Le cœur au bord des lèvres PV

J'essuie mes joues avec le dos de mes mains. Finalement, mes yeux ne pleurent plus. Il aura fallu que ce soit la colère qui reprenne le dessus sur la tristesse pour que mes yeux cessent de pleurer et les sanglots cessent de me secouer. C'est probablement parce que je n'ai plus de larmes pour pleurer. Dans tous les cas, mes yeux sont collés mais ils sont secs.

En écoutant la réponse d'Alyona Farrow, je prends soin d'éviter son regard. Le soleil éclaire mon visage en même temps qu'il fait rayonner le lac.

Je ne regarde pas le visage de la septième année, probablement pour éviter de me confronter à son jugement ou pire, pour voir dans son regard mon propre jugement sur moi-même. Certes, je suis énervée contre Cinead Reid. Certes, je lui en veux de m'avoir avouer ses sentiments plutôt que d'avoir continué à les cacher. Certes, je ne pense pas une seule seconde à ce qu'il peut ressentir. Mais tout ça va disparaître, au fil du temps, pour laisser place aussi bien aux remords qu'aux regrets. Tous les jours, je devrais voir le visage de Cinead Reid - en train de m'ignorer ou de me foudroyer du regard. Et je ne vois pas une situation meilleure que l'autre. Dans les deux cas, je vais voir tous les jours ces lèvres qui m'ont embrassées et ses yeux qui m'ont autrefois porté tant d'attention. Et s'il me rayait simplement de sa vie ?

Un peu bêtement, j'espère qu'il viendra s'excuser et que notre amitié pourra reprendre. Je secoue la tête, non, notre amitié est brisée. Et je ne veux pas vivre une histoire d'amour.

Je tourne la tête vers Alyona Farrow pour me confronter à son visage. Il est doux, mais il est aussi incertain, il ne transpire pas de confiance ou d'arrogance, il donne envie de se confier et d'avouer tous ces crimes. C'est probablement ce que j'ai fait sans me méfier aujourd'hui. Et désormais, je devrais croiser son visage en pensant à ce moment.

« Moi non plus, je n'en sais rien... »

Répondis-je un peu vaguement.

Je ne veux plus retourner la question dans tous les sens, au risque qu'elle me fasse changer d'avis. Je ne veux pas retourner voir Cinead Reid pour lui avouer ce que je ressens. Je ne sais même pas ce que je ressens ! Enfin, je ne veux pas avouer ce que je ressens, jamais. Je secoue la tête.

Je ne sais pas, et je ne veux pas savoir.

« Merci, de m'avoir écouté. »

Dis-je en me redressant sur mes pieds. Je prends un moment pour regarder ma robe de sorcier et mes mains couverts de sable. Je m'époussette pour enlever le sable mais ne parvient qu'à tâcher les pans de ma robe noire avec la marron du sable qui se mélange à la terre, au bord de ce lac. Je soupire faiblement et puis je me retourne pour faire face au château. Je ne peux pas, ne dois pas, continuer de me morfondre. La journée continue. La vie continue.

« Je... Je vais aller me changer. »

Ajouté-je presque timidement, avant de lui adresser un signe de tête et un regard lourd de sens. Le visage d'Alyona Farrow me rappellera ce moment difficile, autant qu'il me rappellera que j'ai réussi à me confier à quelqu'un pour laisser partir mes pensées. Je la remercie silencieusement une dernière fois avant de la laisser.

En marchant jusqu'au château, je laisse derrière moi mes dernières idées noires, en me retenant de courir pour disparaître, et décide de reprendre le cours de ma vie.

Fin.

Animagus renard polaire
Post ASPIC

Le cœur au bord des lèvres PV
S'il y a plusieurs manières d'aimer, et plusieurs sujets à l'amour, qu'est-ce que j'aime, moi ? Pas qui — cette question-là serait bien trop complexe, il me faudrait jeter l'ancre au fond de mon cœur —, mais quoi ? Quelles sensations ? Quels rendez-vous ? Quels événements ? Quels objets (suis-je matérialiste ?) ? Quels sentiments ? Qu'est-ce qui, dans le monde, jette sur moi un voile de tendresse ? Pour cela, peut-être faudrait-il que je définisse l'amour. Mais cette définition n'est-elle pas propre à chacun si nos sentiments sont différents ? Puis-je mesurer mon amour et le comparer à celui des autres ? Non. Pourtant, cela ne m'empêche pas de le ressentir. Alors, par rapport à mon propre point de vue sur l'amour, ma propre définition : qu'est-ce que j'aime ?

Les remous du Lac Noir semblent toucher mon âme. Pourtant, tout est calme, presque clair.

