Copeaux
La perle des Forsythe
29 août 2012
Elinor Hawthorne, 29 ans
dans les banlieues d'Oxford, résidence des Hawthorne.
29 août 2012
Elinor Hawthorne, 29 ans
dans les banlieues d'Oxford, résidence des Hawthorne.
Avertissement : Ce RP fait mention de symptômes de dépression post-partum et de grossophobie internalisée.
Reducio
- Votre PJ est présent ? dans ce post, à demi, je dirais ? Il se trouve dans la pièce voisine à celle dans laquelle se trouve Elinor, arrive un instant dans les bras de sa grand-mère avant de repartir. Dans les posts d’après, Kieran sera bien présent.
- Nom et prénom du PNJ : Elinor Hawthorne (mère - PNJ actif : post écrit sous son point de vue), Haeyeon Moon (grand-mère paternelle - PNJ actif), Lloyd Hawthorne (frère - PNJ prétexte/actif), Alden Hawthorne (père - PNJ prétexte)
- Lien vers la fiche du PNJ : ici
- Intérêt d'utiliser ces PNJ dans ce RP précis pour votre PJ : Ce recueil d'OS, centré sur le personnage d’Elinor (puis de Kieran), me permet d’approfondir la relation complexe entre Kieran et sa mère et d’explorer les origines du vide affectif dans lequel il a grandi. L'absence d'amour maternel lors de son enfance a eu à son insu un large impact sur son développement ainsi que sur sa manière de penser, d’agir et d’aimer sur le long terme.
Elinor Hawthorne se tient droite devant le miroir de sa chambre, ou du moins s’efforce de l’être. Les vêtements élégants et sophistiqués qu'elle porte habituellement et qui mettent en valeur ses formes ont laissé place à une chemise de nuit blanche et ample pour dissimuler cette nouvelle silhouette. Le fin tissu ne parvient toutefois pas à masquer ce que la lumière crue de l’aube révèle sans pitié : des rondeurs nouvelles, de terribles cicatrices difformes. Son visage blafard s'est terni, son cou autrefois fin et gracile s'est épaissi. Elle passe une main lente sur la courbe molle de son ventre, là où la peau, naguère lisse et ferme, était devenu une masse informe de chair flasque striée de vergetures. Son autre main vient se plaquer contre sa bouche pour étouffer le sanglot qui lui monte aux lèvres.
La perle des Forsythe, la surnommait-on autrefois.
Elle était la fierté de son nom, le joyau que tous voulaient arborer à leur bras. Elle était l’objet des regards et des soupirs, la convoitise de moult prétendants qui lui demandaient sa main ; elle s’était toujours tenue au centre de cette adulation.
Elle évite désormais les miroirs. La maternité n’a pas eu sur elle la grâce qu’on lui avait promise. Cette maternité n’a rien d’un miracle : ce n’est qu’une dépossession. Une métamorphose brutale qui l’a réduite à cet ignoble reflet dans lequel elle ne se reconnaît plus. Une haine sourde gronde au fond de sa gorge, grésillant dans ses oreilles. Et si son corps ne se remettait jamais de cette grossesse ? Une bouffée de rage acide et bouillante lui brouille la vue à cette pensée. La colère prend les rênes de sa conscience alors qu’elle attrape sa baguette avec empressement pour la pointer vers son reflet.
« REPULSO ! »
Le miroir est projeté à travers la pièce, s'écrasant violemment contre le mur d’en face pour voler en éclats en un fracas qui réveille le bébé. Les pleurs de Kieran s'élèvent dans la pièce d’à côté. La mère n'a encore jamais tenu son enfant contre elle, le laissant aux soins de sa belle-mère. Quelque chose en elle refusait de l’approcher. Comme s’il constituait la preuve vivante de ce qu’elle avait perdu. Les cris redoublent, gagnent en intensité. Une grimace lui fend les traits du visage alors qu’elle regarde, haletante, les débris de verre qui gisent au sol un peu plus loin. Elle se couvre lentement les oreilles, mais ses mains font de bien futiles barrières acoustiques face aux cris stridents du nourrisson. Depuis son accouchement, les nerfs de la bientôt-trentenaire semblaient écorchés à vif. Une migraine atroce lui enserre le crâne tel un étau d’acier, pulsant au rythme des battements de son cœur – et les sanglots de l'enfant ne font que l'empirer.
