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Été 2050

« T’étais beau » le constat jaillit naturellement de ses lèvres, dont l’étirement est tel qu’ils laissent bien peu de place à plus de mots. Le plus fort des festivités était passé, et Seán l’avait rejoint après avoir accordé à ses collègues du ballet les dernières embrassades de la saison. Marchant main dans la main, Hjúki avait légèrement tourné la tête pour admirer la finesse du maquillage chatoyant qui ornait le regard du danseur. Apprécier cet art de près était d’autant plus saisissant que d’en attraper les contours de loin. Le mage se sentait flotter, une sensation si rarement vécue qu’il ne se l’expliquait pas. Comment croire qu’un tel évènement le rende… euphorique ? Ce tableau chorégraphié, tout en éclosions, ne l’avait pas laissé indifférent. Son esprit semblait peiner à gérer la temporalité, réaliser que c’était fini que le moment présent les ramenait à la simplicité de deux hommes avançant dans Cork. « Tu l’es encore ! » ajoute-t-il précipitamment. « J’voulais dire… Sur le podium. Tu as été sublime. » Sa maladresse insuffle à son cœur une petite envolée qu’un sourire de l’artiste qui prend ses deux mains modère.
« Merci. Je suis heureux que tu sois venu et que tu aies apprécié. » L’irlandais avait laissé l’appréhension le dévorer à chaque répétition, s’imaginant ou projetant l’accueil de Hjúki. Il avait craint, redouté la façon dont son soi scénique serait reçu ; en particulier dans de tels apparats. Une partie du public comprenait la délicatesse des couleurs et reliefs, acceptait de recevoir cette expression ; mais une autre bloquait. Et si ça avait créé une gêne ou un malaise irréversible ? Plonger dans son Océan-de-Nuit l’apaise, car il n’y lit pas une once de cette lueur hostile qui le désole quand la compagnie dévie du classique et que d’irréductibles conservateurs ne se retiennent d’émaner. Ses doutes peuvent se rendormir. Il s’en veut un peu de ne pas avoir été plus confiant. Des mentalités que Cludhmor lui avait dépeintes, il s’était fait un portrait des sorciers appelant à la circonspection. Or, ce n’était qu’une fraction, qu’un échantillon qu’il devait apprendre à mettre à distance. Maintenant que c’est passé, il lui paraît si ridicule de concevoir être rejeté ou regardé différemment pour ses ornements par le mage qui arbore un bijou sans le dissimuler ou des motifs pas si ternes ou sobres. « La saison du ballet reprendra à la rentrée, je vais essayer de concilier d’ici là un bon équilibre de repos et de danse. Tu as prévu de prendre une pause estivale ? »
« L’activité de l’hôpital ne cesse durant l’été. » répond mécaniquement Hjúki, avant de préciser. « Je n’ai pas vraiment réfléchi à la période qui me conviendrait pour… » des vacances, du repos ? entre l’année en voyage perpétuel puis celles à s’enfermer à Dublin, le jeune adulte n’est pas sûr de resituer la dernière fois qu’il a pris un moment pour se couper de son quotidien, loin des cadres familiers. Une semaine à faire tout autre chose : il n’arrive pas à se projeter si aisément dans l’idée. Une journée de coupure, ça lui connaît, mais plusieurs ? Il n’ose s’imaginer le niveau d’organisation que cela implique. Où, avec qui, sur quelles ressources… son esprit fuit les interrogations bousculantes. « Ça me fait penser » à cette affiche qui traîne dans sa tête depuis quelques temps, qui a instantanément invoqué l’image de Seán quand il est tombé dessus. Aussitôt réapparue dans sa mémoire au moment où le danseur a rappelé que la saison culturelle se suspendait. Une règle universelle singulièrement brisée par les sorciers pour cette année. « La salle de spectacle sorcière a une programmation estivale. Une trilogie de représentations sur les arts dansés venus d’ailleurs. Dans le monde, à commencer par le Japon. » Les dernières syllabes ont du mal à franchir ses cordes vocales, résonnent presque chevrotantes. Pourquoi fallait-il que la thématique soit vraisemblablement, de tous les arts que la scène accueille, la danse ? « N’importe où ailleurs, ça aurait coulé