10 oct. 2022, 10:22
 Worcestershire  Fissures  Recueil d'OS 
— Précédemment —



Natanaël Bristyle
AOÛT 2047



Lorsque je la regarde, il m’arrive parfois d’être empli d’une grande tristesse. Ses sourcils sont toujours incurvés vers l’intérieur, comme s’ils avaient prit un mauvais pli et qu’ils ne parvenaient plus à retrouver leur forme originelle. Sous leur ligne sévère se devine un regard noir plus profond que la nuit. Quand elle était toute petite, bambin qui avait encore besoin de l’aide des siens pour faire le moindre pas, je me penchais vers elle pour plonger mes yeux dans les siens. Elle les avait d’un brun très clair qui reflétait la lumière. Le plus clair de tous les regards de ses enfants, selon papa. Ils brillaient très fort, quoi qu’elle regarde ; elle me donnait l’impression de vouloir absorber le monde entier. Plus de quinze ans plus tard, mon opinion n’a pas changé : elle absorbe encore le monde et toutes les personnes qu’elle côtoie également.

Si je ressens une tristesse aussi grande lorsque je l’observe, c’est parce qu’il m’arrive de me demander de quoi elle est faite, à l’intérieur. J’imagine un grand vide grandir dans son corps, le genre qui détruit tout sur son passage. Elle dégage un désarroi froid et dangereux. Elle n’arrivera jamais à se dresser face au monde comme elle en rêve, je le sais, nous le savons tous à la maison. Elle ramera toute sa vie, parce qu’elle est comme ça, elle préfère ramer que de se confronter à ce qui lui permettrait d’avancer. Cela aussi me rend triste, parce que je l’aime et que j’ai encore l’espoir de la voir heureuse. Quand je ressens cette grande tristesse, je m’efforce de ne pas y songer trop longtemps, de ne pas oublier qu’elle n’est pas moi et que la mauvaise chose qui lui grignote le coeur n’a pas à m’atteindre. Plus j’avance dans la vie, plus j’ai conscience que chaque personne se trimbale sa propre merde. C’est comme ça, la vie. On est toujours tout seul. Moi, j’ai la chance d’être entouré d’une famille aimante et d’en avoir conscience, cela rend la solitude de la vie plus facile. Mais elle, elle n’a rien. Ni famille, ni ami, tout juste un compagnon à la queue touffue et au pelage bleu qu’elle traite n’importe comment.

Petite, elle était différente. Différente de maintenant et différente de nous. Elle ne faisait pas de bruit, ne criait jamais très fort, ne pleurait pas quand il aurait fallut qu’elle pleure. Elle est arrivée silencieusement dans nos vies. Elle me dérangeait beaucoup, presqu’autant qu’aujourd’hui. Ses grands yeux toujours fixes, son absence de sourire, ses silences… Je n’aimais pas rester seule avec elle, même quand elle a été plus grande : que lui dire ? Elle n’aimait pas la plupart de nos jeux et se fichait bien de tout ce qui m’importait à moi. Alors parfois, je m’asseyais à côté d’elle avec mes livres remplis d’images qu’elle regardait avec curiosité. J’avais l’impression de réussir à l’atteindre. Quand elle a été plus grande elle a commencé à gâcher ces moments en parlant. Elle me contredisait ou me posait des questions trop subtiles qui me piégeaient. Elle avait sept ans de moins que moi et elle me faisait me sentir idiot. Elle a sept ans de moins que moi et me fait encore me sentir idiot.

Notre maison a toujours été remplie de cris et de rires, même après son arrivée. Quatre garçons, ça ne peut pas être discret, surtout avec Zakary et Aodren qui chahutaient et savaient capturer l’attention comme des professionnels. On courait d’un bout à l’autre de la maison en hurlant, on sautait sur les canapés et les lits, peu importe à qui appartenait la chambre, et on jouait à des jeux qui ne peuvent naître que dans l’esprit des enfants. Même adultes, nous sommes toujours bruyants : nos conversations agitées et nos rires prennent de la place.

Depuis son départ, il n’y a plus de bruit dans la maison. Il a suffit qu’elle claque la porte derrière elle pour tout aspirer.

