Drageonner ou végéter
Saison 2 : Fade to Gunnray
Juin 2049
Ivanovna 19 ans
Ivanovna 19 ans
Aux yeux des autres.
Les ASPICs, j’y suis enfin. Après des mois de lutte contre moi-même. Un combat que j’ai déjà gagné puisque j’ai pour une fois réussi à ne pas fuir. Je suis essorée mais j’ai terminé cette première épreuve. Pourtant, si j’ai dans le coeur une forme de conviction d’avoir réussi au mieux, une brisure en profondeur émerge. Durant l’intermède entre le matin théorique et l’après-midi pratique, le temps du repas a violemment remis en cause certaines certitudes. Quelques élèves de l’école se sont très mal comportés. Jalousie, crainte de la concurrence, je ne saurais dire. Dois-je m’en tenir à l’excuse banale de la bêtise… Si j’allais au bout de mon raisonnement, je dirais qu’ils m’ont confinée dans leur vision restreinte de l’existence. Je ne suis pas comme eux puisque je n’ai pas étudié parmi eux cette année. Habillée sans suivre la mode, quand bien même ma tenue est irréprochable, je ne suis pas membre de droit. Et par extension, n’en ai aucun à leurs yeux.
Je les comprends dans une certaine mesure et surtout je refuse de perdre de l’énergie dans une joute oratoire sans intérêt. Qu’ils se défoulent, je les imagine perdre une part de leur influx dans la bagarre. Je n’y gagnerais rien, nous ne passons pas un concours. Mais autre chose se fend.
Je suis de sang pur, comme l’immense majorité d’entre eux. Je les ai vus grandir et même si mes absences ici n’ont pas permis de mieux les connaître, je ne peux en nommer un seul par son nom, ils devraient...tendre la main ? Nous pourrions au moins être capables de vivre ensemble sans nous écharper. Mais c’est plus fort qu’eux, ils se déchargent sur moi de je ne sais quoi. Honnêtement je m’en moque comme de ma première baguette. Ils peuvent bien me traiter de tous les noms, me toiser du haut de leurs plus beaux habits. J’en ai vu assez, rien ne m’impressionne de ce point de vue. Mais la part noble de mon âme est choquée. On m’a appris à ne jamais juger quiconque à son apparence, son passé, ce qu’il est ou donne à voir. Cet ostracisme de principe est une insulte. Il est étrange de le constater pour quelqu’un sans réelle conviction politique jusque-là mais ils m’éloignent d’eux, imperceptiblement. Je sais qu’ils me craignent, je le sens. L’instinct de l’animale sauvage, la vie rude permet de développer certaines parties de soi que l’on ne soupçonne pas. Il faut l’avoir vécu.
Donc ils ont peur. Mais moi je vois plus loin. C’est pour leur monde qu’ils tremblent comme des feuilles. Et par réflexe, ils repoussent ce qui pourrait le remettre en question. Mais je suis comme eux, née dans le même univers. Tout en moi leur ressemble alors pourquoi ?
Cette peine a un aspect confortable. Le temps passe à méditer à tout ça, l’entre deux épreuves file à une vitesse inimaginable alors que je craignais la gamberge. La solitude n’est pas une amie mais j’en contrôle les rhumatismes depuis longtemps. C’est au soir, en repensant à la scène, que la rumination survient. Je ne serai jamais à leurs yeux perçue comme un élément du paysage naturel. J’aurai beau faire ce qu’il faut, être par le sang familial en tous points conforme, je n’aurai pas vécu leur enfance. N’en faisant pas partie, je suis une étrangère. Mettons les choses au clair, cela ne me manquera pas. En revanche, la signification de cet état des lieux est limpide. Toute la construction faite autour de la noblesse de sang est factice. Ce qui nous définit est ce que nous faisons.
Je les ai ignorés, passant pour dédaigneuse, hautaine, aigrie. Ils me connaîtront comme telle puisqu’il faut bien remplir les boîtes. Je décide de voir le monde au-delà des apparences et des titres. Lentement, cette perception du monde commence à infuser. Point de rancune en moi, je ne suis pas ma sœur. Je sais pardonner mais je n’oublierai pas.
Alyona démontre à elle seule la vacuité de ce monde. On peut y échapper, être une belle personne. Il suffit d’avoir le coeur ouvert. Mystérieuse leçon de ce premier jour d’ASPIC.
Drageonner ou végéter
Quelques temps plus tard
Aux yeux de la magie.
Botanique. Vivre ou mourir. L’Aspic le plus facile pour moi. Le plus dangereux aussi. Pas le moindre droit à l’erreur. Je pourrais retracer chaque instant de cet examen. Je ne l’ai que moyennement apprécié d’ailleurs. Trop de stress, trop de questions dont je trouvais si facilement les réponses, cela me dérangeait. Je n’avais pas l’expérience de l’aisance... J’ai souffert.
