Toi, moi et le silence Solo

Entre deux discussions, entre deux regards froids lancés par Zakary et un vague échange infructueux avec une maman qui me parait plus froide que jamais, je parviens à m’approcher de papa pour lui chuchoter au creux de l’oreille le titre d’un ouvrage que j’ai en tête. À son regard étonné, je réponds :

« Un vieux bouquin sur la divination. Je sais que tu l’as dans ta boutique. Araya adore cette matière, me demande pas pourquoi. »

Puis je m’éloigne rapidement pour ne pas avoir à supporter le regard fier qu'il pose sur moi.

Finalement, je n’échange que très peu de mots avec Natanaël et Zakary. Si c’est plutôt normal pour le premier ça l’est moins pour le second. J’avais une bonne relation avec Zak ces dernières années mais je sais qu’il attend de moi que je m’excuse. Il me l’a dit dans l’un de ses hiboux : « Je n’ai pas envie de discuter avec une personne incapable de s’excuser de ses mauvais comportements ». Il continue malgré tout de m’envoyer des courriers de temps en temps ; dois-je donc en conclure qu’il est prêt à discuter avec moi, tant qu’il peut à outrance me reprocher tout ce que je suis ? J’aimerais bien pouvoir affirmer que je me réjouis qu’il me fasse la tête aujourd’hui et qu’il reste loin de moi, que cela m’épargne ses remarques blessantes, mais la vérité c’est que sa réaction me blesse.

Quant à maman, elle vient m’adresser la parole en tête pour la première fois quelques minutes avant qu’il ne soit l’heure de rentrer à Poudlard. Elle attend que mes frères s’éloignent. Ils le font si rapidement, en apportant papa et Araya dans leur sillage, que j’ai l’impression qu’il s’agit d’un coup monté.

Nous marchons côte à côte. Elle est plus grande que moi, maman, tout en finesse et en élégance. Ses talons claquent sur les pavés. Le son me fait grimacer, évidemment ; il me rappelle le bruit d’autres talons. J’ai du mal à me tenir près d’elle mais je m’efforce de cacher mon malaise en observant les stands devant lesquels nous passons. Ses lèvres pincées m’agacent, tout comme son visage marqué de quelques rides et ses pommettes saillantes. Plus elle vieillit, plus elle me rappelle une autre femme. Elle m’agace encore plus pour cette seule raison.

« Est-ce que tes révisions pour les ASPIC se passent bien ? »

Quel sujet, maman ! Toi qui me connais si bien tu dois avoir deviné la réponse, non ?

« Oui. »

Un ange passe.

« Et à la Nouvelle Sainte Mangouste, ça va ?
Oui. »

Fort bien. Cette conversation est d’une inutilité sans nom. J’envie mes frères qui s’esclaffent à quelques pas de nous. Je commence à accélérer le pas pour les rejoindre mais à peine commencé-je à me hâter que…

« Attends. »

Ce mot à le même effet que si elle avait posé une main sur mon épaule : je m’immobilise et brave son regard. Je me bricole à toute vitesse un masque revêche que je lui présente car je suis persuadée qu’elle va me faire des reproches. Son regard est particulièrement froid et distant. Je me demande s'il a toujours été ainsi et que je ne le remarque que maintenant ou si quelque chose a changé dans sa façon de me regarder. Elle m’observe avec sévérité, le menton bien dressé, la bouche pincée.

« Tu ne comptes pas t’excuser ? »

Voilà, le couperet tombe ; mon cœur subit un grand soubresaut. Je lance inutilement un regard vers Araya : elle ne regarde pas et ne risque pas d’entendre. Mais tout de même, c’est gênant…

« Maman, commencé-je en évitant son regard, on peut pas en parler plus tard ?
C’est une question simple, Aelle. Il te suffit d’y répondre. »

Je me mure dans un silence que je ne contrôle pas. Je sens les vagues qui montent en moi, les mêmes qui m’ont forcée l’été dernier à quitter la maison en claquant la porte, départ sur lequel maman a posé le mot fugue. J’ai dix-huit ans, bordel ! Pourquoi se croit-t-elle le devoir de me faire la leçon ? Je déteste ça ! Je déteste me sentir comme une enfant, être traitée comme une gamine ! Je me sens coincée dans mon corps et Araya commence à jeter des regards dans ma direction. Je te déteste, maman. Je te déteste quand tu me parles de cette manière, que tu me regardes avec cette sévérité. Je te déteste quand tu me rappelles une autre femme pour laquelle j’éprouve des choses bien différentes de ce que toi tu me fais ressentir. Je déteste toute cette journée.

« Je pensais que tu l’aurais fait dans l’un des rares courriers que tu as écrit à ton père, continue-t-elle d’une voix froide. Trois mots, cela n’aurait pas été si compliqué, non ?
Ça aurait été toujours plus que le nombre de mots que toi tu m’as écrit ces quatre derniers mois, c’est sûr. »

La réplique venimeuse m’a échappée et je la regrette aussitôt. Un sourcil se dresse sur le front de maman. Je détourne les yeux, honteuse d’avoir sous-entendu que j’aurais aimé qu'elle m’écrive davantage. Le pire c’est que ce n’est pas exactement vrai : ça m’a paru facile sur le coup de l’attaquer sur ses manquements en tant que mère.

