Solo Contemplations étoilées, résolutions d'acier

Lundi 12 octobre 2048
20h
Allongé dans l'herbe glacée, avec pour seul compagnon le vent frais qui battait les herbes jaunies assombries par la nuit, les yeux de Narcisse étaient rivés sur le ciel étoilé. Un nuage passa, obstruant la vue, il cligna des yeux, et les maintint fermés. Il avait étendu ses bras dans l'herbe, ignorant les démangeaisons causées par les microcoupures du gazon sur sa peau. Son sac à dos trônait non loin de lui, il s'était renversé à cause d'un coup de vent, il ne l'avait pas ramassé. Enfin, les nuages s'enfuirent sous le vent de la stratosphère, dégageant à nouveau la vue, permettant à Narcisse de rouvrir les yeux pour se perdre dans la contemplation.

Il n'avait même pas voulu s'allonger, à la base. Il s'était simplement dit qu'il pourrait s'assoir un peu, avant d'aller réviser, juste après son cours de vol. Son corps n'avait pas bougé d'un muscle depuis lors. Un abattement qui ne lui ressemblait pas l'écrasait de tout son poids. En y repensant, il n'avait même pas fermé l'œil de la nuit. Il avait vécu cette journée comme un fantôme, l'ombre de lui-même, errant dans les couloirs manipulant les potions et les ingrédients avec en plus de maladresse que d'habitude. Si la professeure n'avait pas été là, il aurait certainement fait exploser quelque chose. Cela l'aurait fait sourire, en temps normal. Il pensa à son cours de vol. Et songea à quel point il aurait dû se faire porter pâle, au lieu de voleter à droite à gauche, de façon hésitante, incapable de maintenir une altitude stable, manquant de rentrer dans ses camarades.

Klee dormait blottie dans le creux de son épaule et de son cou, lui apportant une chaleur bienfaisante. En temps normal, lorsqu'elle dormait, elle le fuyait. Elle trouvait sa peau trop chaude, il irradiait de chaleur, une vraie bouillote humaine, ce Narcisse. Et pourtant, aujourd'hui, si Klee avait pu parler, elle aurait certainement dit qu'il était aussi glacé qu'une pierre du château en plein mois de décembre. Elle devait veiller sur son petit humain de compagnie, alors elle s'était décidé à lui faire don de sa chaleur. Narcisse en ressentait une inconsciente reconnaissance.

Entre le souffle du vent, au travers du bruissement des feuilles et des herbes, sa voix siffla entre ses lèvres.

« Tous ceux que vous aimez vont mourir. »

Un soupir, il ferma les yeux, avant de passer sa main sur le haut de son visage. Narcisse pleurait rarement, quoi qu'on en dise. Cela lui arrivait souvent de pleurer de rire, de joie, d'excitation ou d'impatience. Même lorsqu'il bâillait, des petites larmes se formaient au coin de ses yeux. Mais de tristesse, rarement. Presque jamais. Et cela le frappa. Il n'était vraiment qu'une boule uniforme de sentiments positifs, hein, rien d'autre ?

Son bras revint dans le creux d'herbe qu'il avait formé sous son poids, laissant quelques larmes rouler sur ses joues, sous le clair de lune, faisant écho aux clapotis de l'eau non loin de là.

Enfin, ses pensées commençaient à se délier quelque peu. Il arrivait presque à retracer l'entièreté de la conversation qu'il avait eu avec elle.

Il soupira. Les souvenirs tournaient en boucle, en boucle dans sa tête. Qu'aurait-il dû répondre, pour ne pas s'attirer les foudres de Miss Valerion ? Comment aurait-il dû se plier, dans quel sens, pour contenter Miss Valerion ?! Son cœur battit puissamment dans sa poitrine, Klee ouvrit les yeux.

Décidément, l'abattement, ce n'était pas fait pour lui. Sa mère lui avait déjà dit que la colère valait mieux que l'apitoiement, mais de base, il n'était pas du genre à se laisser aller, et à se morfondre. Ses poings se serrèrent, et lentement, très lentement, son corps se réchauffa sous le coup de la colère.

La colère n'était pas vraiment non plus la tasse de thé de Narcisse.

Pourtant, elle était bien là, très profondément enfouie, tout au fond de lui. Colère contre ce que sa mère avait dû endurer. Colère contre les souffrances que son père avait traversé dans sa vie. Colère contre l'incompatibilité de son monde et de celui des sorciers. Fureur contre ceux et celles qui avaient blessé sa mère. Courroux contre dix mille putain de choses qui allaient de travers, et sans qu'il arrive à comprendre pourquoi ! Il fut brusquement secoué par un rire nerveux, qui fit rouler Klee dans l'herbe, qu'elle entreprit de mâchouiller en le regardant d'un air préoccupée. Il se laissa porter par ce rire, avant de se relever souplement, les mains sur le sol.