Ce qui me fit le plus de peine ne fut pas le commentaire face à mon travail, il était élogieux. En relisant ma copie, je m’en voulais des infimes imprécisions ponctuant mon travail. J’aurais pu rendre un effort parfait. Je ne sais pas si cela m’aurait comblé. Me connaissant, j’aurais sans doute encore trouvé à redire. Voilà, insatisfaction permanente alors même que je venais d’apprendre que mon rêve d’intégrer l’IMSM devenait enfin possible. Je ne savais quoi penser en lisant le tableau de résultats. Et peu importait le support, cela restait un tableau d’honneur pour moi. Je ne ferais jamais aussi bien que ma sœur mais je m’en moquais complètement. Elle avait des rêves de grandeur, ils n’étaient pas les miens. Je sentis dès cet instant qu’un poids avait quitté mes épaules. Je n’étais pas la nouvelle reine du bal, mon désir n’avait pas pris ces formes-là. En fait, je comprenais qu’enfin je pourrais vraiment faire ce que je voulais. Et rejoindre mon amie.
Mais, alors que je restais là, toujours aussi peu expansive, je me demandai quelle avait été la part de la magie dans cette réussite. Dans certaines situations, j’identifiais clairement la place, la fonction même de cette essence. Mais en Botanique… cela demeurait une diablerie. Certaines pièces du puzzle manquaient encore. Je connaissais de très nombreuses plantes, savais les planter, les faire prospérer, les soigner au besoin. Il m’était accessible de tirer les substances pertinentes quand il serait besoin. Mais quelle était la vraie place de la magie dans ce processus ? Là résidait l’énigme. Je voulais devenir chercheuse ? J’avais sous mon nez le début du parcours : trouver la fonction de la magie, la débusquer. En comprenant cela, je pris une claque mémorable. Je ne savais rien, n’avais rien appris de fondamental. Bloquée à la surface. Je n’étais pas une sorcière, juste une jardinière possédant un certain talent. Qu’il faudrait inféoder à cet influx infiniment petit. Je ne parvenais pas à concevoir l’écart entre elle et moi. Coincée comme ce chat, piteux exemple des paradoxes que nous ne savons expliquer qu’au travers d’une démonstration rhétorique des plus discutables. On parle, on parle mais en fin de compte, personne ne trouve la solution. Car nos esprits sont trop étroits.
Je voyais là, dans la même démangeaison, encouragement et découragement. Certes la vie s’offrait à moi, pleine de possibilités, de défis. Mais en serais-je digne ? En serais-je seulement capable ? Le doute induit le doute. Et les contraires s’aspirent, se mélangent, mutent et font de vous une poussière perdue dans les étoiles. Je me perdais de plus en plus, un corps sans esprit, une baguette sans son possesseur.
Je finis par m’asseoir un peu plus loin, dans ce cloître que j’avais bien peu arpenté. Je me mis à les observer, mes "condisciples"... me demandant dans quelle partie d'eux la magie pouvait bien se terrer. Je tournais dans le vide. Avec l’impression malaisante de vivre une nouvelle expérience à laquelle rien ne m’avait préparé. Finalement peu de joie en cet instant précis, à peine le sentiment du travail bien fait. S’étaient évanouies en un clin d’oeil mes anciennes angoisses. Par un Evanesco que je n’avais pas souhaité. A leur place, des pensées bien plus froides se faisaient jour. Tout cela n’avait été qu’un passage nécessaire, une étape inférieure. Oh, tant pis s’il fallait se priver du bonheur simple d’avoir obtenu le nécessaire. Mais devoir dès à présent se trouver confrontée à bien plus ardu me plongeait dans un océan de découragement.
- Ça ne finira jamais….
Je ne saurais affirmer que j’ai prononcé ces mots. Furent-ils informulés ? J’étais heureuse mais trop épuisée pour en apprécier la saveur. La magie était la plus forte. A ses yeux, je ne serais jamais autre chose qu’un grain de poussière.
Drageonner ou végéter
L'histoire en marche,
sur le temps de l'année scolaire 2048-2049 mais tout parvient à la fin...
sur le temps de l'année scolaire 2048-2049 mais tout parvient à la fin...
Aux yeux de soi.
Durant toute sa préparation, elle avait douté. A tel point que très vite elle avait écrit un premier hibou au professeur de DCFM.
Mais il ne répondit pas. Ainsi dut-elle se débrouiller seule et pour cette matière si différente des autres, le challenge constituait un défi. Bien des sorts du manuel étaient dans sa panoplie. Mais il lui en manquait un, toujours le même, qui résistait, encore et toujours.
Elle s’en sentait loin au point d’envoyer une deuxième lettre quelques semaines avant l’examen.
Elle s’en sentait loin au point d’envoyer une deuxième lettre quelques semaines avant l’examen.