J'aime être entourée, non pas pour être vue, bien au contraire ; j'aime être entourée pour percevoir chez les autres l'étincelle qui les rend si uniques, si merveilleux, si eux-mêmes ; tout le monde est différent, et il n'y aura jamais, dans l'histoire de notre univers, deux personnes entièrement semblables ; j'aime sentir cette diversité, cette vie, ce souffle qui donne du sens au monde sans jamais l'essouffler. J'aime ressentir, être prise toute entière par une émotion qui s'installe et résonne dans chacune de mes fibres, qui me permet de me rassembler, de me sentir exister. J'aime la nature : son impétuosité, son imprévisibilité, sa beauté, ses surprises, son harmonie, ses failles, sa grandeur, sa douceur, sa fragilité ; j'aime la multitude des formes de la vie et la complémentarité qui les unit. J'aime mon héritage — celui de l'histoire du monde, celui de mes aïeuls —, j'aime ma famille — celle qui partage mon sang et celle qui ne le partage pas —, j'aime mon passé — ce que j'ai traversé et qui m'a forgé — et j'aime être inexorablement et intimement liée à tout cela. J'aime ce qui rend chaque jour unique : les mélodies du monde, les regards, le goût des aliments, les humeurs, le ciel, les perceptions, le temps, les mots, les sourires, les imprévisibilités, la magie. J'aime, sans savoir si j'aime assez, si j'aime trop, si je ne le montre pas correctement, si je le dis trop rarement, si je le dis bien, si je le dis sincèrement. Est-ce nécessaire puisque j'aime ? Faut-il le dire pour que cela existe ? Faut-il le vouloir pour que cela s'en aille ? Faut-il le faire savoir ? Peut-être devrai-je le dire plus souvent.

Mes pensées ricochent sur le Lac Noir, formant à sa surface de jolies ondes. Qui s'étendent, s'étendent ; et disparaissent. Si je cligne des yeux, les reverrai-je ? Elles n'ont peut-être jamais existé.

Les mots de la Rouge me parviennent comme si j'étais très loin d'elle et que les ondes qui les portaient avaient perdu de leur force avant de m'atteindre. Ils sont distendus, lents, presque flous. Et quand enfin ils me touchent, ils n'ébranlent rien. Je suis figée sur mes pensées comme si l'amour avait un souffle givré. Ma peau a-t-elle blanchi ? Mes cheveux sont-ils glacés ? Si l'amour m'inonde le crâne, parviendra-t-il à me toucher le coeur ? L'un est glacial et l'autre brûlant. Et Merlin sait à quel point j'apprécie le froid. Puis-je dire que je l'aime ? Mes pensées ricochent, encore et encore. Le Lac Noir a des reflets bleutés.

Elle se redresse et le souffle m'échappe. Mes membres engourdis s'éveillent en papillonnant. Pourquoi pensais-je à l'amour ? J'ai toute la vie pour le comprendre, toute la vie pour le trouver, toute la vie pour l'apprécier. N'est-il pas déjà un peu là, dans mon quotidien, dans les regards dans lesquels je plonge et perds pied ? Si je pouvais sortir mon amour de mon âme, le prendre dans mes mains et le donner au monde et aux autres, je le ferai sans hésiter. Mais s'ils le refusaient comme la Rouge ? Si le monde entier refuse tout l'amour que j'ai à donner, qu'en ferai-je ? Peut-il rester scellé en moi ? Peut-il s'envoler ? Pourquoi serait-il là s'il ne peut pas être donné ?
Je laisse mes questions en suspens. Moi, je ricoche sur le Lac Noir, je forme de grandes ondes mouvantes et ensorcelantes qui n'existent même pas.

La Rouge s'en va. *Pour se changer* me rappelé-je sans vraiment en avoir conscience. Mon visage se tourne pour me permettre de la suivre un instant du regard.

Puis, au bout d'un moment, elle disparaît de mon horizon. Cela entraîne une petite vague de choc dans mon esprit. Qui s'étend, ondule, se perd. Pourquoi est-elle venue me parler ? Il faut que je travaille, que j'avance. J'ai encore tant à faire aujourd'hui. Les semaines comme les jours se suivent, s'enfuient, et m'échappent. Je dois rattraper mon retard et passer autre chose. L'amour, l'amour... Il ricoche sur le Lac Noir et s'enroule autour de mes chevilles.


Merci. J'ai pris beaucoup de plaisir à écrire ces quelques derniers mots, tout comme ce fut très agréable d'écrire les précédents. Puissent les suivants (car il en viendra) être doux à leur tour.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht