De l'autre côté de la porte

Image postée par le membre MARS 2050 • JOUR J
QUAI GLANMORE PEAKES 7

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Probablement une heure un peu trop avancée pour qu’il soit
encore véritablement correct de venir frapper aux portes...


On frappa à la porte.

La fourchette resta suspendue en l’air tandis que le buste de Fabio, légèrement penché en avant au-dessus de son assiette, s’immobilisa. Il se redressa tandis qu’intouchée et toujours pleine, la fourchette s’abaissa à nouveau sur son assiette en provoquant un tintement contrarié contre la porcelaine. Le sorcier replia la serviette en tissu qu’il avait sur les genoux, la posa sur la table à côté de son assiette et se leva.

La main déjà sur la poignée de la porte, il glissa un regard à travers le judas et tout à coup… tout s’envola. L’agacement, l’irritation d’avoir été interrompu au milieu de son repas, celle d'avoir été dérangé chez lui à une heure pareille – car effectivement, Fabio n’attendait personne. Envolé tout cela, disparu, loin, à croire que cette contrariété-là n’avait jamais existé. À la place, une vague tout autre le submergea. Ce qu’il avait tenté d’étouffer ces derniers mois, de faire taire, disparaître même, était de retour. Car lorsqu’il avait pris la résolution * de ne plus penser à lui, fin janvier, Fabio avait échoué le soir même, s'étant surpris à se demander si le sorcier avait assisté à la représentation alors au programme, à la Salle de Spectacle. Et lorsqu'il s'en était rendu compte, furieux contre lui-même, Fabio avait réagi avec une violence qui ne lui ressemblait pas. Cet homme ramollissait avec une facilité déconcertante sa volonté pourtant loin d'être faible. Cesser de nourrir les pensées qui lui étaient destinées ne suffisait visiblement pas. Alors il avait décidé de faire preuve de la radicalité nécessaire pour le chasser de sa tête : brutalement refouler, étouffer les pensées avant même qu'elles ne menacent de monter. Il avait évité les lieux, les situations, les objets et tout ce qui pouvait le lui évoquer. Il s'y était obstiné – peut-être par désir de se mettre lui-même à l'épreuve, de s'en prouver capable même lorsqu'il s'agissait de lui – et même si c'était laborieux, il y était parvenu.

À présent, il se demandait comment. Car un bref regard avait suffi pour faire s'effondrer les murailles de sa forteresse mentale qu'il s'était construite – à croire qu'elle n'était en fait qu'un simple château de cartes. Il était juste de l’autre côté de la porte. De l’autre côté de sa porte. Niall O’Barden. Niall, la porte, lui. Il lui suffisait d'abaisser la poignée... Comment un regard à travers un petit trou dans une porte pouvait-il autant le chambouler ?

Sans lâcher la fameuse poignée – l'agrippant fermement, en réalité – Fabio se retourna et plaqua le dos contre le panneau de bois. Fermant les yeux, il posa son autre main sur sa poitrine et se força à prendre une longue inspiration – prétexte pour se laisser le temps de retrouver ses esprits (tenter de serait en l’occurence plus précis) – mais ce fut sans compter sur son cœur. Sous sa paume, il pouvait le sentir cogner. Oh, si terriblement, ridiculement fort ! Par Circé, il était certain que Niall pouvait l'entendre depuis l'autre côté.

Oh et puis bon. Puisque de toute façon, il n’y avait rien d’autre à faire – ou plutôt : car il savait pertinemment que l’issue ne pouvait qu’être la suivante – Fabio décolla brusquement son dos, se retourna et ouvrit la porte.

Sans se gêner, Fabio le scruta de haut en bas. Juste pour s’assurer qu’il était bel et bien là et qu’il ne rêvait pas. Il avait besoin de le regarder. Niall en entier, Niall ailleurs que dans ses pensées, Niall devant sa porte, Niall dans la vraie vie. Niall face à lui – tout au plus à un mètre et demi. Il avait besoin de le regarder, comme si un seul regard aujourd’hui pouvait compenser toutes ces fois qu’il ne l’avait pas vu au cours des derniers mois. La nécessité de le regarder pour s’assurer que Niall en mars était comme Niall en janvier. Fabio avait conscience de cette avidité au fond de lui qu’il n’arrivait ni à réprimer ni à dissimuler. Étonnamment facilement, il se remit à cette fatalité. Ainsi, lorsqu'il battit des cils, dans ce millième de seconde précédant l’instant où il allait ouvrir à nouveau les paupières, Fabio savait déjà où son regard irait se réfugier. Il réalisa avec une fulgurance presque douloureuse qu’il lui avait manqué, ce regard gris.

Niall, je… tu…

Embarrassé de se voir incapable d’aligner une seule phrase face au sorcier, Fabio se tut et se maudit de ne pas avoir réfléchi à ses mots avant d’ouvrir la bouche. Ou la porte. Il avala sa salive et reprit – du début cette fois-ci, de façon chaleureuse mais plus posée :

Bonsoir Niall.

Il lui tendit la main comme pour l'inviter à la serrer (mais voyez-donc comme il est poli, ce Fabio) – celui-là même qui, intérieurement, n'avait qu'une envie s'il parvenait à récupérer la main de Niall tel qu'il l'espérait : garder ses doigts pleins de bagues fermés autour des siens et ne plus les lâcher. Il lui sourit :

Tu veux entrer ?

Ce n'était peut-être pas la bonne question. Peut-être que la bonne question aurait été : comment tu vas depuis la dernière fois ? Ou bien : comment tu connais mon adresse ? Ou encore : que fais-tu ici ? Il pouvait toujours les poser plus tard, mais la priorité était bel et bien celle-là tu veux entrer ? car elle permettait de marquer l’inverse d'un scénario où Niall repartirait.


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Un touuuut petit peu dramatique peut-être :roll:
mais la porte est ouverte @Niall O’Barden

Fab’ulous
#583400

De l'autre côté de la porte
Durant ses années étudiantes, Niall s'était retrouvé de nombreuses fois à arpenter les rues de Godric's Hollow. Pour des visites, des balades ou des rendez-vous nocturnes ; il connaissait désormais les rues par cœur : celles qu'il choisissait d'éviter, celles par lesquelles il aimait passer plus d'une fois et une toute nouvelle qui n'avait jusqu'alors aucune histoire encore écrite : le Quai Glanmore Peakes. Godric's Hollow était donc pour Niall, et ce depuis quelques mois, la ville qui jouait avec les limites de son passé et celles de son présent.

Comme un chemin de désir que les pas de Niall s'étaient mis à créer, le sorcier s'était retrouvé à cette nouvelle adresse-sans-histoire. Même après une semaine à fixer cette enveloppe galloise qu'il finirait par renvoyer à son expéditeur, l'Irlandais avait fait un choix. Il n'y avait qu'à écouter ses pensées – celles qui se cachent mais qui murmurent, celles qui se montrent mais qui se taisent – pour entendre le prénom de Fabio. Les sonorités égyptiennes, bien que légères, avaient une mélodie plus douce que les sonorités galloises et cela avait suffi pour qu'en ce jour et à cette heure, Niall se retrouve le poing contre cette porte, à se montrer.

Les coups, qui avaient signalé sa présence à l'occupant de l'appartement, avaient provoqué l'effet d'une légère panique dans l'esprit de l'Irlandais. Soudain, ces coups réveillaient le sorcier plongé dans ses rêveries et le forçaient à s'interroger sur la raison de sa présence ici. Dans son illusion, il n'avait pas réellement pensé à l'heure, ni à la raison officielle ou officieuse qu'il donnerait à Fabio – s'il ouvrait –, ni à ce qu'il ferait s'il apprenait que le sorcier ne vivait pas seul. Peut-être valait-il alors mieux partir, transplaner avant même d'être repéré et que justification soit trouvée. Peut-être pouvait-il simplement laisser Fabio penser que des enfants s'étaient amusés à toquer à sa porte avant de s'enfuir. Peut-être, oui, et pourtant, ses pieds ne décollaient pas d'un millimètre.