10 oct. 2022, 20:07
 Worcestershire  Fissures  Recueil d'OS 


Aodren Bristyle
AOÛT 2047



Ce jour-là, Aodren a quitté sa chambre le coeur tout en vrac. Il a entendu des cris en provenance du salon. D’abord, il n’a pas réagit : les cris, il en entend depuis qu’elle est revenue de Poudlard. Des paroles balancées sur un ton qui heurte et qui blesse. Il a augmenté le son de la radio et s'est concentré sur ses affaires. Sauf qu’après les cris, il y a eu le bruit précipité des escaliers que l’on grimpe à toute allure, des portes que l’on claque, des murs que l’on frappe, juste au-dessus, en provenance du grenier — sa chambre. Alors il est sorti, le ventre noué et les doigts crispés sur les manches de sa robe de sorcier. Arrivé au plus bas de l’escalier, il a aperçu le dos de sa mère et juste derrière elle, le visage crispé de son père. Un malaise l’a envahi à la vue des larmes de ce dernier, toujours le même. Il s’est collé contre la cage d’escalier, incapable d’aller plus loin et de se confronter à la scène qu’il avait déjà comprise.

Il a écouté leur conversation, les mots l’ont traversé sans qu’il n’en comprenne véritablement le sens. Mais au final il n’y avait rien à comprendre. La suite lui a tout raconté : elle a descendu les escaliers aussi vite qu’elle les a monté, leur père a essayé de la retenir, elle l’a repoussé, elle a crié, encore, dit des mots qui font mal.

laisse-moi respirer je te supporte plus

Et la porte qui claque.

Le silence est partout, maintenant. Dans toutes les pièces, sur tous les visages. Leur père n’est plus capable du moindre mot. On croirait qu’une chose s’est cassée en lui. Aodren présume qu’il s’en veut. Un père s’en veut toujours, n’est-ce pas, lorsqu’il ne parvient pas à retenir l’un de ses enfants ? Son fils, lui, s’en est voulu de ne pas savoir le réconforter. Désormais, il supporte la vue de ce père désœuvré en se demandant comment une seule personne est capable de faire à ce point trembler une famille toute entière.

Ils ont toujours partagé une grande complicité, eux, les garçons. Rien à voir avec le genre, surtout une question de caractère. La mère et la fille étaient trop semblables, trop à part. Ils forment depuis le début un groupe à part, sans même s’en rendre compte. Les frères et le père. Leurs rires et les grandes discussions jusqu’au bout de la nuit, les nombreux jeux, les souvenirs comme des étincelles de bonheur. Elle a toujours été là, elle aussi, tout comme leur mère, mais plus en périphérie. À côté. Ce n’était pas grave, ça leur convenait comme ça. Elle était ainsi, leur famille. Elle est ainsi. Un peu de traviole mais c’est la sienne et il l’aime.

Aujourd’hui, il y a le père qui a perdu ses mots, sa seule arme face à la vie. Il y a le grand frère qui serre des poings dans son coin, son regard plus triste que colérique. Et la mère qui a sorti une excuse bidon pour s’échapper à l’autre bout du pays retrouver la quiétude des couloirs aseptisés de l’hôpital. Aseptisés de vie, d’émotions, de sentiments. C’est peut-être cela la solution, finalement, songe Aodren en écoutant le silence résonner dans la maison : s’aseptiser.

Et il y a lui. Lui qui ne comprend pas comment la seule folie d’une enfant trop fière, trop orgueilleuse, trop égoïste peut à ce point faire souffrir une famille pourtant bien portante. Son départ est une éraflure. Il aimerait ne rien en penser, ne rien ressentir, mais c’est loin d’être le cas. Il est incapable de ne pas songer à son absence et à la douleur qu’elle a causé en imposant, une fois de plus, ses petits tourments personnels à sa famille.

C’est dans ces moments-là qu’Aodren ressent de la haine pour sa sœur, une haine qui le hante jusque tard dans la nuit parce que son coeur n’est pas fait pour haïr.