de source que nous y allions ensemble mais là… Impossible » Purée, il va se mettre à chialer comme un enfant geignard. Taper du pied, à scander que ce n’est pas juste. Se plaindre de ne pouvoir partager une expérience culturelle avec son… il ne sait comment définir leur relation. Quelqu’un avec qui partager est naturel. Le souhait égoïste de ne pas le vivre seul. L’interdiction de visiteurs moldus à la Nouvelle Sainte-Mangouste est outrément plus violente que de ne pouvoir visiter en couple mêlé un espace culturel magique – excluant par ailleurs les enfants n’ayant pas d’ascendance sorcière – ; mais la seconde situation lui déchire le cœur plus intimement. « Je ne peux pas y aller » déclare-t-il, l’air de tenter de s’auto-convaincre, avalant la fin muette mais implicite : ‘sans toi’. À quoi bon, si Seán ne peut être à ses côtés ? Ce serait comme le tromper, le trahir. Le terme de ‘moitié’ désignerait-il le danseur à son Cœur ? Il aurait pu ne pas lui en faire part. Ignorer ce lieu, comme il y était parvenu dans ses premiers temps à Godric’s Hollow. Pourquoi lui raconter son intention de ne pas aller quelque part ? Pour lui donner raison. Parce qu’en infâme égoïste, il avait eu besoin de cette affiche pour comprendre la douleur de l’exclusion des moldus. Il n’en avait pas pris la pleine mesure quand c’était arrivé au Chemin de Traverse. Ne l’ayant jamais visité avec ses parents, qu’est-ce que ça changeait ? L’époque où des moldus pouvaient déjeuner au Chaudron Baveur lui manque, viscéralement. En 2044, alors qu’il n’était pas affecté, son opposition était surtout de principe. Désormais, le besoin de déplacer les curseurs dépasse ses simples valeurs et rencontre ses intérêts propres.
« Des arts de scène de divers horizons, ça sonne comme un joli programme d’été. Je ne suis pas sûr que ce genre d’occasion se présente si fréquemment. » La facilité de son monde incluait l’accès en quelques mouvements à des captations ou vidéos de tous les styles théâtraux ou de danse. Néanmoins, y accéder par écran ou en partageant le même espace que les artistes étaient deux expériences incomparables. Se détourner d’une telle opportunité n’a rien d’une décision simple. Le danseur ne saurait dire combien de temps il faudrait attendre d’ici à ce que l’une des associations culturelles implantées en Irlande organise de telles représentations. Coup sur coup, trois panoramas scéniques. Oh, ce n’était pas irréaliste d’imaginer que cela arrive, qu’un festival le mette sur pied. Ce n’était pas non plus prévisible ni assuré. Parfois, une compagnie vient à soi en tournée, et ce sera la seule fois en une décennie, voire plus. Certains auront manqué l’occasion, s’imaginant naïvement le rendez-vous annuel. « J’aurais adoré voir cette trilogie avec toi, mais tu es sûr que tu n’auras pas de regrets ? De rester au seuil en sachant que ça arrive, tout proche de toi. C’est impossible pour moi, mais tu as le choix. Tu peux même me le faire vivre, avec tes souvenirs. » Ayant une sœur sorcière, Seán avait assimilé l’impossibilité de partager certains moments fraternels auxquels ils avaient eu droit plus jeunes. La peine n’avait pas disparu, mais il avait appris à la contenir. À ne pas toujours la rappeler à Cludhmor, qu’elle ne se prive pas de vivres certaines choses, retenue pas son absence. « C’est merveilleux, que tu acceptes et sois curieux de mon monde. Tu n'es pas obligé de t’interdire de profiter du tien parce que je ne peux être là. Si ça t’attire, vas-y. Et puis, tu pourras me raconter ce qu’est la danse sorcière. » Face à un Hjúki vacillant, il ne pouvait pas s’autoriser à montrer la même fragilité en laissant le doute s’insinuer. En s’interrogeant sur une réalité alternative, dans laquelle il aurait reçu la lettre, comme sa benjamine. Un couple sorcier n’est pas confronté à ce genre d’arbitrage. Regretter de manquer un évènement, ou regretter de l’avoir vécu sans l’être avec qui le partager aurait été une évidence. C’était en somme la décision du mage : Seán n’allait pas être celui qui le priverait de cette opportunité.