Et puis, ce fut trop tard. Trop tard pour fuir, trop tard pour réfléchir, car il y eut autre chose qui l'intrigua et attira son regard. Bien qu'il n'entendit aucun pas, ni aucune voix anticiper ce que les yeux du propriétaire finiraient par comprendre, Niall avait baissé la tête vers le pas de la porte. Ce fut léger, rapide et pourtant perceptible : une ombre en mouvement dans ce faisceau de lumière venait d'annoncer à Niall que quelqu'un se trouvait derrière cette porte. Si ses pieds n'avaient pas décollé plus tôt, ce mouvement perçu prohibait le sien encore davantage. Et comme l'absence d'un mouvement en entrainait un autre, ce fut ensuite à sa respiration de s'arrêter. Dans l'esprit de l'Irlandais qui se mettait à compter les secondes depuis que l'ombre était apparue, il y avait un problème. Pourquoi la personne de l'autre côté mettait-elle autant de temps à baisser cette poignée, que Niall désormais fixait, et autant de temps à ouvrir ? Y avait-il une autre logique plus imparable que celle de penser que cette visite n'était pas la bienvenue ? A choisir entre la déception précédente que personne ne lui ouvre, faute d'être présent sur les lieux, et celle, actuelle, que personne ne lui ouvre par choix, Niall préférait, sans l'ombre d'un doute, la première. Il avait alors relevé son regard vers le judas qui avait sûrement dû annoncer sa présence et révéler son identité à la personne de l'autre côté et espéra. L'espoir, chez Niall, était plus fort que toutes ses craintes. Même si l'ombre venait à repartir d'où elle était venue, il continuerait d'espérer encore quelques secondes. Il lui trouverait des excuses ; des excuses pour rester et toquer une nouvelle fois. Car dans sa logique, toquer une seconde fois était socialement accepté. Peut-être que les trois coups n'avaient pas été assez forts et n'avaient pas été entendus. Niall fixait ce judas et se demandait, enfin, si Fabio était le propriétaire de cette ombre. Il se demandait, enfin, si Fabio l'avait reconnu et s'il cherchait une excuse pour ne pas ouvrir ou – il l'espérait – s'il l'avait reconnu et s'apprêtait à ouvrir.

Ce fut un bruit brusque contre la porte qui empêcha finalement Niall de partir. Les sourcils froncés par la curiosité de connaître ce par quoi un tel bruit avait pu être provoqué, Niall abandonna toutes ses craintes lorsqu'il vit, enfin, cette poignée s'abaisser.

Et puis tout s'enchaina.

Le visage de Fabio était apparu, adoucissant instantanément celui de Niall. Son regard bleu – ce fameux regard bleu – qui s'était plongé dans le sien, provoquant un coup brutal dans son estomac – l'adrénaline parcourant son corps à une vitesse difficilement contrôlable. Et sa voix, celle qu'il n'avait plus entendue depuis trop longtemps et qui avait énoncé le prénom de Niall avant tout autre mot, venait de lui confirmer qu'il avait choisi le bon chemin.

Les mots confus qui s'étaient bousculés à la suite de son prénom avaient fait sourire Niall. Un de ces sourires qui n'auraient jamais trouvé sa place ailleurs, autre que derrière un Nebulus. Un de ces sourires attendris par une confusion et un embarras visibles.

– Bonsoir Fabio, avait-il à son tour répondu, ajoutant sa main à celle qui lui était tendue.

Son regard s'était permis d'observer cette main ornée de bagues et qui empêchait un contact parfait entre les deux paumes, et l'avait propulsé aussitôt à la dernière fois où il l'avait serrée : à la fin de ce fameux duel de janvier. Un énième coup dans son estomac en repensant à cette tentative d'Episkey lancé sur lui l'avait fait, en une fraction de seconde, appuyer ses doigts contre ceux de Fabio.

Et puis il y eut son sourire qui l'invita à entrer et qui mit fin à ce contact des deux mains. Un sourire qui provoqua celui de Niall et une invitation qui, soyons honnêtes, le surprit. Même à cette heure – quelle heure était-il d'ailleurs ? –, même sans s'être annoncé avant, même après deux mois sans se voir, Fabio lui proposait d'entrer. Car oui, peut-être que dans l'esprit de Niall façonné par des habitudes coriaces, il s'était imaginé que le sorcier aurait froncé les sourcils, se serait avancé vers l'Irlandais en fermant la porte derrière lui, lui aurait demandé ce qu'il faisait ici – à juste titre – pour ensuite lui demander de partir – et peut-être revenir à une heure décente. Mais depuis le début de leur rencontre, Fabio avait ce talent pour aller à contre-courant de toutes les habitudes qui s'étaient enracinées chez Niall. Alors il ne put faire autrement que suivre le courant dermottesque qui s'imposait – agréablement – à lui.

Oui, avait-il répondu timidement après avoir hoché la tête et souri.

Ce oui avait alors débloqué ses jambes qui n'attendaient que de se diriger dans cette direction et Niall avait suivi son hôte discrètement et poliment. Cette fois, alors que chez tant d'autres il n'aurait pu faire autrement, Niall avait refreiné, d'une facilité déconcertante, son envie d'observer les moindres recoins de l'appartement de Fabio. Cette fois, ce qu'il tentait de refreiner, d'une difficulté déconcertante, était son envie de regarder Fabio.

Puis, se rappelant que sa présence ici n'était pas ce que l'on pouvait qualifier de normale, il reprit la parole.

– Pardon pour... cette venue tardive. Il marqua une légère pause pour prendre le temps d'analyser le regard de Fabio. Pas tellement conventionnelle.

Il n'avait eu d'autre choix que de s'excuser, bien qu'il n'ait senti aucun agacement à ce propos chez Fabio. Il craignait d'ailleurs que les questions – légitimes – sur son motif n'arrivent, rendant la situation encore plus embarrassante. Il craignait ne pas savoir répondre, mais il refusait de lui mentir. Peut-être aurait-il dû apporter quelque chose pour que l'objet fasse diversion, mais ses mains se retrouvaient bien vides, et ses pensées aussi. Alors il imposait la lourde tâche du dialogue à son interlocuteur, le laissant maître de ce que vers quoi la discussion allait tendre. Car si d'habitude, Niall trouvait facilement quelque sujets, à cet instant, il n'en trouvait aucun. Obnubilé par une seule chose : reconstituer les morceaux de souvenirs qui s'étaient effacés en deux mois, ceux des traits si singuliers de Fabio Dermott.

De l'autre côté de la porte
Lorsque le libraire avait amorcé un pas pour entrer, Fabio s’était écarté pour le laisser passer puis lui avait tourné le dos un instant afin de refermer la porte derrière eux. Il en profita pour fermer les yeux et prendre une profonde inspiration. Niall était là, il était vraiment là. Fabio sentait le regard du sorcier posé sur lui. Il le sentait le transpercer ; non pas parce qu’il comportait une quelconque agressivité ou brutalité, mais parce que lui-même était si incroyablement vulnérable face à lui. Ce regard gris, il pouvait lui envoyer la plus banale des œillades et elle ferait, sans l’ombre d’un doute, son effet. Niall était devant lui depuis à peine une minute, mais il commençait déjà à lui ramper sous la peau. Et il n'en repartirait pas.

À ce moment, Fabio sut que s’il lâchait cette poignée et se retournait pour faire face à l’homme, le piège des sentiments se refermerait sur lui – et définitivement. Il sut qu’il ne pourrait plus s’en extirper, cette fois-ci. Quelle que serait l’issue de cette histoire, elle allait être différente. Elle devait être différente ; elle ne pouvait qu’être différente. Meilleure ou pire, il ne le savait pas, mais même l’air frais des falaises irlandaises ne pourrait plus rien pour lui. Il avait mis des semaines à se défaire tant bien que mal des pensées liées à Niall et il lui serait absolument impossible de réitérer cet exploit. Impossible d’étouffer une nouvelle fois les sentiments qui remontaient déjà en puissance – pas s’il lâchait la poignée et se retournait. Ce constat-là avait un goût doux-amer. L'amertume naissait de son échec si flagrant, de ces trois mois d'efforts que quelques minutes avaient suffi à réduire à néant et pourtant, elle ne pesait que faiblement dans la balance interne. Trop forte était cette douceur qui l'enrobait de toute part, glaçant délicieusement chaque pensée à Niall de cette sensation d'ivresse lénifiante d'un cocktail trop sucré. Potentiellement dangereux, mais surtout : doux. Si incroyablement doux qu'il n'était pas prêt à y renoncer.