17 oct. 2022, 18:18
 Worcestershire  Fissures  Recueil d'OS 


Zile Bristyle
AOÛT 2047


Ils sont coincés dans sa gorge. Les mots. Il n’a pas su les lui partager lorsqu’elle a quitté la maison en claquant la porte derrière elle. Il n’a guère réussi à parler non plus lorsque son visage s’est recouvert de rage et d’une colère si forte, si froide qu’il en a été tout retourné. C’est la première fois qu’il la voyait ainsi, sa toute petite fille. Il serait incapable de dire ce qu’il s’est passé ou de se souvenir de ce qui a engendré une telle averse d’émotions chez elle. Ils étaient paisiblement assis au salon tous les trois : Arya, elle et lui. Chacun à ses affaires mais au moins étaient-ils ensemble. C’est vrai qu’il a insisté pour qu’elle les rejoigne quand elle est entrée du jardin. Elle allait remonter dans sa chambre, son grenier tout là-haut, inaccessible. Ils ne l’avaient vu ni le matin ni à midi. Zile avait besoin d’elle, de sa fille, de son enfant. « Viens, » lui a-t-il dit. C’est vrai qu’il a dû demander plusieurs fois pour qu’elle daigne accepter et c’est vrai qu’elle a soupiré. Ses mâchoires étaient déjà bien crispées et son visage livide. Et après, et après ? Après, le ton qui monte, les regards noirs, le corps qui se crispe. L’atmosphère qui devient pesante et qui appuie là, sur son coeur, comme ça lui faisait tout gamin quand ses parents se disputaient fort, comme ça lui fait encore quand il repense à Vika et ses fameuses crises qui viennent toujours avec le Whisky.

Le poids gagne en force, il écrase ses poumons, lui arrache ses mots. Et de l’autre côté, de son côté, la colère gonfle comme une tempête en pleine montagne. Ça grogne dans son regard et quelle puissance elle dégage ! Les poings qui se serrent, tout son corps hurle la rage absolue qu’elle ressent à ce moment-là, sous le regard désoeuvré de ses parents qui ne comprennent pas ce qui a allumé l’étincelle. Elle crie, il tente d’endiguer son flot de paroles, de résister aux bourrasques d’émotion qu’il se prend dans la tête de la part d’une gamine qui est sa gamine. Une chose se bousille, de son côté comme du sien, il ne se souvient plus très bien de qui s’est levé en premier de lui ou d’elle. Au final, ils se sont tous retrouvés débout mais c’est elle qui s’est enfuit dans sa chambre en criant les mots qu’il entendra encore plusieurs heures plus tard.

je te supporte plus

Qu’est ce qu’elle ne supporte pas ?
Elle est rentrée il y a plusieurs semaines et depuis, le silence prédomine. Le silence rageur, le silence boudeur, le silence désespéré. Elle leur reproche tout ce qu’elle vit et tout ce qu’elle ne sait pas gérer. Mais son père ne sait pas ce qu’elle vit et moins encore ce à quoi elle est confrontée. Il a bien essayé de lui parler, d’abord en l’amadouant puis en la confrontant directement. Discuter avec elle a toujours été une épreuve particulièrement douloureuse, même pour lui, un combat de longue haleine. Mais cet été, il s’est retrouvé face à un mur de silence, le même que lors de ses premières années à Poudlard. C’est cela qui était inquiétant : le souvenir cuisant de cette période. Zile s’est demandé comment il avait pu laisser cela arriver ; comment se sont-ils retrouvés à devoir subir leur propre fille, leur propre soeur ?

Zile est cloué par la culpabilité. Il attend là comme si elle allait rentrer d’une minute à l’autre mais il connaît suffisamment son enfant pour savoir qu’elle ne rentera pas, qu’elle a pris une décision et qu’elle s’y tiendra. À lui, désormais, de vivre avec la certitude qu’il a échoué à élever son unique fille. Échouer à l’ouvrir sur le monde et les autres. Et s’il l’avait lui-même créée, cette enfant égoïste et enfermée sur elle-même ? Il n’en a pourtant pas l’impression. Il lui a toujours appris à chérir ses émotions, à parler de ce qui n’allait pas. Alors c’est vrai, c’est vrai qu’elle ne le faisait pas forcément, voire plutôt rarement. C’est vrai que ça a toujours été plus dur avec elle qu’avec ses frères. Il y avait une résistance chez elle qu’il n’y a jamais eu chez les garçons. Peut-être a-t-il trop toléré ses silences, trop accepté ses déboires ? Qu’aurait-il pu faire différemment ?

Zile creuse les tréfonds de son esprit pour trouver des réponses qui n’existent pas, lourd d’un sentiment de solitude comme il n’en a pas connu depuis son arrivée en Angleterre.