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S’ensuivent les visites de Hjúki à la Salle de Spectacle :

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Été mourant 2050

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Après la première visite [𝄡] de Hjúki à la Fausse Danse

« C’est un vide que l’art ne suffit à remplir. » conclut doucement le bibliothécaire, le regard perdu dans les légères ondulations de la Lee. Il n’a pas manqué une seule représentation de la saison estivale intitulée D’ailleurs. A même fait le déplacement jusqu’à la capitale sorcière une soirée ne suivant pas une journée de travail. Sans parvenir à se débarrasser de ce goût amer, de la poussière déposée dans ses yeux. Un manque qui a durci son jugement, rendu moins appréciable certains soins scéniques. Trop, pas assez, rien ne lui a paru être à la juste mesure. Il n’est pas certain que la description de tout ce qu’il y a accueilli apporte vraiment quelque chose à qui se demanderait ce qu’est la danse sorcière. Le spectacle dans le monde magique change-t-il la donne, en vaut-il vraiment pas la peine ? N’a-t-il pas préféré leur sortie au cinéma ? Ou n’importe quelle œuvre qui se vit à deux battements de cœur, deux souffles. C’est ainsi qu’il a grandi, c’est ainsi qu’il a appris à savourer. N’y a-t-il pas déjà tout dans les théâtres moldus, ce triptyque était-il si immanquable, si exclusif ?
La main sur l’épaule du mage, Seán essaie de lui transmettre un sourire rassurant, qu’il apparaisse dans son champ de vision même s’il ne le regarde pas en face. « Merci. La transcription des représentations que tu m’as offerte, c’est précieux à entendre. » Ce n’est pas un monde auquel il appartient véritablement, et il sait que les restrictions actuelles ne lui permettent pas vraiment de le visiter. Par Cludhmor, et depuis peu par Hjúki, il n’en sera jamais complètement étranger. En recevra toujours, quoiqu’il arrive, des échos. Une curiosité égoïste, d’artiste, ne peut estimer vaines ces images qui ont coulé dans son Océan-de-Nuit pour voyager vers le danseur. Sa sensibilité ne peut ignorer que ces souvenirs sont teintés de son absence, qu’il l’a encouragé à vivre solo ce qu’il ne pouvait apprécier sans compagnie. Celui qui ne peut entrer sacrifie peut-être moins que celui qui franchit le seuil et n’est pas satisfait de ce qu’il découvre. Cludhmor ne serait jamais allée à la capitale. Il espère que son attitude n’a pas été trop insistante, qu’en suggérant de ne pas rater ou manquer l’occasion le mage ne s’est pas senti poussé. Le corcagien cherche comment rebondir et lui exprimer que sa reconnaissance d’avoir eu ce témoignage précieux ne vaut pas comme une pression à retourner là où le malaise a supplanté le plaisir, mais Hjúki est trop rapide en ouvrant la bouche le premier.