Et finalement, Fabio lâcha la poignée. Et finalement, Fabio se retourna. Et sans regret – pensa-t-il à cet instant – Fabio se laissa définitivement submerger par la présence presque addictive du sorcier qu'il venait de retrouver.

Si l'image de Niall devant sa porte avait déjà remué quelque chose au fond de lui, celle de Niall dans le décor de son appartement le fit déglutir à deux reprises. Pendant plusieurs secondes, il ne put rien faire d’autre que de l’observer comme pour la figer dans son esprit, l’écho de son « oui » en réponse à son invitation à entrer résonnant toujours dans ses oreilles, se perdant quelque part entre celui des battements beaucoup trop forts de son cœur.

S’il avait pu anticiper ce tableau-là, qu’aurait-il fait ? Ce n'était pas pour rien que l'Egyptien dépréciait généralement que l'on vienne spontanément sonner à sa porte. Cette porte qui marquait la claire séparation entre le monde externe et son appartement, entre cet extérieur où ils aimait se montrer et cette intimité de son chez-lui qui abritait son soi-même le plus sincère et épuré. Ici, ses goûts et préférences étaient exposés sans pudeur dans l'aménagement et la décoration qui les réfléchissaient. Entre ces murs, il évoluait comme bon lui semblait, quand bon lui semblait, sans aucun égard pour des regards tiers.

Ce n'était pas tant que le Fabio Dermott de la société se distinguait spécialement du Fabio Dermott de chez-lui. En réalité, probablement qu'en découvrant pour la première fois son appartement, la plupart des personnes lui trouveraient certaine une cohérence vis-à-vis du sorcier qui y vivait. On se disait : ça se voit que c'est Fabio qui vit ici, ça ne m'étonne pas, oui ça lui ressemble.. Fabio avait une présentation de lui-même très affirmée, son expression était forte et offrait à quiconque l'apercevait une image qu'il espérait marquante, car savamment mise en scène. Or, si par son apparence soigneusement préparée, Fabio aimait attirer les regards, son appartement n'était en principe pas destiné à l'œil inquisiteur du public.

Si le regard choisissait de s'envoler pour papillonner dans cet appartement, il verrait par exemple :
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... jusqu'à ce qu'il ne se repose.
Quelque part. Ailleurs.
Si l'on parle du regard gris, sur Fabio, peut-être.
Si l'on parle du regard bleu, sur Niall, certainement. Quoique celui-là, il ne l'aurait probablement et à vrai dire pas quitté.


S'il avait pu anticiper ce tableau-là – pu anticiper la venue de Niall chez lui – peut-être que Fabio aurait choisi une autre musique pour emplir leurs silences de tonalités délicates, une musique qu'il aurait choisie spécialement pour lui. Il n'aurait probablement rien changé à son apparence mais aurait vérifié la satisfaction du reflet que lui renvoyaient les miroirs avant d'aller ouvrir la porte. Peut-être qu'il aurait placé un bouquet frais dans le vase sur le bureau et pris le temps de balayer les quelques pétales fanés qui étaient tombés. Il aurait débarrassé l'étagère de sa tasse. Il aurait également débarrassé la table des parchemins liés au travail, aurait peut-être lissé d'un mouvement de baguette les coussins sur la niche d'un rebord de fenêtre ou rangé le pull négligemment abandonné sur le dossier d’une chaise. Il n'aurait certainement pas été en train de manger à la venue du libraire. Ou s’il l’avait invité à partager un repas, il lui aurait demandé ses goûts auparavant afin de pouvoir cuisiner quelque chose en adéquation.

Mais il n’avait pas pu anticiper ce tableau. Cette venue tardive. Pas très conventionnelle, comme l’avait fait remarquer Niall. Et puisque sincérité semblait être le mot d’ordre, Fabio formula à voix haute et dans sa version brute ce qui avait traversé son esprit lorsque l'irlandais avait pris la parole :

Ça ne me dérange pas. À vrai dire, ça me fait plaisir de te voir.