Courbatures, douleurs, froid, démangeaisons, mais surtout, il ressentit une indicible envie de détruire quelque chose. Et cela lui donna envie de vomir. Alors comme ça, la colère était plus productive que l'apitoiement, hein ? Il se redressa complètement, les poings serrés.

« Y'a pas d'ascension sans peine hein ? »

Il se pencha doucement, pour ramasser un galet, qu'il fit tourner entre ses doigts. Le contact de la pierre polie par l'eau et les vents, de longues années, de longues décennies durant, se mélangeait à la rugosité de sa peau. Il se laissa basculer en arrière, brandissant sa main vers le ciel, galet en main.

« J'vous en foutrais moi, de l'ascension ! »

Plaf, plaf, plaf, plaf. Quatre ricochets avant que le galet projeté par Narcisse ne s'enfonce sous l'eau noire du lac, laissant de nouveau le silence s'abattre. Seule la respiration courte du garçon perturbait cette quiétude, peut-être quelqu'un de suffisamment proche aurait pu entendre son cœur qui tonnait. Il posa sa main sur sa poitrine, un sourire euphorique aux lèvres.

« Bats donc, petit cœur. »

Il se pencha pour ramasser une nouvelle pierre.

« Bats donc. »

Il projeta de nouveau la pierre de toutes ses forces, manquant de se déboîter l'épaule. Elle ne ricocha pas, et pénétra directement la couverture calme et silencieuse de l'eau. Il fixa plusieurs secondes cette immobilité, avant de serrer les poings en se pliant en deux, ses dents serrées l'une contre l'autre.

« Gh... gh... »

Il inspirait et expirait lentement, mais cette fois-ci, il n'avait pas l'intention de calmer cette colère.

Il n'en avait nulle intention.

Et étonnamment, à sa grande surprise, par cette simple constatation, cette simple acceptation, il sentit son cœur s'apaiser. Il écarquilla grand les yeux, incapable de comprendre ce qui venait de se passer. Pourquoi se sentait-il plus calme ? D'un seul coup, comme si on venait de lui retirer le voile rouge qu'il avait devant les yeux, comment était-ce possible ? Ça n'avait pas le moindre sens, il posa sa main sur sa poitrine.

Klee vint se frotter à sa chaussure, avant se hisser péniblement jusqu'à son épaule pour lui donner un coup de boule affectueux. Il la regarda, avant de prendre une grande inspiration. L'oxygène remplit ses poumons plus complètement que depuis des jours. Sa tête bascula sur le côté, jusqu'à ce qu'il fasse craquer ses cervicales. Il sourit, pouffa de rire, et secoua la tête.

« Ok... Ok, si c'est ça qu'elle veut... »

Il se détourna pour récupérer son sac. Son corps était raide et sensible, mais il décida de l'ignorer.

Alors qu'il reprit le chemin du château, le regard déterminé plongé sur l'horizon, il sentit sa résolution s'affermir comme jamais auparavant.

Tout ce qu'il avait fait, jusqu'à présent, tout ce qu'il pensait avoir accomplit, il l'avait fait pour les autres. Pour ses parents, ses amis, les gens qu'il aimait, il voulait être plus fort, pour les protéger. Mais ce qu'il ressentait, là... en cet instant, il ne le ressentait pour personne d'autre que lui.

Il allait clore le clapet de cette professeure de Défense contre les forces du mal aigrie. Il allait lui faire comprendre son point de vue, qu'elle le veuille ou non, elle allait finir par l'écouter, et il allait lui montrer à quel point elle se plantait ! Sa main vint se poser sur son avant-bras droit, sur lequel était accroché sa gaine de baguette. Il la sentit vibrer à travers sa manche.

« Allez, au boulot. »

Avec ou sans elle, il allait se dépasser, et il allait se donner à fond. Il se fit la promesse que tant qu'il ne serait pas devenu assez fort pour lui faire face sans honte, il ne lui redemanderai plus jamais le moindre conseil.

Un drôle de sourire naquit sur ses lèvres, et pour la première fois, il puisa dans ses réserves pour faire face à ses propres avantages.

Il avait un nombre d'amis impressionnant, à ses yeux en tout cas. Et il allait s'entourer, prendre tous les conseils, toutes les techniques, les méthodes, passer par tous les chemins, suivre les entraînements les plus difficiles. Et au pire, elle n'était pas la seule professeure de Poudlard, aux dernières nouvelles.

Au fond de son esprit, son inconscient noya la pensée tentant de lui susurrer que le jour où il comprendrait le véritable sens de la phrase "Tous ceux que vous aimer vont mourir", il n'aurait d'autre choix que de revenir lui demander de l'aide. Pour le moment, il devait se concentrer sur autre chose.

Mais elle attendrait, elle se tiendrait tapie dans l'ombre, prête à bondir, le jour où un événement extérieur propice lui ferait prendre consciente de cette réalité glaçante qu'il pensait avoir accepté.