Deux coups succincts résonnent contre le bois de la porte. D'un pas fatigué, elle s'approche de la porte et tourne la poignée. Sa belle-mère se tient derrière, le petit bébé à la touffe brune dans ses bras. Le fils d'Elinor hurle à s'en déchirer les poumons.
Le regard de la sorcière asiatique qui se rive sur la mère de cet enfant est chargé d'un insupportable jugement silencieux, le genre de regard que l'on adresse à une malade mentale dont on déplore la démence. La plus âgée a l'air de se demander comment quelqu'un peut rejeter un être si minuscule, si vulnérable. Elle n’en dit rien, bien sûr – elle ne dit jamais rien – mais la britannique sent le reproche flotter dans l’air.
« Tout va bien ?
— Faites-le se taire, hoquette-t-elle précipitamment. En voyant le regard médusé de la sud-coréenne, elle ajoute : Tout de suite. Emmenez-le avec vous, jetez-lui un Silencio, gif- … N-n’importe quoi. »
Le mot s’est arrêté à la moitié de sa gorge, tranché net par la panique de ce qu’elle allait dire. Giflez-le. Elle l’a pensé. Elle y a pensé. Elle aurait pu le dire. Elle aurait pu le faire.
L’effroi lui tombe dessus comme un seau d’eau glacée.
Elle vacille, recule d’un pas. Une chaleur immonde lui remonte le long du cou, mais son dos est secoué par un frisson atroce. Une nausée monte à l'idée d’avoir seulement envisagé, ne serait-ce qu’un instant, de proposer de lever la main sur ce nourrisson qu’elle n’a même pas encore osé toucher.
« P-partez, je vous prie. »
À ces mots, chuchotés comme une supplication, elle ferme la porte d'un geste fébrile. Son dos se heurte contre la porte alors qu'elle écrase un poing contre sa poitrine, contre lequel bat un cœur au rythme saccadé. Elinor se répugne. Elle est monstrueuse. Son dos glisse lentement le long du battant. Elle se laisse tomber au sol, ployant ses genoux. En boule sur le parquet froid, elle se prend le visage entre les mains, comme pour échapper à cette horrible vérité qui s'offre sous ses yeux et l'étrangle de ses longues serres noires. La blonde a beau le remettre sur le dos des hormones, de cet accouchement douloureux ; mais la vérité est bien là.
Elle n’arrive pas à aimer son propre enfant.
Elle l’a su dès la première seconde. Peut-être avant même qu’il ne naisse. Elle ne supporte pas sa présence : tout en lui hurle son propre échec. Il la dégoûte. Ou plutôt, il lui rappelle le dégoût qu'elle s'inspire. Ce n'est pas de sa faute, elle le sait pourtant. Mais il existe, et c’est déjà trop. Kieran est le témoin irréfutable de ce qu’elle n’a pas su devenir avec lui. Une mère.
920 mots
Copeaux
Le coquelicot ailé
15 juillet 2017
15 juillet 2017
TW : violence, mort (non humaine)
Le mois de juillet est agréable depuis le domaine des Hawthorne. Du soleil coule une douce lumière dorée qui baigne la verdure du jardin et les pierres qui composent les murs de la demeure. L’air vibre des froufrous des branchages que le vent fait bruisser, et des trilles légers d’un merle juché quelque part dans leur feuillage rythment les journées.
Là, sous l’ombre d’un vieux tilleul que la brise s’amuse à ébouriffer, Kieran observe ce minuscule éclat carmin qui s’est posé sur son doigt, dans l’immensité verte qui les entoure tous les deux. Une coccinelle.
Tout doucement, il recueille cette vie lilliputienne entre ses doigts, se levant dans un geste lent pour ne pas brusquer la petite créature. Il prend le chemin de la maison – ou plus précisément, le chemin menant à sa mère. Il remarque alors celle-ci sur le seuil de la demeure, droite comme une sculpture de marbre blanc que l’on aurait dressée là, dans l’ombre doré d’un soleil estival. Elle allume une cigarette d’un coup de baguette maîtrisé. Le petit Hawthorne se hâte d’arriver à sa hauteur, l’expression faciale drapée d’une joie juvénile éclatante.