Il n'avait rien pu anticiper ou préparer, mais maintenant que Niall était là, qu'il entre seulement. Il n'était de toute façon pas n'importe qui, il faisait de toute façon des exceptions aux "habituellement" de Fabio. Regarde qui je suis, Niall. Ou peut-être : regarde comment tu me rends ; un peu nerveux, les papillons au ventre, les sourires un peu trop rêveurs et les regards un peu trop longs. Jusqu'à ce que finalement, Fabio se rappela de comment accueillir un visiteur – ce procédé standardisé qui lui permit de débloquer ses pensées, son regard et son sourire.

Tu veux poser ta cape ? J'ai des pantoufles, si tu veux.

(Habituellement, les pantoufles n'étaient pas facultatives). Puis, Fabio avança en direction du salon et se rappela aussi qu'il était en plein repas. Et que ce repas n'était en réalité plus du tout une priorité, mais Niall le verrait également et il ne voulait pas lui donner l'impression de l'avoir interrompu, qu'il l'empêchait de manger, encore moins que cela le dérangeait ou qu'il fasse semblant que cela ne le dérangeait pas, ou qu'il... Bref, il se retourna vers le sorcier :

Tu as déjà mangé ? Si ce n'était pas le cas, il y aurait certainement assez pour deux. Et comment vas-tu ? Cherchant à nouveau le regard du sorcier, Fabio était enfin parvenu à poser l'une des vraies questions. Et il allait enchaîner sur la suivante mais se retint car cela ferait, peut-être, trop de questions.

Fab’ulous
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De l'autre côté de la porte
Si Fabio n'avait pas posé de question, combien de temps Niall aurait-il souri à cette simple affirmation qu'il venait d'entendre ? Combien de temps ce plaisir de le voir aurait duré sur ses lèvres et dans ses yeux ? Certes, la convenance aurait voulu qu'il jette son regard sur autre chose. Parce que fixer quelqu'un trop longtemps, ce n'est pas poli. Parce que fixer quelqu'un trop longtemps pousse à s'interroger sur la lucidité de celui qui regarde. Mais combien de temps Niall aurait-il souri, les yeux plongés dans ce regard bleu avant qu'il ne s'en lasse ? Il n'y avait pas eu assez de temps pour obtenir une réponse satisfaisante.

– Oh ! Oui, bien sûr, s'empressa-t-il de répondre en se défaisant de sa cape et de ses chaussures pour prendre les chaussons proposés.

Niall avait-il mangé ? Il avait dû faire un effort pour tenter de se visualiser chez lui avant de venir ici. Lui qui avait l'impression d'avoir passé des heures à déambuler dans Godric's Hollow, Niall revenait enfin à une temporalité plus logique. Alors non, il n'avait pas mangé, et c'est une réponse qu'il aurait pu offrir à celui qui la lui demandait. Il aurait pu, mais préféra répondre à la suivante. Parce qu'elle le coupait à nouveau de cette temporalité qu'il n'aimait pas tellement sentir lorsqu'il était proche de Fabio. Alors il sourit.

– Je vais bien, merci.

Son merci resta là, en suspens, un temps. Le temps de donner à celui qui le cherchait, un regard doux et long. Un regard qui montrait que Niall apportait de la valeur à ce moment, parce que cet état dans lequel il était n'était enfin pas un mensonge. Peut-être que lui même ou aucun des deux n'aurait, à ce stade, pas les mots pour comprendre ce que cela pouvait bien signifier, mais puisqu'un regard valait mieux que des mots, c'est ce que Niall offrit.

Parce qu'il fallait regarder autre chose que des yeux bleus, Niall déposa son regard sur ce qui l'entourait, et ses jambes avancèrent doucement vers la suite de l'appartement dans lequel il s'était invité. S'il avait bien une question en tête, sa curiosité demandait – avant de se mettre à hurler – à être assouvie en observant chacun des éléments décoratifs des lieux. Il y en avait tellement qu'il dût forcer son regard pour revenir au sorcier et ne pas le laisser là dans le silence.

– Fabio ? Je voulais te demander..