Un sourire sans joie lui étire les lèvres. J’ai peine à le regarder car je le connais bien, ce sourire. Si papa est du genre à se laisser attendrir par ce genre d’attaque qui l’aurait aussitôt fait culpabiliser, c’est loin d’être le cas de maman.

« Ton incapacité à te remettre en question te perdra, souffle-t-elle d’une voix très basse.
Je tiens ça de ma mère, à ce qu’il parait. »

À mon tour de lever le menton pour la regarder bien en face et la défier avec une impertinence que je ne me suis jamais permise avec elle — le risque qu’elle me ramène à la raison avec une punition d’une dureté implacable a toujours été trop grand. Mais désormais, que peut-elle faire ? Je suis une adulte.

« Continue donc de jouer à ce petit jeu-là, conclut-elle avec un sourire glaçant. En attendant, ne te plains plus de ne pas recevoir de nouvelles de moi si tu refuses de nous présenter tes excuses. Allez, ordonne-t-elle tout à coup en revenant vers le groupe, allons poursuivre cette mascarade. »

La dernière phrase a été prononcée les dents si serrées que je devine que cet échange la trouble autant que moi. Et que la colère qu’elle ressent doit être aussi forte que la mienne. Nous nous mélangeons au groupe, elle bien plus aisément que moi. Elle n’a jamais été très affable mais elle sait sourire et être aimable quand il le faut. Je la regarde évoluer avec simplicité dans notre petit groupe tandis que je me débats avec ma rage gluante qui me colle à la peau et mon envie de faire exploser quelque chose, et de le faire très d’elle si possible. J'ai du mal à accepter ce qu'elle vient de me dire même si le message est passé très clairement : pas besoin d'essayer de lui parler tant que je ne me serais pas excusée pour une chose que je ne regrette même pas. Et bien tant pis ! Qui a besoin d'une mère à dix-huit ans ?

Narym est le seul qui semble avoir remarqué que quelque chose n’allait pas car après cela il ne me lâche plus et babille de tout et de rien sans faire mine de remarquer que je n’écoute pas. Il parvient à me faire intégrer le reste du groupe et nous passons nos derniers moments ensemble à parler d’Araya, de son école, de sa vie et de sa famille.

*


« J’aime beaucoup ta famille ! me dit Araya sur le chemin du retour. Tu as de la chance de les avoir. »

Je n’ouvre pas la bouche pour lui répondre, j’ai trop peur de ne pas pouvoir résister à l’envie de lui exploser le crâne contre une surface dure. Ses regards brillants sont insupportables. Sa tendance à s’entendre avec tout le monde me débecte. Elle a eu le droit à des compliments, des sourires, des regards doux. Et moi ? Des froncements de sourcils, des œillades noires et même une ou deux remarques désobligeantes. Merci Zakary de m’avoir reprochée devant ma correspondante de faire la gueule et d’être toujours aussi désagréable ; merci Aodren d’avoir osé t’exclamer à haute voix : « Quoi, tu l’appelles par son nom de famille, sérieusement ?! ». Je ne doute pas recevoir dans plusieurs semaines des compliments à son propos et je sais déjà qu’ils me mettront hors de moi. Tout comme je sais que ce désagréable sentiment qui côtoie ma colère et mon mal-être, c’est de la jalousie. Je déteste en avoir conscience.

Toi, moi et le silence Solo
24 décembre 2047
Bibliothèque — Poudlard
Neuvième jour


Retrouvailles avec Alice Sangblanc.


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26 décembre 2047
Onzième jour


Juste après le tournoi de duel



Je me redresse lentement, les yeux fermés pour résister aux à-coups furieux de mon coeur et la bouche grande ouverte pour récupérer mon souffle. Je sens encore une douleur dans mes poumons et un résidu de panique persiste à crisper mes muscles. Mais ma respiration fonctionne de nouveau normalement. Je n'ai pas la moindre difficulté à inspirer et expirer. Tout va bien. Tout va bien.

Je suis désormais debout, droite, pourtant je me sens misérable. Je doute avoir déjà ressentie une honte aussi grande un jour. Tout ne va pas bien. Je suis obligée de la regarder et de la saluer comme les règles du duel le souhaitent. Ce faisant, je garde le regard braqué sur le sol, quelque part entre nous deux. Je crève d'envie de la planter là, d'envoyer tous les spectateurs et les organisateurs se faire voir et disparaître le plus rapidement possible. Mais non je dois m'incliner et la regarder faire de même alors que ce qui brûle dans mon coeur me donne envie de hurler.

