin La peau a une mémoire
– Einen Tee bitte*, demanda Fabio dans un allemand hésitant, se calquant à la boisson près sur les mots qu’avait employés Niall pour sa propre commande.

Et comme son modèle n’avait rien demandé d’autre, Fabio ajouta en anglais :

– And a piece of Streuselkuchen**, tout de même capable de soutenir le regard du serveur pour ce dernier mot allemand qu’il avait répété en boucle dans sa tête dès qu’il avait vu l’homme s’approcher de leur table, bloc-notes en main, afin de pouvoir l’énoncer sans avoir à déchiffrer la carte au beau milieu de sa phrase. Il ponctua sa commande par un sourire, espérant que le serveur avait compris. Celui-ci hocha la tête et griffonna quelque chose sur son carnet avant de s’éloigner. C’était probablement bon signe et l’attention de Fabio revint à Niall. Resta sur Niall lorsque celui-ci lui demanda de deviner le choix de son livre. Y demeura lorsque Niall fit glisser l’ouvrage sur la table jusqu’à lui, un sourire léger naissant sur ses lèvres tandis qu’il tendit à son tour les mains en avant pour réceptionner le livre. Les paumes posées sur la couverture, le regard de Fabio s’attarda deux secondes de plus sur Niall.

Puis Fabio battit des cils et ses paupières s’abaissèrent sur un regard à présent rivé sur le fameux objet. Le titre ne lui disait rien, le nom de l’auteur tout aussi peu. Très rapidement, il vint à la conclusion qu’il n’avait pas la moindre idée de la réponse à l’énigme de Niall. Alors son sourire s’élargit. L’esprit et les intentions de l’Irlandais lui avaient toujours paru incertaines, imprévisibles et surprenantes. Il avait peu d’espoir de trouver la solution, aussi, un humble “je ne sais pas” aurait été une réponse tout à fait honnête. Pourtant, Fabio poursuivit sa désespérée enquête. Il tourna de quarante-cinq degrés l’ouvrage entre ses mains pour inspecter le dos, puis une nouvelle fois pour découvrir la quatrième de couverture. Visiblement désireuse de maintenir le mystère, elle n’avait aucun résumé à lui proposer. L’Egyptien reposa le livre de Niall droit devant lui sur la table, mais il n’avait pas encore fini. Il sentait que Niall l’observait et ainsi, il prenait son temps. L’exercice devait être réalisé correctement. Du bout des phalanges, il parcourra la couverture. Bien qu’ancien, le livre n’avait aucun relief ornemental à lui proposer et ce qu’il sentait sous ses doigts n’étaient que les écorchures et griffures que le temps lui avait fait encaisser. Que le libraire s’intéresse aux romans anciens ne l’étonnait pas vraiment, mais pourquoi ?

Le serveur passa leur apporter deux tasses fumantes ainsi qu’une petite assiette en porcelaine aux motifs floraux au centre de laquelle trônait une tranche gâteau de forme carrée qui évoquait une version allemande d’un crumble. L’assiette avait été posée au centre de la table entre les deux sorciers, probablement parce que sa place habituelle devant celui qui l’avait commandée était occupée par un livre, mais concentré sur sa tâche, Fabio ne l’avait pas remarqué.

Au lieu de cela, il ouvrit le livre posé devant lui, qui grinça dans un soupir légeravant de dévoiler une page jaunie par le temps. Fabio découvrit le même titre et le même nom inconnu qu’il avait lu sur la couverture. Comme pour le narguer, les lettres noires lui rappelaient qu’il n’avait toujours aucune idée de ce que Niall voulait lui faire devenir. Peut-être devait-il tourner la prochaine page et se plonger dans le premier chapitre ? Ou alors était-ce tricher ? Il releva les yeux, remarqua sa boisson et pour la première fois depuis ces dernières minutes, lâcha le livre afin de récupérer la tasse.

– Je crains ne pas encore te connaître aussi bien que je l’aimerais., lâcha-t-il avant de plonger dans le liquide ambré pour en prendre une longue gorgée, sa boisson constituant une bonne excuse pour ne pas regarder Niall dans cette affirmation qui admettait sa défaite et peut-être autre chose encore.

