Ni sommeil ni répit
La chambre étudiante d'Alaska n'était pas grande, mais elle avait fini par lui ressembler. Des piles de livres montaient le long des murs, un tableau de liège débordait de coupures de la Gazette du Sorcier, et sur le rebord de la fenêtre, une rangée de tasses vides qu'elle oubliait toujours de rapporter aux cuisines.
Le concours littéraire commençait le lendemain et allait durer tout le week-end. Deux jours et deux nuits pour composer une production et la rendre à temps, c'était un challenge difficile où Alaska s'était mis en tête de ne pas dormir de tout le week-end.
C'était le seul moyen, pensait-elle.
Car dormir c'était aussi des heures perdues... Des heures qu'elle aurait pu passer à écrire, à corriger, ou à reprendre une phrase. Enfant, sa mère disait qu'elle avait trop de vies à vivre pour une seule journée, et Alaska ne l'avait jamais démentie. Cette fois, elle voulait rendre une production parfaite et dans les temps, alors le sommeil attendrait bien la fin du week-end.
Il lui fallait de quoi tenir debout deux jours et deux nuits d'affilée, et pour ça elle avait pensé à la potion de l'Oeil Vif. Elle avait donc poussé son bureau contre le lit pour faire de la place, et posé au centre de la pièce le petit chaudron de cuivre qu'elle traînait depuis Poudlard.
Elle aimait ça, les potions. On la croyait tournée uniquement vers le journalisme et les articles, c'était vrai, mais incomplet. En réalité, Alaska se passionnait pour tout, sans distinction : la littérature, les sortilèges, les langues, la botanique, mais aussi la divination.
L'étudiante disposa ses ingrédients sur le bureau. Il y avait ceux qu'elle avait trouvé facilement, achetés chez l'apothicaire du Chemin de Traverse : le ginseng, les racines, les crochets de serpents et les dards de billywig scellés dans un flacon.
Puis il y avait la poudre de topaze. Celle-là venait d'ailleurs, c'était l'ingrédient rare acheté au marché noir, auprès des lascars. Alaska tint un instant le petit sachet de contrebande entre ses doigts, dont la couleur de la poudre accrochait la lumière des chandelles.
Il y avait là une contradiction qu'elle assumait sans trop y penser, car elle enquêtait sur les lascars du marché noir. Elle voulait percer leur identité, écrire un jour l'article qui les sortirait de l'ombre, et pourtant elle continuait de leur acheter leur marchandise, semaine après semaine, comme leur cliente la plus fidèle. En réalité chaque achat lui offrait une occasion de plus : un visage entrevu sous un capuchon, une façon de compter les mornilles, un petit tic. Un homme se trahit toujours par ce qu'il croit insignifiant. Tandis qu'elle repartait avec son sachet, elle repartait aussi avec un morceau de plus des portraits qu'elle assemblait peu à peu.
Mais autant être honnête, elle achetait aussi parce que la marchandise était bonne. Cette poudre de topaze était d'une pureté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs, et la potionniste en elle n'y résistait pas. L'enquêtrice avait ses raisons, la passionnée avait les siennes, et chez Alaska, les deux avançaient toujours du même pas. Elle n'avait jamais su séparer ses envies, qui se nourrissaient les unes les autres.
C'est ainsi qu'elle se mit au travail.
L'eau dans le chaudron frémissait déjà. Elle y jeta d'abord le ginseng émincé, et la potion vira à un jaune trouble... Sept tours dans le sens des aiguilles d'une montre qu'elle compta à mi-voix, puis les dards de Billywig, les crochets de serpents et autres ingrédients. E enfin la poudre de topaze, versée pincée par pincée, pas un grain de trop.
Elle en fit bien plus qu'il n'en fallait. Mais mieux valait une bonne réserve pour les mois à venir, entre les examens et le travail à la Gazette... Alaska remplit donc une petite rangée de fioles, qu'elle aligna dans son tiroir de bureau.
Le week-end du concours lui appartenait.
Strangulot du lac noir. En glissant je viens, en rusant je vaincs, le sommet j'atteins !
20 ans - Présidente du club de débat au campus Magifac