Aucun de mes sortilèges n'a eu l'effet escompté, aucun. Je me suis contentée d'agiter ma baguette magique comme une abrutie, moi, la bonne sorcière qui passe des heures à s'entraîner avec Nyakane dans le parc. Je n'ai rien réussi, je n'ai pas fait preuve de la moindre puissance aujourd'hui alors qu'Araya, cette femme minuscule, cette piètre combattante, m'a humiliée de la pire des façons. Je ne comprends pas ce qu'il s'est passé. Comment est-ce seulement possible ? Il lui a suffit d'un sortilège pour me mettre à terre mais ce n'est même pas ça qui me dérange... Sa stratégie était belle, sa défense bonne... Ce qui me dérange c'est d'avoir échoué toutes mes attaques. Je n'ai servi à rien.

Je ne me suis jamais sentie aussi humiliée.

J'attends un geste qui m'autorise à quitter la pièce. Il vient au moment où les futurs combattants sont autorisés à rejoindre l'estrade. On me congédie purement et simplement. Je n'ai de regard de personne, je sais déjà que je crèverai de honte si je croisais dans les yeux de n'importe qui une étincelle de moquerie ou de pitié.

Je quitte prestement l'estrade, la main toujours crispée sur ma baguette magique. Je marche à grands pas, ma cape me fouette les jambes. Je régule ma vitesse en passant devant les spectateurs, le regard toujours braqué droit devant. Ne pas me précipiter, ne pas montrer que je veux fuir, même si c'est ce que je fais. Je sens les regards sur moi. Ils sont douloureux, ils pèsent une tonne. Demain il n'existera plus rien d'Aelle Bristyle. Tout le monde s'empressera de répéter combien j'ai été minable.

J'arrive bientôt à la porte de la salle. Mon coeur bat rapidement contre ma cage thoracique. Ma respiration s’essouffle et cela n'a rien à voir avec un sortilège ou l'épuisement. C'est plutôt en lien avec les tremblements qui me secouent de la tête au pied et de mes pensées en bordel. Je n'arrive pas à réfléchir ou à penser. Il n'y a que cette brûlure dans mon crâne, la brûlure de la défaite et de la honte. Il n'y a plus que cela, désormais.

J'entends ses petits pas rapides derrière moi. Tap, tap, tap. Elle ne court pas mais me suit de près. Va-t'en, va-t'en, prié-je intérieurement. J'ai envie de t'éclater contre un mur. Mais Araya ne s'en va pas, elle me suit. Elle a au moins le mérite de garder le silence. Dommage, ça ne suffit pas.

Je m'arrête brutalement et me retourne vers elle. Elle était plus proche que prévu, elle s'immobilise en catastrophe pour ne pas me rentrer dedans. Je la domine de toute ma taille. Un mètre soixante-sept contre un mètre quarante-cinq. Elle n'est rien, ridiculement petite. Pourtant je ne me suis jamais sentie aussi pitoyable face à quelqu'un.

« Moi je vais dans cette direction, toi dans une autre. Me suis pas, j'ai pas envie de te voir. »

Mes paroles sont du venin, la colère coule à flot dans ma voix. Je n'en ai rien à faire de ce que ça veut dire de moi. Je veux juste être très très loin d'elle.

« Tes sortilèges étaient impressionnants mais tu n'as pas réfléchi, tu aurais dû...
La ferme, sifflé-je entre mes dents en serrant les poings. Juste... Tais-toi ou je te jure que... »

Je ravale ma menace sans cacher la grimace haineuse qui froisse les traits de mon visage. Je reprends mon chemin. Cette fois-ci je ne fais rien pour réguler mon pas. Je m'éloigne rapidement. Si je m'étais retournée à ce moment-là je l'aurais vu soupirer et lever les yeux au ciel. Mais je ne retourne pas et c'est une bonne chose. Je n'aurais pas pu m'empêcher de la frapper.

Je traverse rapidement le château. Je rejoins le grand hall et passe les portes vers l'extérieur. À aucun moment je ne fais attention à ce qu'il se passe autour de moi. Ma vision est comme floutée alors que mes yeux sont secs. Ma respiration est laborieuse. J'ai envie de pleurer et de crier en même temps. Je me sens tellement mal que je me demande si je ne vais pas essayer de plonger la tête la première dans le lac histoire de me faire subir un choc suffisamment grand pour retrouver mes esprits. Je n'en fais rien, j'arpente le parc. Encore et encore. En ressassant mon échec, et plus je ressasse plus ma colère envers Araya augmente.

Je la déteste, je la déteste. Et je me déteste encore plus fort de la haïr à cause d'un orgueil blessé.

Je marche le plus loin possible. Je m'éloigne autant que je le peux du château. J'aurais aimé aller encore plus loin mais les rives du lac m'en empêchent. Je suis bloquée sur cette foutue île, je tourne en rond sans pouvoir m'échapper. J'aimerais aller sur l'île de Skye, hurler à m'en déchirer les cordes vocales et fracasser des rochers plus gros que moi. Mais non, je suis là et je sens une vague bien différente de celles qui me secouent habituellement grimper dans mon corps.

Je me laisse tomber dans un coin du parc, proche de l'eau recouverte de glace. Il n'y a personne, ici. Le ciel est gris, la neige légèrement fondue à quelques endroits. Je frissonne violemment sur le sol, les bras resserrés autour de mes jambes pliées.

