Le temps de la guérison
Dimanche 21 juin 2049
21h00
Reducio
Honor Brando, 42 ans Reducio
Oscar Brando, 41 ansReducio
Claire Harper, 38 ans, marraine de Narcisse
Et ce n'était pas pour rien. Le sujet de la discussion du soir était un événement énormément attendu par la famille Brando. Et plus particulièrement par Narcisse, qui se tenait assis sur le grand canapé, entre sa mère et son père qui l'entouraient, tenant fermement entre ses doigt le précieux coussin. Honor ne pouvait s'empêcher d'agripper son épaule dans un geste protecteur, plus droite qu'elle ne l'avait jamais été. Seul Oscar paraissait relativement détendu. Bien que pour ceux et celles qui le connaissent, le léger mouvement de son pied soulignait bien les émotions qui le traversaient.
Face aux trois Brando, dans le fauteuil de l'autre côté de la table basse, se tenait Claire. Et malgré l'inconnu dans lequel elle se plongeait, elle connaissait elle aussi l'importance du coussin de parole pour pouvoir mesurer l'importance de cette conversation. Sans compter qu'il aurait fallu être littéralement aveugle pour ne pas percevoir l'ambiance de la pièce. Même les mouches semblaient s'être tues, et le vent à l'extérieur avait préféré faire demi-tour pour contourner la maison.
La psychiatre avait déjà élaboré une dizaine d'explications possibles, une vingtaine de pistes, et une cinquantaine d'idées plus ou moins extravagantes. Elle faisait toujours ça. Et elle savait que Honor était pire qu'elle, aussi, elle fut surprise d'observer que la militaire ne lui rendit pas son sourire. C'était donc quelque chose d'incroyablement sérieux... Elle raya une dizaine de ses idées, avant de diriger son regard vers Narcisse qui s'agitait, visiblement nerveux, le regard fuyant, rouge comme une tomate.
"Mh... Claire, euh... du coup, ça fait quelques mois qu't'as emménagé chez nous, euh... Et euh, juste avant, moi j'suis vraiment trop content qu't'habites ici maintenant ! C'est juste que du coup, y'a un truc qui... En fait... euh..."
Les mots s'égarèrent, se perdirent dans l'espace au fond de la gorge de Narcisse. Ce n'était pas surprenant, et la psychiatre affichait un sourire patient et bienveillant, l'encourageant à continuer. Honor serra davantage son épaule, et Oscar tourna son regard vers sa femme, en passant lui aussi son bras derrière le dos de Narcisse, qui sembla regagner un peu de contenance.
"Ok. Alors... Euh, tu vois, l'école où j'suis... on t'en avais pas parlé avant, parce que... euh... Déjà, on voulait pas t'mentir hein, c'était juste que, y'avait un secret et... C'était pas contre toi, oh Claire vraiment désolé... C'était vraiment nul de pas t'dire pendant tout ce temps !"
Toujours sans un mot, respectant à la lettre la règle du Coussin de parole, la blonde se contentait de le regarder avec un mélange de curiosité et d'inquiétude. Oui, de toute évidence, elle se doutait, depuis tout ce temps, que quelque chose lui était dissimulé. Elle ne s'en était jamais formalisé, elle savait pertinemment que les secrets, dans cette maison, avaient toujours d'excellentes raisons de ne pas être divulgués.
Narcisse gigotait comme s'il était assis sur des clous, le rouge ne quittait pas son visage, au point qu'Oscar dut se pencher pour lui murmurer des paroles d'encouragement. Ce fut comme un déclic, il s'immobilisa, prit une grande inspiration, et retrouva un timide sourire. Son regard avait changé, et il se tourna vers Honor.
"On avait prévu qu'c'était moi qui devait le dire, mais j'suis vraiment trop nul pour parler d'moi..."
Et doucement, il tendit le Coussin à sa mère.
"Et puis, j'sais qu'c'est trop important pour toi, maman, de pouvoir tout dire à Claire. S'il te plaît ?"
Si Honor n'avait pas été figée par la surprenante initiative de son fils, elle aurait pu ressentir en chœur avec Oscar et Claire le trait de fierté qui les traversa. Elle demeura immobile quelques secondes, avant de récupérer le Coussin comme s'il s'agissait d'un précieux trésor qu'elle sera contre elle, émue.
"Merci."
Une grande inspiration, ses yeux noisette plongèrent dans ceux de son amie, qui soutint son regard courageusement. C'était toujours une épreuve de regarder Honor dans les yeux. Cependant, elle se força, elle prit son courage à deux mains, elle lui devait tant. Les confessions de la militaire étaient rarissimes, alors il était hors de question d'en louper le moindre mot. Chacun était suspendu aux lèvres d'Honor, le temps qu'elle trouve ses phrases.
"Claire. Tu n'as probablement pas oublié, il y a quelques années, les événements qui ont été diffusés dans le monde entier. L'affrontement entre deux mondes, avant que du jour au lendemain, les médias fassent tous marche arrière, pour prétendre que ceci n'était qu'une fable."
Claire hocha la tête, sentant son cœur battre la chamade. Comment oublier des choses pareilles ? Cependant, la formulation d'Honor l'intrigua. Elle en parlait comme si...
Son visage s'éclaira sous la brusque réalisation qui la frappa au moment où Honor reprit la parole.
"Ce n'était pas une fable. Tout était vrai."