Était-ce parce qu'il n'était pas sûr d'y arriver que son regard s'était magiquement porté sur le tapis qui lévitait ? Ou était-ce sa curiosité qui avait gagné le duel ? Toujours est-il que celle-ci venait de le faire changer de direction, à la fois son corps, mais aussi sa demande.

– Oh, wow. Tu as un tapis chez toi ? Enfin, je veux dire.. Tu as le droit de voler avec ?

Niall n'était pas vraiment au clair sur les lois magiques du Royaume-Uni – son meilleur ami, Dave, aurait sûrement pu lui citer le décret idoine relatif à son utilisation –, mais l'Irlandais savait au moins que les balais primaient. Il regardait simplement l'objet avec étonnement et émerveillement. Curieux, prudent mais bien intrigué par ce que Fabio pouvait bien en faire. Ainsi, sa première question – la vraie – lévitait elle aussi, ailleurs, dans sa tête et restait en suspens. Il y avait d'autres questions plus faciles à poser avant la sienne. Il y avait un tapis et un appartement tout entier à interroger.

De l'autre côté de la porte
Fabio suivit Niall tandis que celui-ci s'avançait dans l'appartement. Il n'avait pas répondu à sa question concernant le repas, mais il lui avait dit qu'il allait bien, lui avait souri et avait laissé s'attarder sur lui un de ces regards à faire oublier tout le reste. Peu importe ce que ce reste pouvait être... les questions sans réponses, peut-être. Ou bien celles qui n'étaient pas formulées à voix haute. Peut-être même que leur forme restait diffuse derrières les remparts de la pensée, repoussés aux confins extrêmes de l'esprit et de la lucidité.

Alors tandis que la nourriture refroidissait sur la table – car c'était décidé : elle resterait intouchée tant que Niall souhaitait rester– Fabio laissait son invité décider du parcours qu'il souhaitait emprunter. Il observait le regard curieux du libraire papillonner entre les quatre murs de son appartement et le tableau lui arracha inévitablement un sourire. Mais il y avait autre chose, également. Plus frappant, plus troublant, dont Fabio allait se souvenir encore longtemps. Cette vague de chaleur qui déferlait dans son cœur lorsqu'il se remémorait les circonstances dans lesquelles le sorcier était apparu devant sa porte, avait frappé, était entré. Ses sourires, ses regards. Et dans l'estomac de Fabio s'envola une nuée de papillons. C'était comme si à chaque fois que Niall battait des cils, découvrant un nouveau fragment de son appartement, les papillons dans son ventre multipliaient leurs propres battements. Et la gorge serrée, Fabio songea que par Circé... ce n'était pas désagréable.

Et probablement que c'était ce même état-là – un peu sonné par son propre bonheur, une paresse d'esprit douce et douillette dans laquelle il s'attardait volontiers – qui fit qu'il réagit bien trop lentement à la question de Niall. Ou plutôt, à la question qui n'en fut finalement pas une et dont l'absence de fin provoqua chez lui – lorsqu'il le réalisa – une décharge de nature à assommer immédiatement jusqu'au dernier des papillons.

Deux mesures de vide dans lesquels il ne crut entendre que l'écho creux de son cœur dans sa cage thoracique et déja, ce fut trop tard. Niall avait évoqué son tapis et les points de suspension s'envolèrent avec, laissant derrière eux un unique point final coupant court à l'interrogation. Fabio aurait aimé dire : Niall, qu'est-ce que tu voulais me demander ? Il aurait aimé le presser à repérer, à terminer, mais le tapis volant. Qu'est-ce que Fabio aimait parler de son tapis volant, qu'est-ce qu'il en était fier, quel bonheur de pouvoir le montrer à Niall, mais cette question... et si cette question en suspens était le début d'une des questions sans réponses ? Fabio se demanda s'il venait de manquer une occasion de voir une des ces questions diffuses enfin prendre forme, entre eux-deux. Et le silence qui avait pris la place de la fin de la question s'éleva dans son esprit comme la voix d'un oracle. C'était un de ces oracles dont les présages se constituaient de silence. Ces oracles muets qui confiaient au cœur le soin de d'écouter leur secret.