Des heures et des heures d'entraînement. Tous les jours ou presque depuis que Nyakane est avec moi. J'apprends des sortilèges, la visée, la stratégie, j'apprends à perfectionner mes sorts, à les utiliser à leur pleine puissance. Mon professeur m'a déjà épuisée à en pleurer, il s'est montré d'une dureté implacable et d'une sévérité insensible. Cela fait deux ans. Deux ans, et puis quoi ? Premier duel officiel et j'échoue. Mes sortilèges n'avaient aucune puissance, ils n'ont servi à rien contre les bourrasques de vent d'Araya. Qu'est-ce que je vaux si même ce pourquoi je suis douée, c'est à dire la puissance pure, ne peut rien contre une combattante incapable ?

Un rire nerveux me secoue les épaules. Je plonge la tête entre mes mains. Je ne vaux rien, absolument rien. À quoi ça a servi concrètement ? J'ai été impuissante ! Je suis impuissante. J'ai beau vanter ma formidable intelligence, mes capacités magiques louables comparé à celles de mes camarades, mon entourage unique et précieux qui me permet de m'améliorer au quotidien... Je ne suis même pas capable de gagner un duel contre une personne qui se qualifie elle-même de piètre combattante.

Les larmes débordent. Je gémis à l'intérieur de la barrière que forment mes bras autour de moi.

« Zikomo, Zikomo, Zikomo,... » murmuré-je lentement, comme une litanie.

Je répète en boucle le prénom. Je sais qu'il m'entend, il me l'a déjà prouvé. Peu importe où il est en ce moment même, il me retrouvera. J'ai besoin de lui. Maintenant. Je veux qu'il soit là. Et aussi...

« Nyakane, Nyakane... Zikomo... »

Plus je murmure plus mon souffle s'accélère, jusqu'au moment où je perds totalement le fil, je ne sais plus si je respire encore, si je murmure ou si je crie, si j'appelle Zikomo, Nyakane, ou Nyakomo. Mes larmes se mélangent à ma voix et coulent dans ma bouche. J'éclate en sanglots.

C'est à peine si j'ai conscience de leur arrivée. À un moment, je sais juste qu'ils sont là. Zikomo roulé en boule dans ma nuque et Nyakane droit comme un piquet, debout dans la neige à côté de moi. Je ne suis plus la Aelle Bristyle qui déteste pleurer et qui a honte dès qu'elle ose faire un sourire un peu trop grand, je suis juste un être pitoyable qui a besoin de laisser sortir quelque chose devant les deux seules personnes — créatures — qui la connaissent par coeur.

« J'ai... J'ai p-perdu, parviens-je à sangloter à un moment. J'ai perdu face à elle et... » Je déglutis péniblement et m'essuie les joues, les yeux, la bave aux coin des lèvres. « Rien de c'que j'faisais marchait... Avec son vent, elle... Elle... » J'éloigne quelques mèches de cheveux qui me collent au front. « Et elle a fait un truc, un sortilège, qui a... » Je fais des gestes maladroit pour mimer comme une bulle autour de ma tête, puis je ramène mes mains à ma gorge pour montrer que j'avais du mal à respirer. « E-elle a enlevé l'air autour de moi et j'ai pas capté, genre j'ai mis trois plombes à comprendre, et moi j'étais là et je... J'te jure Nyakane, mes sortilèges étaient puissants, ils auraient dû marcher mais ça... Ça... Ça... »

Je me torche le nez sur ma manche, je renifle et déglutis. Je m'étouffe un peu dans mes larmes, alors je prends le temps de les essuyer correctement. Mais en essayant d'assécher mes yeux en me servant allègrement des pans de ma cape, je fonds encore une fois en larmes. Comme ça, sans préavis. Je ne me suis jamais sentie aussi sale, seule et mal, pitoyable et profondément méprisable. Ça ne m'est jamais arrivé. Pas comme ça, pas sans une bouffée d'émotions violentes, comme pour la fois avec Priddy. C'est la première fois que je pleure autant depuis ce moment dans son bureau. Même après avoir échoué sur le plateau rocher avec elle, je n'ai pas réagi d'une façon aussi ridicule.

Elle...

« Tu m'étonnes qu'elle soit partie, geigné-je d'une voix déformée par les sanglots. Je vaux rien sérieux ! Elle avait d'jà compris l'an dernier, c'est pour ça qu'elle s'est tirée. Elle a eu raison, moi jamais j'aurais voulu rester avec quelqu'un comme moi. »

Au fond, je ne crois pas un mot de ce que je dis. Je sais que je ne suis pas comme les autres, que je suis différente, plus douée, meilleure. Pourtant, je dis toutes ces choses car je veux y croire, car mon échec me force à y croire pour le moment et parce que j'ai terriblement envie que mes compagnons soutiennent le contraire. Et si Nyakane garde bec clos et se contente de me fixer, Zikomo lui se love encore plus proche de moi et me murmure des paroles réconfortantes de sa petite voix douce. Il me dit d'arrêter de raconter des bêtises, car ce n'est pas vrai, j'ai tort, si elle est partie c'est parce qu'elle avait d'autres choses à faire ailleurs, mais qu'au contraire elle a toujours vu quelque chose en moi sinon on aurait jamais passé tous ces moments ensemble. Il me dit : mais non, tu n'es pas nulle, ne parle pas comme ça de toi, tu es une très bonne sorcière, tu es douée, tu es intelligente et je suis très fier de ce que tu deviens. Il dit des choses auxquelles je ne crois pas mais je continue d'écouter car elles me font du bien et qu'elles apaisent la douleur de l'échec.

