10 mars 2022, 16:55
 ++  La passerelle de transition  K.L 
Sur la feuille, tout semblait faux. D'un physique parfait, l'Aube prenait forme sous les traits les plus artificiels qu'ils soient – comme si elle refusait de se faire le portrait. Mouvante, elle se jouait des pièges que lui tendait l'artiste voulant capter ses infimes détails qui la rendait insaisissable. Ses yeux valsaient entre le ciel rougeâtre et le papier, corrigeant sans cesse les couleurs qui semblaient lui rire au nez. Elle cligna mainte fois des yeux, réflexe stupide lorsque l'on reste insatisfait de ce que nous offre notre vue. En proie à une vague de découragement, elle laissa pour une poignée de minutes ses crayons joncher le sol. Son regard se posa directement sur le Ciel dont les teintes n'étaient déjà plus les mêmes, et elle le fixa, cherchant quelque chose qui se dérobait sans cesse à sa vue – ou peut-être qui n'existait pas. Interrogateur, son regard soufflait à l'Aube de se dévoiler, de se montrer enfin à elle, et de ne plus se cacher derrière ses mascarades. *Mais parle-moi bon sang*. Elle attendit un signe, un murmure silencieux, que l'Aube l'effleure, qu'elle se rapproche, mais la seule chose qu'elle perçut dans le Ciel fut un sourire énigmatique – promesse de retrouvailles pour une prochaine fois.

*Non !*. Un instant, elle avait vu l'Aube statique, mais celle-ci s'était adressée à elle pour mieux lui dire au revoir. Que s'était-il passé ? Tout se passait pourtant si bien avant que... *avant qu'l'autre conne débarque*. Si, malgré ses dires, il était resté une once de pitié dans son cœur, celle-ci avait fuit la tempête en une fraction de secondes.
La Rouge ne pensait plus qu'à la fille aux cheveux de feu. Si elle y avait vu une flamme capable de transpercer le noir, elle n'y voyait plus qu'un feu destructeur, reflet de sa propre colère. Au début, elle s'efforça de se contenir ; il lui fallait réprimer à tout prix ses pulsions vengeresses. Elle se rendit vite compte qu'elle n'y arriverait pas, et le mépris qui apparaissait dans les yeux de l'autre ne faisait qu'aviver l'ampleur de ses reproches.

Elle aurait tant aimé pouvoir rester de marbre à cette fille qui semblait défier tout les codes de la bienséance. Rester froide, étouffer sa colère et son mépris pour cet individu qui ne semblait pas doté d'un quelconque sens du respect, mais l'Aube avait rendu la chose impossible. En mettant à bout sa patience, elle avait raviver toute la violence des émotions qui étaient restées enfouies durant tout ce temps. Pourtant, il ne restait plus de barrages assez solides capables de retenir une telle avalanche. La deuxième année prenait son temps, certes, mais c'était comme reculer pour mieux sauter – attendant avec impatience le moment où elle verrait l'expression de la Bleue se défaire, écrasée.

Bientôt, elle ne se retiendrait plus. Elle laisserait couler la colère qu'elle sentait déjà frémir au bout de ses doigts, et elle frapperait *le plus* fort. Rien ne suivrait ; ni phrases, ni remords – juste un terme à cette mauvaise rencontre.
Elle l'aurai mérité.
C'est vrai, elle lui avait volé l'Aube., allant même portée atteinte à son calme d'ordinaire si intransigeant.
Et elle allait *payer*, elle n'avait plus que ça à l'esprit. Et pour cela, quoi de mieux que de la Magie pour qu'elle puisse ressentir pleinement ce qu'elle a ressentit ? Un sort ferait parfaitement l'affaire, elle verrait lequel lorsque le moment serait venu.

Soudain, est-ce parce qu'elle avait senti qu'un déferlement était à venir, l'autre se leva, et tourna les talons au bout de quelques secondes. *Nan, Reviens !*. Aussi vite que possible, la Rouge se leva pour mieux la regarder partir. Son départ fut presque aussi douloureux que celui de l'Aube. *Quelle lâche* se disait-elle, mais en réalité elle savait qu'il s'agissait sûrement de la décision la plus sage à prendre. Mais cela, elle ne pouvait l'entrevoir – cela lui était inconcevable. L'Autre avait fui, elle avait sûrement honte, mais ce n'était pas suffisant. Elle voulait lui faire du mal elle-même, qu'elle se rende un peu compte de ce qu'elle avait engendré. *J'la hais*.