22 oct. 2022, 11:50
 Worcestershire  Fissures  Recueil d'OS 


Arya Bristyle
AOÛT 2047


Arya a su dès la naissance de son unique fille que celle-ci n’allait pas être facile. Pas tant dans le comportement que dans la compréhension. Elle allait lui ressembler, cette gamine, et ça n’allait pas être une mince affaire. Évidemment, tout cela s’est révélé vrai. Elles ne venaient peut-être pas du même arbre mais elles étaient faites du même bois.

À la colère de son enfant, Arya a réagit comme elle réagit toujours. Avec pragmatisme. Elle a rassuré son mari inquiet, pour ne pas dire paniqué, en utilisant des mots concrets et ancrés dans la réalité : elle reviendra quand elle manquera d’argent, elle a seulement besoin de montrer qu’elle peut partir dès qu’elle le veut, ce n’est qu’une tentative de manipulation. Étrangement, ces paroles n’ont pas rassuré Zile qui s’est plongé dans un silence sans précédent. Estimant qu’il avait besoin de solitude et de calme, Arya l’a laissé à ses pensées et est allée oublier les siennes dans les couloirs de la Nouvelle Sainte-Mangouste.

« Je ne penserai plus à toi. Tu mérites qu'on t'oublie. »

Ces mots ont été prononcés par Melinda Glindwell lors de leur septième année. Arya a reçu ces mots comme s'il s'était agit d'un coup sans n'avoir jamais pu comprendre pourquoi ni comment celle qui s'était le plus rapprochée d'une amie en était arrivée à ressentir ce sentiment qui vient avec la haine : l'envie d'oublier ceux qui nous ont appris à ne pas les aimer. Pourquoi faire l'honneur à quelqu'un qui nous a maltraité de le faire exister à travers nos pensées et nos souvenirs alors qu'un simple oubli est tellement plus définitif ? Comment pouvons-nous exister si personne ne pense à nous ? La jeune Glindwell devait certainement penser à cela lorsqu'elle a proféré cette phrase haineuse, sans savoir qu'elle serait celle qui se souviendrait toujours de l'autre malgré les douleurs que celle-ci lui a causé.

Arya, bien loin de ces préoccupations, ne songe que rarement à Melinda. Elle se contente de penser à cette vieille relation comme l'on pense à des souvenirs si anciens et si peu importants qu'ils en deviennent brumeux. Elle a actuellement des préoccupations plus importantes. Elle se demande si le destin qui attend sa fille est exactement le même que le sien. Vient alors l'inévitable question : qui sera la Melinda Glindwell d'Aelle ?

Arya ne pense pas que l'on doive oublier sa fille à qui elle prête volontiers quelques qualités — elle l'aime après tout — mais elle a conscience que la chair de sa chair est une insupportable petite peste difficile à aimer.

La teneur acidulée ses pensées n'a pas l'effet escompté pour une fois puisqu'elle ressent une peine profonde de voir sa fille quitter la maison sans se retourner. Elle ne sait pas très bien si elle souffre de voir son mari totalement dévasté ou si elle est davantage blessée de n'avoir su endiguer la colère de son enfant. Une petite voix désagréable — qui a l'audace de ressemble à celle de son père — lui susurre que « une mère est censée savoir ce genre de choses ! », ce qui la fait culpabiliser alors même qu'elle n'a jamais été, et elle le sait très bien, le genre de mère à savoir ce genre de choses-là.

La solution à ce cas de figure précis est donc relativement simple : ne pas se laisser entraver par ce que l'on ne contrôle pas et plutôt agir sur ce qui est à notre portée de main. Présentement, il s'agit donc de son travail. Et qu'importe que son mari se trouve seul à la maison, désespéré à l'idée de ne plus jamais revoir sa fille ? Arya n'a pas l'impression de fuir, elle se pense au contraire plus mature que tous les autres puisqu'elle en se lamente pas et qu'elle lâche prise. Elle ne s'émeut donc pas de son propre égoïsme et ne se dit pas non plus qu’avec l’exemple d’une pareille mère qui fuit pour ne pas voir ses problèmes, sa fille ne risque pas de changer et de devenir plus sensible à ceux qui l’entourent.

— Fin —