Peu à peu mes larmes se tarissent. Je renifle fort une dernière fois, je m'essuie le nez sur ma manche, je tousse un peu. Le plus gros de la tempête est passé. J'ai mal à la tête, j'ai mal aux yeux et dans mon crâne résonne une phrase qu'elle m'a un jour dit : « On dort mieux après avoir pleuré, tu verras ». Pour la millième fois : c'est faux, on ne se sent pas mieux. Je me sens lourde et je sais que la sensation persistera jusqu'à demain. J'ai honte d'avoir réagi comme ça, honte de sentir le regard de Nyakane sur moi, honte de sentir le doux pelage de Zikomo contre mon cou. J'ai honte de me souvenir qu'il y a un tout un monde là-bas, à l'autre bout du parc, un monde qui m'attend et que je vais devoir retrouver. J'ai honte de me souvenir du visage d'Araya qui doit bien se foutre de ma gueule avec les amis qu'elle se sera trouvée. Oh, elle doit bien rire, elle doit se gausser ! Je la déteste encore mais un peu moins fort. J'ai surtout mal quelque part à l'intérieur. Mal comme si plus jamais je ne pourrais me départir de cette chose qui se coince dans mon être. Mal comme si on m'avait marché dessus. Mal comme si on venait de baffer mon ego. Ce qui vient tout juste d'arriver. Je ne sais pas comment on se remet d'une telle chose. Est-ce seulement possible ? Comment puis-je aller mieux, comment puis-je de nouveau lever la tête, avoir un regard fier, oser me présenter dans le château à tête découverte ? Comment regarder Nyakane, désormais ? Zikomo encore c'est différent. Il m'aime. Mais Nyakane ? Il a été envoyé par Erza pour m'apprendre à utiliser ma magie et à la comprendre.... Il doit avoir tellement honte de moi... Et que dire de la directrice de l'école africaine ? Quand elle aura vent de tout ça, c'est clair qu'elle ne voudra plus jamais me voir ni me parler. Elle regrettera de m'avoir confié Zikomo et Nyakane et de m'avoir tant aidé et appris.

Je me serais empêtrée dans de bien mauvaises émotions si Nyakane n'avait pas pris la parole à ce moment-là.

« Raconte-nous ce qu'il s'est passé exactement. »

Je lui lance un regard las. Maintenant ? Oui, maintenant et sans attendre.
Alors je commence à raconter d'une voix atone. Je raconte mon premier sortilège échoué, je raconte celui d'Araya que je pensais aussi loupé. Puis je parle du reste, de mes essais infructueux, de mes échecs malgré la toute puissante que je mettais dans mes sortilèges, de la défense puissante de l'africaine. Enfin, je parle du sortilège du début, celui qu'elle a bien réussi et qui m'a privé de mon air. Je parle de ma peur, de mon incapacité à en faire plus. Je raconte tout cela d'une voix distante, sans émotion, sans y penser, sans pleurer comme une gamine.

Le silence s'installe dans notre petit coin du monde. Quelques flocons tombent du ciel gris et recouvrent peu à peu la surface glacée du lac.

« Qu'est-ce que tu as mal fait ? » me questionne Nyakane après ce qui semble être une éternité.

Je lui lance un regard noir. Je n'ai rien mal fait ! Le sort s'acharne juste contre moi !

« J'ai pas envie de parler de ça maintenant, rétorqué-je en serrant les poings.
C'est la seule solution pour avancer.
J'en ai rien à foutre ! C'était juste... »

Injuste, c'est injuste !

« J'aurais rien pu faire mieux, ok ?! crié-je soudainement. Mes sortilèges étaient bons ! C'est juste que c'est... Elle a... J'en sais rien, ses murs de vent voulaient pas laisser passer mes sorts et je... Elle...
Tu l'as sous-estimée.
J'ai vraiment envie d'te frap..., persiflé-je méchamment.
Aelle ! »

Je ferme les yeux pour me soustraire au regard dur de Nyakane. Je ne me sens même pas capable d'être réellement menaçante. Je ne me sens pas capable d'avoir cette conversation maintenant. Je ne peux juste pas, je n'y arrive pas. Je ne veux plus penser à ce duel. Je ne veux plus penser à cette correspondante dérangeante. Je ne veux penser à rien.

« Pas maintenant, Nyakane, supplié-je en reniflant. Je peux pas, là... »

J'ai la surprise de le voir hocher du bec.

« Ne te laisse pas abattre, Aelle. Tu es une très bonne sorcière. Si ce n'était pas le cas, cela fait longtemps que je ne t'enseignerais plus. »

Ses mots me réchauffent tellement le coeur que je me sens trembler sous la force de mon soulagement. Encore, encore un peu s'il-te-plait. Complimente-moi.