Il eut fallu, car elle était polie et soucieuse de légalité, écrire aux autorités, plutôt que de sécher cette épreuve. Ivanovna n’en fit rien. Et passa son ASPIC de DCFM comme si de rien n’avait été. Une angoisse passagère ? L’examen se passa bien, enfin du mieux possible du point de vue scolaire. Mais elle sentit de nouveau, amplifiée, cette présence insidieuse. En sortant de la salle d’examen, elle était décidée à ne plus jamais pratiquer des sorts liés à ce domaine de la magie. Bien sûr, durant son enfermement quelque part vers la mer de Kara, elle avait dû développer des techniques, pas toujours académiques, pour s’évader, puis survivre et revenir en Écosse. Pour certains, cela représentait en soi un exploit rare. Mais l’adolescente y avait surtout exprimé son désir de vivre coûte que coûte. Si cette période eut une influence majeure sur son affinité avec certains types de la magie, il est exagéré de voir là l’origine de ses… perceptions. La chose est plus profonde, elle a travaillé toute l’année comme une acharnée, faisant clairement la distinction entre la personne que fut sa mère et ce que fut son géniteur. Dès avant Kara, elle n’aimait que moyennement cet homme qui lui préférait la talentueuse Circéia. Petit à petit, Ivanovna avait laissé en elle transpirer la présence de sa mère. Si souvent elle pestait contre le fantôme de ce qu’elle avait été, une racine reliait les deux femmes. On ne perçoit pas toujours nos modifications internes, elles sont inconscientes, d’une lenteur extrême, nous n’en comprenons leur irruption qu’une fois la tige nettement implantée dans la terre. Alors il est trop tard pour déraciner l’arbrisseau. La conviction d’être à moitié pourrie du côté de son père gangrenait un esprit laissé seul avec tous ces démons. Peut-être la parole d’un ancêtre aurait-elle pu compenser, mettre des mots sur la souffrance d’une enfant. Même Alyona s’avérerait impuissante dans ce cas précis. Autant dire, une fois de plus, que son isolement affectif avait sa part dans son analyse de la situation. Il n’était plus question d’études, son oral de DCFM ne constituant qu’un révélateur de ce mal profond. Que faudrait-il donc pour qu’enfin elle puisse tourner la page ?
Alekhina, Alekhina… son nom d’embryon est Gunnray.
Alekhina, Alekhina… son nom d’embryon est Gunnray.
Wishing life wouldn't be so long
HRP : Les saisons se suivent et ne se ressemblent pas. La première fut d'une durée de 10 épisodes, celle-là beaucoup moins, en lien avec l'histoire racontée. Reste que... une saison 3 s'annonce, à ceci près qu'il faudra patienter bien plus pour la voir être mise en oeuvre. D'autres terres sont à fertiliser, d'autres serres à mettre en chantier. Pour autant, cette courte saison est cardinale.
Merci à tous ceux qui, sans le savoir, ont rendu cette ellipse possible.
Drageonner ou végéter
EPILOGUE
Le 1er Juillet 2049, Ivanovna envoie son dossier d'admission à l'IMSM. En voici deux pièces, révélatrices de ce qu'elle ressent à l'époque.
LE CURRICULUM VITAE =>
LA LETTRE DE MOTIVATION =>
Elle n'est pas au bout de ses peines, au contraire. Dans les jours suivants, la réponse lui parvient, positive. Un sentiment de plénitude se répand, il ne dure pas car il faut dès à présent penser logement, fournitures... une logistique à laquelle elle n'est pas vraiment habituée mais elle en a vu d'autres et de prime abord, les choses sont bien faites là où elle va ; les informations sont claires, nombreuses. Et Alyona sera au besoin d'une aide précieuse car elle connaît l'Institut de Médicomagie et des sciences magiques.
Wick aura du mal à se passer de sa présence. Tout son travail de restauration risque d'être compromis. Il faut trouver des solutions afin de ne pas laisser l'endroit retourner à la friche. Et décider pour Fleur. Elle n'est pas un animal sauvage, qu'elle le veuille ou non, elle doit l'emmener à Newhaven et la chatte devra s'y faire. La mer, le sable... mais pas le même climat. Comme un plant qu'on rempote, il faudra s'acclimater, supporter une nouvelle terre, d'autres conditions naturelles. Elle n'a pas peur.
Assise sur le banc de son enfance, elle regarde le jardin familial. Une part de son devoir est fait car elle sera un jour le fruit de ses rêves. Mais une vision lui revient au détour d'un rêve qui a provoqué son réveil le matin même. Ivanovna, marchant dans les sommets d'un champ de blé. Son regard est tourné vers la droite, elle est en robe, longue, les épaules découvertes. Et les cheveux ni libres ni contraints. Entre deux. Elle contemple un homme, de son âge ou approchant, il est grand, le regard doux. Ils avancent de concert, en silence.
Elle devra rendre à la terre ce qu'elle lui a donné. Ivanovna a un devoir de femme, il est plus fort que tout.