« Maman !
— Mère », le coupe-t-elle aussitôt, une fumée atone expirée d’entre ses lèvres pâles.
Un bref silence plane entre mère et fils, durant lequel la blonde tire à nouveau une bouffée dans sa cigarette dans une exaspération lasse. Kieran s’efforce de ne pas froncer le nez alors que l'âcre odeur du tabac parvient jusqu’à lui en volutes paresseuses.
« ...Mère », se corrige-t-il en écho, hochant docilement la tête.
Le regard du garçon dérive vers l’insecte qui se fraye un chemin entre ses phalanges, un sourire rêveur flottant sur ses lèvres alors qu’il contemplait cette petite forme de vie entre ses mains, fasciné.
« Regardez, c’est une coccinelle ! » s’exclame-t-il avec candeur, des fossettes creusant ses joues pleines d’enfant alors qu’il surveillait le moindre sourire qui viendrait se profiler sur les traits de sa génitrice. Mais rien d’autre qu’un vague hochement de tête distrait, sans un regard vers son nouveau compagnon rouge.
Alors, doucement, il s’avance en direction de l’adulte, foulant le sol qui les sépare à petits pas d’enfant. Et de sa main libre, il se saisit timidement de la sienne, et y dépose délicatement sa trouvaille. Il surveille attentivement la coccinelle qui entreprend l’exploration de la main de la trentenaire : il craint la colère de celle-ci, si par malheur ce petit coléoptère coloré venait à l’incommoder en grimpant un peu trop haut sur son bras.
« Ses ailes colorées s’appellent des élytres. Quand elle s’envole, des ailes noires et beaucoup plus grandes s’ouvrent sous ses ailes rouges, et c’est ça qui lui permet de voler ! Miss Caddel me l’a lu dans un guide ent… en-to-mo-lo-gique ! » articule-t-il fièrement, goûtant la saveur érudite de ce mot d’adulte scientifique tout juste apprivoisé.
Entomologique. Un grand et long mot qui ornait la couverture d’un énorme volume rempli de mille petites écritures qu’il avait trouvé dans la bibliothèque de la maison, et que sa préceptrice lui avait lu. Et, d'après cette dernière, c’était un mot qui désignait l'étude des insectes. Comme ce devait être passionnant !
Le plaisir de pouvoir se pavaner devant sa mère avec ces connaissances nouvellement acquises éclaire son visage d’un grand sourire rayonnant. Mais Elinor ne lui adresse pas ce mince sourire attendri qu’elle accorde pourtant si volontiers à Lloyd. À la place, elle amorce un haussement de sourcil perplexe, presque agacé, qui intimide l’enfant sans pour autant parvenir à dissuader de poursuivre sur sa voie.
« On dirait un petit coquelicot avec des ailes. Vous savez, ces jolies fleurs rouges qui…
— Je sais ce qu’est un coquelicot, Kieran. Et cette bête ne lui ressemble aucunement. »
La voix de la femme se fait sèche et tranchante. Le pli entre ses sourcils s’accentue lorsque ses yeux se posent sur cet ignoble invertébré que l’enfant a déposé sur sa main. Mais le garçon, malgré l'éclair de déception qui traverse son regard un instant, reprend tout son enthousiasme. Il continue, encore et encore, comme s’il était convaincu que l’ardeur lumineuse qu’il irradie finira par faire fondre l'écorce de ce cœur de glace où il n’a jamais su trouver refuge.
« Je l’ai trouvé dans le jardin. Elle porte chance à ceux sur qui elle se pose, et elle s’est posée sur moi ! s’exclame-t-il avec un entrain qui a le don d'exaspérer sa génitrice. Et… donc je l’ai prise avec moi, pour la poser sur vous, comme ça elle vous portera bonheur aussi. »
Ses grands yeux d’enfant se posent sur la blonde, l’air d’implorer des compliments – mais Elinor n’a pas de temps à perdre avec de pareilles idioties. Elle attrape l’insecte, le coinçant entre son index et son pouce. Et alors que le brun lui tend les mains pour réceptionner cette immondice, une légère moue penaude prenant place sur ses traits, une pensée traverse la sorcière. L’enfant a… cinq ans. Six, peut-être ? Et aussi loin qu’elle puisse se souvenir, il n’a toujours manifesté aucun signe de magie. Et si… Elle chasse aussitôt ce début de pensée qu’elle n’ose achever. Non. Les Forsythe n’ont pas de Cracmol dans leur lignée. Encore moins s’il s’agit du fils d’Elinor elle-même – et elle ne saurait être la première à introduire une telle disgrâce dans le sang. Pas elle. Pas lui.