« Mais ton orgueil finira par te tuer si tu ne te décides pas à le contrôler, » affirme-t-il froidement avant de s'envoler dans un bruissement d'ailes.

Je pousse un gros juron en fusillant le ciel du regard.

« Quel espèce d'abruti ! fulminé-je.
Il est dur, intervient enfin Zikomo d'une toute petite voix, mais il essaie sincèrement de t'aider.
Si tu me parles d'orgueil, Zik, j'te plante là.
Je n'allais pas le faire, murmure-t-il en réponse.
Je sais. »

Le reste de la journée se déroule dans la brume opaque de ma mauvaise humeur. Je garde de ma crise de larmes des yeux douloureux et un poids étrange dans le corps. Je me réfugie à la bibliothèque pour oublier cette journée. Cela ne fonctionne qu'à moitié. Je rentre à la Salle Commune à une minute du couvre-feu, sans avoir mangé. Je me barricade dans mon alcôve sans avoir échangé un seul mot avec Araya. Je n'ai ni la force ni l'envie de l'affronter et tant pis si je passe pour une mauvaise perdante. Je veux seulement faire comme si cette journée n'avait jamais existé.


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27 décembre 2048
Grande salle — Poudlard
Douzième jour


Discussion avec Gryffs Sorrow.

Toi, moi et le silence Solo
29 décembre 2047
Dortoirs — Poudlard
Quatorzième jour



« Je pars demain.
Oui.
Viendras-tu à Uadagou ?
Évidemment que je viendrai. »

Araya hoche la tête et plonge de nouveau la tête dans sa valise. Elle plie sagement ses drôles de tunique, range ses livres, ses parchemins et toutes ses affaires qui ont côtoyé les miennes durant les quinze jours qui viennent de s’écouler. Je l’observe par-dessus mon livre. Je suis allongée sur mon lit, Zikomo fait ses petites affaires à côté de moi, Nyakane ronfle au bout du lit. Le moment semble paisible mais il ne fait que sembler.

Entre elle et moi règne désormais une sorte de malaise qui n’est pas apparu le jour de l’après-duel, ce jour où je l’ai violemment rejeté, mais il s’est aggravé - il existait déjà avant, à vrai dire. Désormais, nous peinons plus encore à nous parler. Elle doit s’attendre à ce que je m’excuse ; je n’en ai aucune envie. Nous n’avons pas parlé du duel. Elle passe beaucoup de temps avec d’autres personnes. Quand elle n’est pas avec moi, je la vois rire. Je crois qu’elle aime Poudlard. Mais je crois qu’elle ne m’aime pas, moi.

Soudainement elle se redresse. Elle laisse retomber sa tenue blanche mais je remarque qu’elle ne la lâche pas tout à fait. Elle entortille le tissu entre ses doigts. Je croise son regard ; il est sombre, ses sourcils sont froncés et son visage est dur. Le malaise s’affirme, je lutte pour ne pas détourner les yeux.

« Tu ne t'intéresses qu'à l'école, pas vrai ? »

Il y a quelque chose d'étrange, dans son ton. Il paraît amer. Elle détourne le visage mais je remarque la moue qui lui tourne les lèvres vers le bas. Je soupire doucement et tente en vain de trouver une pirouette pour ne pas avoir à subir cette conversation. Mais je n'ai pas le choix, il faut bien que je lui réponde.

« Elle m'intéresse oui. Mais c'est pas... »

Merlin, que je n'apprécie pas parler de ce qui se cache dans mon coeur. Pourquoi tout le monde espère-t-il toujours que l'on se confie à propos de ce que l'on ressent ? Cela n'a jamais été naturel pour moi et je sais que ça ne le sera jamais. Je déteste ça.

« Toi aussi tu... Enfin, tu m'intéressais.
Et maintenant que tu m'as rencontré c'est plus le cas ? »

Bordel mais où trouve-t-elle ces conclusions idiotes ? D'où est-ce qu'elle sort tout ça ? Je n'aurais jamais pu deviner qu'elle craignait si fort que je ne la supporte pas.

« Non, non, c'est pas ça, » réfuté-je d'une voix peu convaincue qui lui fait dresser les sourcils sur le front.

La vérité, c'est que je suis déçue de son caractère. Je l'espérais plus douce et plus prompte à m'accepter sans renâcler. Je suis fatiguée de ses airs agacés, de ses soudaines montées de colère (si je peux appeler ainsi les rares fois où sa voix s'est faite plus dure), qu'elle ne soit pas toujours d'accord avec moi, qu'elle regarde avec envie les autres étudiants.

« On est pas... Comment dire...
Complémentaires ? propose-t-elle, et sa clarté m'étonne.
Ouais, voilà. Enfin, c'est pas... »

Je fais un geste de la main entre nous deux, je la désigne elle puis moi puis elle puis moi. Au final, je laisse retomber ma main sur ma cuisse. Je n'ai pas besoin de mot, c'est suffisamment éloquent, non ? Nous n'avons pas le même tempérament. J'ai l'impression qu'elle ne parvient pas à accepter de laisser tout le reste de côté pour que nous nous occupions que de notre intérêt commun pour l'apprentissage.