« Je suis tombé sur un cabaret sorcier en m’enfonçant dans l’allée. » énonce-t-il. Sa génération, celle de Cludhmor, a connu les dernières années durant lesquelles les proches moldus pouvaient encore accompagner leur enfant en terrain sorcier. Il se peut que Seán ait vu le chemin pour la première rentrée de sa sœur, que ce nom lui évoque quelque chose. Il ne pense du moins pas à développer sur les lieux. C’est cette visite, plus récente, qui a enfoncé ou cristallisé cette sensation, qu’il ne définit qu’à retard. Les rideaux se sont fermés sur le Serpent voilà deux grosses semaines, mais il a entre-temps découvert un autre type de scène magique. S’il peut prétexter une attraction esthétique trop modérée pour qu’un retour à la Salle de Spectacle en vaille la peine, la Fausse Danse a exercé sur lui une fascination qui l’a très sérieusement questionné sur son envie de retrouver cette ambiance. Il s’y trouve quelque chose d’assez fort pour faire abstraction du cadre miteux, peu reluisant. Malgré certains aspects douteux, l’art qui s’y exprime laisse sa marque. Au point que… il appréhende cette expérience tout autrement. À la Salle, il était peiné que Seán n’ait le droit d’y pénétrer, par principe, alors que les œuvres n’étaient en somme pas les plus remarquables de son existence, ils auraient pu voir de plus belles choses ailleurs. Et ils le pourront. À la Fausse Danse, c’est comme se trouver au bon moment, au bon endroit pour observer des reflets inédits dans un décor naturel, pour s’imprégner d’un paysage qui ne reviendra pas avant des lustres, car telle est la rotation de la terre, toujours en mouvement. Soit l’on est accompagné, soit l’on ne pourra montrer ou capturer cet instant, le temps de dire ‘viens voir’ qu’il sera trop tard. Le temps de chercher quelqu’un et revenir que ce sera déjà parti. Cet art, que l’on ne peut saisir pour le partager, ne sait remplir le vide que Hjúki ressent quand il y assiste seul. Alors qu’il avait parlé à Seán de la saison estivale sorcière pour trancher ses hésitations et se décider à s’y rendre, il n’évoque pas le cabaret sorcier pour un pareil questionnement. « Me feras-tu découvrir les cabarets moldus ? »
L’allée… le sombre recoin du quartier sorcier qu’il ne faut pas visiter. Ce qu’il a pu entendre indirectement, via Cludhmor. Mais quand le mage parle d’un cabaret, il comprend. Ce genre d’adresses n’est pas toujours situé dans les plus beaux quartiers, et pourtant c’est l’un des terrains d’expression qu’il serait dommage de négliger. Hjúki ne s’étend pas sur la programmation, ou sur ce qu’il y a vu exactement. Dire que s’il avait dix ans de plus, Seán aurait peut-être pu s’y aventurer en tant que ‘moldu’. Dans les générations qui l’ont précédé, combien de parents d’enfants se découvrant sorciers furent curieux au point d’explorer les parties les plus brumeuses de la zone pour accéder aux battants de ce genre d’endroit ? Le corcagien aimerait beaucoup savoir ce qu’il s’y cache, mais la question qui suit le surprend autant qu’elle le réjouit. Ça a éveillé quelque chose, l’a charmé. Alors qu’il pourrait poursuivre ce chemin chez les sorciers, il veut vivre la suite à ses côtés. Les deux hommes ont tout le temps de vivre de choses chacun de son côté, ils ne sont ni prisonniers ni contraints pas leur relation. Certains instants restent plus beaux, plus entièrement vécus quand ils sont partagés. Il est heureux de pouvoir transmettre ce bout de son monde, d’entendre que Hjúki souhaite s’y initier à ses côtés, alors qu’il aurait pu préférer un sentier autonome. Son monde, qui n’est pas celui sans magie, l’opposé du monde sorcier ; mais celui de la danse dans toutes ses incarnations, qui dépasse les frontières de l’Opéra. C’est d’ailleurs en d’autres espaces que le mage l’a déjà vu danser. « J’en serai plus que ravi. » affirme le danseur, déjà prêt à se lancer dans l’organisation, en réfléchissant aux meilleurs soirs de semaine pour visiter les scènes qu’il commence déjà à sélectionner mentalement.