Son regard resta un instant accroché à la part de gâteau qu’il remarqua être flanquée non pas d’une, mais de deux petites fourchettes (ce qui justifiait probablement également sa position au centre de la table), puis remonta jusqu’au visage de Niall.

– Tu m’accordes un indice ?, demanda-t-il finalement en reposant sa tasse sur sa soucoupe dans un tintement léger.

710
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* Un thé, s’il vous plaît
** Et une part de Streuselkuchen (gâteau allemand ressemblant à un crumble)

Fab’ulous • #583400

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Les yeux de l'Irlandais n'avaient jamais autant détaillé l'homme en face de lui. Fabio lui offrait une dizaine de raisons de sourire – bien qu'il luttait encore contre la majorité d'entre elles – et Niall sentait qu'il perdait les fondations de ce qu'il protégeait depuis longtemps. A chaque inspection, à chaque mot qu'il prononçait et à chaque intonation qu'il prenait ; la finalité n'avait presque plus d'intérêt tant le chemin plaisait au libraire.

Entre la commande que Fabio avait passée, la défaite déclarée d'une façon que Niall n'avait pu accueillir autrement qu'en souriant et la demande d'obtenir un indice, l'Irlandais reprenait la devinette. Même si le gâteau commandé plus tôt trônait au milieu de la table, que les deux fourchettes auraient pu rapprocher les deux hommes – car oui, Niall aurait aimé savoir si Fabio était de ceux qui piquaient leur fourchette dans le gâteau en premier ou de ceux qui laissaient le dernier morceau abandonné sur l'assiette ; ou peut-être les deux –, la pâtisserie avait été toutefois mise de côté. A la place, sa main gauche était venue se poser à nouveau sur l'ouvrage au centre de l'énigme et l'avait ouvert en souriant à l'Egyptien.

— Si tu ne trouves rien en apparence, alors il faut oser creuser.

Son buste qui s'était penché par dessus la table avait mis quelques secondes avant de revenir à sa position initiale, laissant ensuite Niall plonger sa main droite dans une poche de sa veste, pour en sortir un marque-page. D'apparence tout aussi banale que le livre qui les attendait, l'objet avait été à son tour posé sur l'ouvrage, après que son regard avait rapidement inspecté les alentours.

Si la phrase énoncée plus tôt n'avait rien d'anodine pour Niall, l'objet précieux qu'il venait de lui glisser suivait cette même logique. Il n'y avait plus d'Allemagne entre les deux, il n'y avait qu'une clé que l'Irlandais venait d'offrir et de déposer entre les mains de l'Egyptien. Et s'il ne parvenait pas à se servir de ce marque-page, Niall n'aurait qu'à le replacer d'où il venait et à fermer le livre.

En attendant le premier geste de Fabio ou sa première réaction, Niall fit pivoter son regard vers l'assiette et attrapa sa fourchette. Pour le sorcier en face de lui, il ne savait pas, mais lui, il était bien de ceux qui piquaient leur fourchette dans le gâteau en premier.

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Aller au-delà des apparences et oser creuser, lui glissa Niall en guise d'indice. Fabio hocha la tête : ainsi, ouvrir le livre pour regarder à l'intérieur n'était pas tricher. Curieux, il observa l'Irlandais sortir un marque-page de sa poche pour le poser sur le livre. Quel étrange endroit pour un marque-page, songea Fabio. Après tout, un marque-page était fait pour être glissé entre les pages... était-ce donc à lui d'en choisir une ? La tête pleine d'interrogations, il les garda cependant pour lui, déterminé à résoudre par lui-même l'énigme que le sorcier lui avait donnée.

Tandis que Niall attrapa une fourchette pour la planter dans le gâteau que le serveur du café leur avait amené, Fabio tendit la main pour faire glisser le livre – marque-page compris – jusqu'à lui. Le parfum de pâtisserie récemment sortie du four, mêlant les notes fruitées de la pomme cuite à celles chaudes et épicées de la cannelle, était alléchante, mais il avait un défi à résoudre, aussi il se remit au travail et ouvrit la couverture du mystérieux ouvrage.

Du regard, il survola des pages au hasard, lut quelques phrases de façon isolée, détachée, feuilleta, recommença. Finalement, il ouvra le livre à la page treize. Certainement y avait-il dans ce geste une forme de superstition ; du moins se raccrochait-il à ce nombre qui était le jour de son anniversaire – quant bien même celui ne lui importait pas spécialement – comme bouée lorsqu'il ne savait pas sur laquelle de ces nombreuses pages s'arrêter. Fabio posa le marque-page sur la page et leva le regard en direction de Niall comme pour y chercher de l'approbation, ou toute forme de réaction lui confirmant qu'il était sur la bonne voie. Lorsqu'il baissa à nouveau les yeux sur le livre ouvert devant lui... l'Egyptien sourit. Entre les lignes et dans la marge étaient apparues des annotations auparavant invisibles. À en juger par les écritures, plus d'une main avait griffonné ses remarques et commentaires sur la page et Fabio s'amusa un instant à déchiffrer certaines des inscriptions plus ou moins facilement lisibles. Puis, il réalisa que malgré la découverte, il n'était pas encore venu à bout de l'énigme. Il avait la clé, mais encore fallait-il formuler une réponse.

Détachant le regard du livre, Fabio releva les yeux vers Niall. Niall. Niall, pourquoi avait-il choisi ce livre rempli d'annotations effacées ? Effacées par le temps ? Effacées volontairement ? Le regard de Fabio plongea dans celui de son vis-à-vis comme si cela lui permettait de mieux le sonder. Au bout d’une dizaine de secondes qui lui parurent bien plus longue, il répondit finalement :

– Est-ce que le libraire est intrigué par ce que d’autres lecteurs et lectrices ont pu penser avant lui ? Est-ce que tu aimes accéder à la mémoire des livres et celui-là – Fabio désigna le livre devant lui – en a une très riche ?


483 Mots soulignés : ink’tober + défis EEC

Fab’ulous • #583400

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S'il y avait une chose que Niall remarquait lorsque les yeux de Fabio s'abaissaient vers le livre, c'étaient les secondes. Les secondes s'allongeaient, prenaient leur temps, offraient à l'Irlandais une vision différente du sorcier. Tout semblait passer aussi lentement que s'il avait lancé son sort habituel. Alors pour une fois, l'Irlandais profitait, admirait, ressentait et souriait. Sa main était venue soutenir sa joue et l'homme ne pensait plus à vérifier autour de lui. Il se prenait le cœur dans la tornade égyptienne et se laissait faire. Fabio tournait les pages dans un ralenti presque douloureux, si intense que Niall sentait son regard ne plus faire aucun effort pour suivre autre chose que les yeux bleus du sorcier. Le livre n'existait plus, les pages et leurs messages cachés n'avaient plus aucun intérêt, et le temps non plus.

Seul l'homme en face de lui semblait accaparer toute son attention. Et ce, même lorsque celui-ci releva les yeux vers lui. Niall n'avait pas bougé. Il n'y avait plus de gêne, plus d'inquiétude, plus de peur ; il n'y avait que sa douceur et l'Irlandais s'en emplissait, jusque dans toutes les tonalités de sa voix. Voix qui, d'ailleurs, faisait élargir le sourire du sorcier encore bien davantage. Si bien que sa voix prit une voie quelque peu enjôleuse, sans qu'il ne décide de s'y arrêter.

– Le libraire est intrigué par beaucoup de choses, répondit-il sans s'intéresser au livre dont il était question. Il laissa passer quelques secondes pour s'assurer que Fabio comprenne bien ce que Niall était en train de faire, et il reprit l'objet des mains, non sans poser ses doigts sur ceux de l'Egyptien, et ramena le livre devant lui. Je crois que c'est, en effet, ce qui m'intéresse le plus. Chercher les traces du temps. Des hommes. Et étonnamment, je n'en laisse jamais dans les livres que je lis.

Niall récupéra le marque-page, le plaça sur ce que Fabio venait d'observer avant lui et sourit tout en les découvrant. Mais comme ce n'était plus le sujet, il s'en désintéressa rapidement pour revenir au principal. Il récupéra le marque-page et observa Fabio à travers celui-ci.

– Qu'est-ce que je verrais de toi que les autres ne voient pas, Fabio ?

Et il restait là, les yeux gris derrière la partie transparente, à attendre d'y voir les inscriptions de l'homme si mystérieux apparaître.