C’est comme si elle lisait dans mes pensées car après avoir grimacé et soupiré, voilà qu'elle dit :

« Une relation, ça peut pas tourner juste autour du travail, Aelle.
Bien sûr que si, je réplique. Les collègues de travail, ça marche comment tu crois ?
Tu veux qu'on soit collègues ? Mais on s'intéresse même pas aux mêmes choses ! Tu comprends pas ma passion pour la Divination et moi j'ai pas ton... » Elle hésite, hausse les épaules. « Ton espèce de passion pour la magie. J'ai l'impression que je suis qu'une source de savoirs pour toi ! »

Son ton se durcit, sa voix monte. Je sens qu'elle garde cela en elle depuis son arrivée à Poudlard et qu'elle ne peut plus se retenir de me le balancer au visage. Je serre les dents et mon regard s'assombrit.

« Tu veux juste voir comment j'utilise la magie, comment marchent mes tatouages, comment je fais mes rituels ou même comment on pense à Uagadou mais tu es égoïste. Tu m'as même pas... »

Elle a un geste d'humeur.

« Rien, laisse tomber, tu vas pas comprendre.
Va au bout des choses, répliqué-je d'une voix agacée, dis ce que t'as à dire !
Non, c'est bon ! »

Je gonfle les joues et soupire brusquement.

« Ouais bon ok, je m'en fous. »

C'est faux, évidemment, son hésitation me questionne mais je n'ai aucune envie d’insister ou de lui montrer que sa colère pèse sur mon coeur. Je n’ai pas envie de lui dire que je suis mal à l’aise, qu’elle me dérange à s’encombrer de tous ces sentiments alors qu’elle pourrait juste se contenter de profiter de ce que je lui donne. Ce serait trop compliqué ? De la fermer et d’accepter ?

Elle repart à sa valise mais ses gestes sont plus vifs. Elle n’explose pas comme je pourrais le faire, elle ne me reproche d’ailleurs pas grand chose d’autre, ne me lance pas de regard noir, mais je sais reconnaître de la colère. Ou de la déception ? Je ne saurais dire.

Je baisse les yeux sur les pages de mon livre mais je ne parviens pas à décrypter les mots qui s’y trouvent. Je suis en colère également. Mon cœur bat trop vite et ma respiration trébuche. Je suis en colère parce qu’elle ne parvient pas à comprendre comment je fonctionne. Je suis en colère parce qu’elle a l’air de penser que je suis celle qui a tort dans cette histoire alors que je n’ai rien à me reprocher. J’ai le droit de ne pas vouloir faire amie-amie avec elle, non ? C’est quoi son problème ? Elle voudrait qu’on passe des heures à discuter le soir, qu’on s’échange nos avis sur tout, qu’on crache sur les autres élèves, qu’on commente les rumeurs ? Si elle s’attendait à trouver une camarade banale qui ne sait rien faire d’autre que de se laisser vivre, elle est tombée sur la mauvaise personne, en effet. Mes pensées sont pleines de venin et ne font qu’accentuer ma colère.

« Le programme est prévu comme ça alors de toute façon tu vas venir à Uagadou, puis on verra bien.
Cache ton plaisir, rétorqué-je, vexée malgré moi de son air je m'en foutiste.
Pas besoin de cacher quelque chose que je ne ressens pas ! » s’exclame-t-elle tout à coup.

Ah, voilà qu’elle explose. Je lui jette un regard moqueur, je ne sais pas pourquoi. Juste parce que j’ai plaisir à la voir enfin perdre son calme. Juste parce que j’ai deviné que se cachait derrière son apparente maturité un côté bien plus revêche qui la pousse à exprimer, très rarement, son mécontentement.

Cette fois-ci, elle lâche la robe blanche qui est désormais froissée. Enfin, elle ne la lâche pas : elle la jette dans sa valise dans un mouvement d’humeur typiquement adolescent — même moi je le vois.

« Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu participes à ce programme, Aelle. »

Nos regards s’affrontent, le mien froid comme la glace et le sien brûlant d’une colère blessée. Elle sait très bien pourquoi je participe. Moi, ce que je ne sais pas, c’est pourquoi elle s’attendait à autre chose alors que mes courriers ne lui ont jamais menti à propos de mon caractère.

Quelques secondes passent. Zikomo nous jette des regards intimidés et même Nyakane a levé la tête pour nous regarder. Finalement, plus personne ne dit rien. Araya repart à sa valise et moi à mon livre. Nous avons toutes les deux les mâchoires crispées, le regard froncé et l’ego blessé. Parfait, cette dernière soirée sera merveilleuse.

Toi, moi et le silence Solo
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Milya Araya Bogale
18 ans
Étudiante d'Uagadou



30 décembre 2047
Jour du départ



« Fais bon voyage. »

Toujours ce regard froid et distant. Se rend-elle compte que son visage reste de marbre, que ses yeux n’expriment rien ? Je n’aime pas le croiser, ce regard. Il est sombre, vide. Je n’ai jamais été habitué à la froideur. Les premiers jours, j’ai essayé de me persuader que c’était une chose typiquement anglaise, un trait qui expliquerait pourquoi elle était si différente de ce que j’attendais. Mais après avoir côtoyé ses camarades j’ai compris que ce n’était pas les anglais le problème mais elle.