Narcisse posa sa main sur les bras tremblotants de sa mère, Oscar glissa sa main sur l'épaule de cette dernière. Mais aucun ne pipa mot, elle tenait toujours le Coussin. Elle s'y accrochait.
"Ma cicatrice... mon accident, mon départ de l'armée. Ces événements en étaient la cause. J'avais refusé, à l'époque, de les affronter, sans savoir pourquoi, je n'ai pas pu me résoudre à brandir mon arme face à une société que l'on voulait effacer simplement pour exister. N'importe laquelle de nos connaissance aurait pu en faire partie, nous ne l'aurions pas su."
Lorsque son regard quitta celui de Claire, ce fut pour plonger dans celui de Narcisse, qui la regardait courageusement, l'encourageant à son tour à continuer. Oscar caressa délicatement la joue d'Honor pour essuyer une larme qui roula, avant qu'elle ne reprenne.
"Et pour faire court, tu pourras poser toutes les questions après, mais Narcisse en fait partie. Nous l'avons appris l'année dernière. Tu ne pouvais pas savoir, tu ne devais rien savoir. Mais depuis que tu habites ici... Nous avons décidé que les choses ont changées. Tu es notre famille, alors tu mérites de savoir que ton filleul est un sorcier. Ça doit te paraître complètement absurde et fou, mais... c'est pour ça que son école est si loin, et...
- Mais... ça, je m'en doutais, enfin..."
Le silence qui s'abattit fut sans nom. Tous trois furent choqué par la prise de parole de Claire, qui venait de se bâillonner de ses mains, rouge de honte d'avoir enfreint la règle du Coussin de parole. Et si la situation n'avait pas été aussi particulière, ni Oscar, ni Narcisse, ni Honor n'auraient manqué de gentiment la sermonner. Oscar intervint en se redressant, rajustant ses lunettes du pouce.
"Je demande à ce que le Coussin soit mis de côté.
- D'accord.
- Oui !
- Oh que oui."
Le Coussin fut presque projeté sur le côté, avant qu'Honor ne reprenne la parole en se redressant, le visage froissé par la confusion.
"Claire, tu m'expliques ?"
Si Narcisse et elle étaient profondément perturbé par ce qui venait de se passer, ils ne remarquèrent pas le sourire malicieux d'Oscar, presque amusé, voire moqueur, si l'on s'y penchait. Claire le remarqua, et y puisa des forces.
"Bah... Enfin... Honor, ma chérie."
Elle se pencha en avant, coudes sur ses genoux, croisant ses mains l'une contre l'autre.
"Tu dois être la femme la plus intelligente que je connaisse -si l'on me retire de l'équation. Tu sais lire les gens comme personne. Mais dès qu'on touche à un sujet, un seul, en particulier, tu perds tout sens commun. C'est quand on évoque tes blessures de 2045. Et tu me prends pour qui ? Tu crois que je n'ai jamais fait la connexion entre ces blessures et le fait qu'elles soient survenues le lendemain de ces incidents ? J'ai été étonnée de voir à quel point tout le monde a cru à la campagne de désinformation. Peut-être qu'ils n'avaient pas une Honor avec eux. Et depuis deux ans, un autre sujet te plonge dans le même état, et c'est quand on évoque Narcisse."
Froncements de sourcils, échanges de regards perplexes, le sourire d'Oscar ne faisais que s'agrandir.
"Je ne suis pas aveugle, je sais quand vous me cachez quelque chose. Tes réactions quand les amis de Narcisse viennent, quand il va chez eux... Ses cours, pour lesquels je ne peux même plus l'aider, alors que je le faisais tout le temps, et puis..."
Elle retint un petit rire, levant sa main devant sa poitrine d'un air impuissant, et secoua la tête, compatissante.
"Narcisse a beau avoir ses qualités, il est le pire pour dissimuler un secret. Tu as déjà vu sa tête quand on parle de son école ? Et puis, tu vas me faire croire que toi tu aurais envoyé ton fils adoré dans un internat toute l’année ? Pas à moi ma chérie. Bref..."
Une petite inquiétude passa malgré eux sur les épaules des Brando, qui fut fort heureusement dissipée par l'éclat de rire de Claire, qui venait définitivement de joindre toutes les pièces, et se claqua la tête.
"Je suis aussi idiote que vous. Je suis une psychiatre, bon sang, personne n'est plus douée que moi pour garder les secrets."
Elle se leva en même temps que Narcisse, qui se précipita les larmes aux yeux contre elle pour étreindre sa taille et se blottir contre elle. La blonde lui caressa les cheveux et le dos doucement en chuchotant, laissant dans le même temps Honor et Oscar les rejoindre. L'un des bras de Claire passa autour des épaules d'Honor, elle accueillit son visage contre son épaule, et lança un regard moqueur à Oscar, qui essuya discrètement une petite larme.
"Je me doutais que tu savais. On avait préféré attendre le début des vacances, pour être tous ensemble.
- C'est pas grave, je suis quand même contente de savoir. Maintenant, j'ai l'impression que Narcisse aurait bien besoin de parler, de beaucoup de choses. Enfin mon diplôme va servir à quelque chose !"
Seule Honor n'alla pas de son petit commentaire, trop occupée à étreindre de toutes ses forces son amie et son fils, refusant de les laisser s'éloigner une nouvelle fois d'elle.