Un instant s'écoule alors que l’anglo-écossaise se perd dans ses pensées. Un choc émotionnel suffit à éveiller cette magie qui sommeille en un enfant, dit-on. Le regard d’acier de la britannique se pose successivement sur son fils et sur la bestiole qu’elle tient entre ses doigts. Ses yeux se plissent en deux fentes argentées qui analysent le petit brun qui lui fait face.
Crac.
La carapace colorée – l'élytre, disait-il – cède sous la force de ses phalanges sous le regard ahuri de son fils.
« Poppy ! » s'égosille ce dernier dans un cri de panique.
Mais la dénommée Poppy n’est plus, réduite en une carcasse informe et à l’odeur nauséabonde qui lui colle aux doigts. Par Circé, quelle plaie. La blonde lève les yeux au ciel.
« Récurvite. »
En un coup de baguette, les restes de l’invertébré se volatilisent magiquement. Elinor regarde autour d’elle. Pas l’ombre d’un signe d’une magie. Elle soupire. Son regard croise celui de son enfant, braquant sur elle ses prunelles dorées écarquillées d’horreur, de désespoir et de confusion. Elles se voilent d’un rideau de larmes, qui pourtant ne s'écoulent pas sur ses petites joues charnues – du haut de ses quelques années de vie, il n’est que parfaitement conscient que la Forsythe abhorre toute manifestation de faiblesse, en commençant par les sanglots. Aussi ravale-t-il ces gouttes salées qui lui obstruent la vue, plantant férocement ses petites dents de lait dans la chair de sa joue pour les empêcher de couler.
« Tâche de te trouver une occupation plus enrichissante que ces idioties. »
À ces mots, l’ancienne Serpentard le congédie d’un signe de main las, songeant à licencier cette pauvre et stupide femme qui osait inculquer ces sottises à son fils. Ce dernier se contente de baisser les yeux, les poings fermés sur le tissu de sa chemise alors qu’il pivote les talons. L’adulte le regarde partir, les épaules voûtées et la tête baissée vers le sol, alors qu'elle expire une nouvelle bouffée de cigarette.
Une fois hors de la portée du regard de la blonde, les pas du garçon se font graduellement plus pressés. Il se hâte de gagner sa chambre, où il ferme doucement la porte derrière lui avant de se laisser tomber sur son lit. Recroquevillé sur lui-même, il entoure ses genoux pliés de son bras, et enfouit son visage dans leur creux. Et il reste là, petite boule de silence lové contre les draps. Rien ne bouge dans cette pièce, sinon la respiration chevrotante, mais contenue de l’enfant.
Que pleurait-il ? La mort de Poppy ? La volonté d’au moins enterrer les restes de ce minuscule insecte dans le jardin pour lui rendre honneur une dernière fois, balayée en un coup de baguette de sa mère ? Ou alors, cette tentative infructueuse d’attirer sur lui ne serait-ce qu’une once d’attention maternelle ? Peut-être un peu des trois, au fond.
Mais Kieran sait attendre, et attendra. Comme une graine de coquelicot tombée dans une terre gelée, qui attendrait indéfiniment que vienne, un jour, le printemps. Oui, l’enfant attendra qu’un jour, enfin, le soleil soit assez doux pour qu’on le laisse éclore. Et il fleurira, ses pétales écarlates grandes ouvertes vers le ciel. Il grandira, et plus personne ne l'en empêchera. Viendra un jour où il parlera d’une voix forte, rira à s’en fendre les joues, pleurera sans retenue – mais pour le moment, il se contente de se replier sur lui-même dans son lit, patientant en l’attente d’un monde qui ne lui sera pas hostile.
1481 mots