« Merci. »

Le vent s’amuse insolemment avec les mèches de ses cheveux et dégage son visage. Déjà, son regard s’éloigne du mien. Elle observe ce qu’il se passe autour de nous, elle regarde au loin mais pas vers moi. J’essaie réellement de ne pas me vexer mais la petite pointe au cœur désormais familière ne demande pas plus mon avis maintenant qu’elle ne l’a fait la toute première fois que j’ai compris que je ne trouverais pas dans cet échange l’amitié studieuse que j’y cherchais — ni même les réponses à mes questions. Au moins ai-je pu glaner quelques contacts à Poudlard qui auront plus de plaisir à répondre à mes courriers qu’Aelle n’en aura jamais.

« On se voit à Uagadou. »

Ce sont les seuls mots que nous nous adressons pour nous dire au revoir après ces deux semaines passées ensemble. Tant pis. Aelle Bristyle m’a déçue et tout ce que je retiendrai d’elle sera son orgueil et son égoïsme. Je n’ai aucune envie de m’encombrer avec des personnes comme cela dans ma vie. Le paroxysme de ma déception a été atteint il y a plusieurs jours, quand elle a été incapable d’assumer avec franchise que rien d’autre chez moi ne l’intéressait si ce n’était mon appartenance à l’école Uagadou. J’aurais très bien pu être n’importe lequel de mes camarades que son comportement aurait été le même. Ce point plus qu’aucun autre a profondément blessé ma fierté qui n’a pourtant jamais été particulièrement sensible. J’ai hâte de pouvoir en parler à Tante Hebenet et de l’entendre me rétorquer avec sa grosse voix : « Cette fille ne te mérite pas, ne t’encombre pas l’esprit avec ça ! ». Je crois que j’ai besoin de l’entendre.

Aelle ne m’offre qu’un hochement de tête avant de me laisser m’en aller. Je ne lui manquerai pas plus qu’elle ne me manquera.

oOo


Elle fait demi-tour et s’éloigne en compagnie des autres correspondants. Les élèves du programme AMICO expriment leur tristesse autour de moi. Certains reniflent, d’autres ne peuvent pas s’empêcher de secouer le bras pour les dernières salutations. Je pensais que mes tensions s’apaiseraient dès son départ mais ce n’est pas le cas. Celui-ci me laisse une impression étrange de malaise. Je ne suis pas contente des deux semaines qui viennent de s’écouler et si je suis heureuse de pouvoir enfin récupérer ma vie et mon quotidien, je suis malgré tout en colère contre elle. Si elle avait été différente, ce programme m’aurait beaucoup plus apporté… Si elle avait été plus ouverte et conciliante, nous aurions beaucoup plus appris l’une de l’autre.

Finalement, que vais-je gagner avec ce programme ? Le droit de me rendre à Uagadou. C’est tout. Visite à laquelle j’aurais eu droit sans AMICO et sans Milya ; une lettre à Erza, une demande express de la part de Zikomo et j’aurais eu mon passe-droit, n’est-ce pas ? De toute façon, j’ai déjà l’intention de retourner en Afrique sans elle. Pourquoi devrais-je me fatiguer avec cette drôle de relation que nous avons ? Elle n’a même pas été capable de me montrer un rituel chamanique…

Je soupire furieusement. Non, mes tensions ne disparaissent pas en même temps que les correspondants. Je garde de Milya un souvenir mitigé et une grande frustration. Cela aurait été trop simple que je tombe sur une correspondante qui m’aurait convenue, n’est-ce pas ? Je dois manquer de chance, voilà tout. La vie ne m’offre jamais ce que je désire. Alors au lieu de profiter outrageusement de cette relation et de ce qu’elle aurait pu m’offrir, j’ai bataillé durant deux semaines pour tenter de créer un lien qui ne pourra de toute évidence jamais exister. Ce qui m’embête profondément.

Enfin… Si Milya Araya Bogale n’est pas capable de m’offrir ce que je désire, je pourrais toujours trouver d’autres personnes qui le pourront lorsque je serai en visite à Uagadou. Il n’y a pas un seul professeur que Zikomo ne connaît pas, après tout.

Je retourne au château en m'efforçant d’éliminer Araya de mes pensées. Je la remplace par Ndukong Dipanda, le professeur d’Alchimie auquel je compte bien arracher un ou deux savoir. Quant au rituel chamanique… Si Araya me le refuse encore la prochaine fois je trouverai quelqu’un d’autre de plus avenant qu’elle.

Au milieu de mes pensées stratégiques et de ma colère, je ne peux cependant pas ignorer le poids que je traîne avec moi toute la journée et les jours suivants le départ de ma correspondante. Ce poids qui me rappelle que je suis déçue de ne pas avoir trouvé en Araya la parfaite camarade studieuse que je cherchais.

Fin