Soudain, le souvenir des premiers instants de la rencontre lui transperça le cœur – brisant sa colère que rien ne semblait pourtant pouvoir arrêter. Celui de la fillette encore assoupie proférant des mises en gardes et celui de la fille aux cheveux de feu en proie avec elle-même. Celui de quelques paroles balancées au vent sans queue ni tête, et puis, enfin, celui du tout début. Elle, l'Aube, le silence, la solitude. Dès l'instant où l'Aiglonne était entrée, elle avait perdu les trois et s'était elle-même égarée. Elle venait de retrouver le silence et la solitude, alors pourquoi ne pourrait-elle pas se retrouver elle-même ?
La fille calme, la fille impassible, la fille indifférente ; ces facettes de sa personne, elle les avait assoupies progressivement lorsqu'il avait été question de pitié – oui, tout avait bien commencé de là. Elle voulait trouver une excuse à l'autre fille, rien que dans l'espoir de calmer sa colère, de réfréner son envie de courir après la Bleue, et de lui envoyer un sort – déjà l'envie de se saisir de sa baguette démangeait ses doigts crispés. Pourtant, cette énième conclusion ne venait que renforcer ses certitudes. Ce n'était pas la Rouge qui avait lancé le fameux thème de la pitié, ce n'était pas non plus la Rouge qui s'était plaint d'avoir mal, pour on ne sait quelle raison.

Un bout de papier jonchant le sol attira son attention. Elle n'avait pas eu l'impression de le voir lorsqu'elle était arrivé. Elle s'approche à pas lents, comme si elle redoutait ce qui se trouvait dessus, et le regarda de haut d'un air supérieur. Rapidement, elle conclut que ce papier appartient – *appartenait* à la troisième année. Presque aussitôt, elle se retourna. La vie de l'autre folle, elle n'en avait que faire. Le contenu du papier ne la regardait pas, et ne l'intéressait pas le moins du monde. Pourtant, sa tête pivota su son coup de façon à pouvoir gardé dans son champ de vision le papier.

*Et si c'était précieux ?*. Il serait dans ce cas fort fâcheux que ces documents peut-être confidentiels tombent entre de mauvaises mains. La Bleue aurait sûrement envie de les retrouver. Ou peut-être les avait-elle laissé là pour tenter de s'en débarrasser discrètement. De nombreux scénarios s'ouvraient maintenant à elle, mais en aucun cas elle ne songeait encore à laisser sur place ces pièces à conviction. Dans sa tête, ses différents points de vue se battaient. Il était alléchant de s'en saisir et de le lire – pour découvrir des faiblesses et mieux la briser ? – mais cela signifierait abandonner tout espoir d'une future paix entre elles. D'un autre côté, la Bleue ne risquait pas de l'apprécier non plus si elle venait lui ramener quelque chose qu'elle avait tenter de fuir. Et puis mince *j'en ai rien à foutre de si elle m'aime ou pas*. En proie à une violente impulsion, elle se saisit du papier, et le déplia d'un geste sec.

Ses yeux s'arrêtèrent sur la première ligne "Coucou Kyana", c'était donc cela sont nom. Elle décida de s'arrêter là, la culpabilité d'en avoir trop vu stoppant sa lecture. Si certaines personnes l'aimaient apparemment suffisamment assez pour lui écrire, c'est qu'elle ne devait pas être toujours ainsi. La deuxième année s'accorda à laisser à l'avenir le pouvoir de la surprendre sur cette fameuse Kyana, à qui elle pouvait difficilement en vouloir pour son instabilité. Si elles se recroisaient, alors la Rouge lui rendrait probablement sa lettre. Sinon, elle attendrait que la Bleue vienne la chercher.
Elle fourra la lettre dans sa poche, et partit sans songer à la suite.


~ FIN ~


Si cela peut te rassurer, ne t'en fais pas ; le temps où je me souciais des retards me semble bien loin ...
Un grand merci à toi pour cette belle Danse, j'accepte avec plaisir la suivante ! <3

Septième année RP, puzzle sans cadre ⊱ fichefiche PRs