Et tout à coup, Fabio eut peur de surcharger cette question amorcée d'interprétations hasardées. De trop vouloir y voir, de trop espérer. Et toujours le tapis volant. Alors Fabio dissimula habilement sa déception sous un nouveau sourire et s'approcha du tapis en question. Du bout de sa baguette, il le fit léviter un peu plus haut, puis laissa l'un des bords se replier à ange droit pour que Niall puisse mieux observer les couleurs et les formes tissées par les fils colorés.

Se tournant vers l'Irlandais, il parvient à adopter un ton détaché le temps d'expliquer :

– La douane lui a apposé un scellé à mon arrivée sur le territoire britannique. S'il passe la porte, j'attire immédiatement l'attention du gouvernement. C'est dommage...

Fabio n'était pas sûr combien de temps il pouvait naviguer entre les questions diffuses, inachevées, dans cette mer de pensées songées qu'à moitié. Peut-être que d'ici quelques minutes, il n'y tiendrait plus et se verrait obligé de plonger à la recherche de précisions, de points d'ancrages auxquels s'accrocher pour mieux avancer. Mais peut-être aussi que pour l'instant, il pouvait se contenter du mi-mot et du double-sens. Peut-être était-ce que Niall préférait. Alors il ajouta :

– Parce qu'il est beau, pas vrai ?

Sa baguette était abaissée. Fabio n'était plus tourné vers le tapis volant mais entièrement vers le sorcier. Il s'approcha d'un tout petit pas. Son regard prit la liberté de s'attarder un instant sur le visage de Niall et sans qu'il ne le remarque, son sourire s'adoucit à nouveau. Puis il rassembla les œillades égarées et les fit converger sur un seul point: ces éternels yeux gris, où son regard demeura, les cherchant intensément comme pour les exhorter à débusquer les non-dits tapis derrière cette question rhétorique close en apparence.

Fab’ulous
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De l'autre côté de la porte
Les yeux rivés sur le tapis de Fabio, Niall écoutait attentivement l’explication donnée ; et celle-ci ne lui plaisait pas. L’Irlandais n’avait jamais bien apprécié — ni compris d’ailleurs — en quoi cet artefact pouvait représenter un quelconque danger pour le monde sorcier. On lui avait bien présenté quelques arguments, notamment lors des Quadriennales, mais rien ne l’avait convaincu. Et ce soir, alors qu’il s’imaginait Fabio regretter sûrement ses heures de vol en extérieur, Niall se sentait encore plus proche du sorcier. Était-ce le ton qu’il avait pris pour avancer cette justification, sa résignation à accepter cet état de fait ou bien — et c’était peut-être plus probable pour l’Irlandais — parce qu’il entrait un peu plus dans son monde en ayant accès à cette information ?

Niall avait souvent fait naviguer Fabio dans son esprit. Il l’avait peut-être plus souvent repoussé, mais il admettait bien volontiers — et sa présence ici le prouvait — qu’il l’avait laissé vagabonder plus d’une fois sans le retenir. Ce soir, Niall observait ce sorcier que tout poussait à vouloir connaître et il dut contrôler le flot de questions qui commençait à prendre de l’ampleur. Qui était Fabio avant le Royaume-Uni ? Comment était Fabio il y a dix ans ? Il avait envie de tout rattraper ce soir, et en même temps…

La question rhétorique et soudaine du sorcier le sortit de ses pensées. Comme une décharge. Comme ce coup reçu lorsque Fabio avait tenté de le soigner en plein duel. Ce même coup à l’estomac, et la faute à qui ? À ce regard bleu qui le fixait lui et non pas le tapis. Parce que oui, même avec des questions plein la tête et un déni enterré à dix mille pieds sous terre, Niall devait bien l’admettre : cet adjectif pouvait décrire autant son tapis que lui. Dans la déglutition et les joues rougies que cette question et ce regard venaient de provoquer, l’Irlandais mettait tout en oeuvre pour tenter de se raisonner. Mais c’était un fait : son regard s’était aussitôt planté dans celui de l’Egyptien. Voulait-il s’assurer de ce qu’il venait de comprendre ? Le raisonnement et les remparts de protection que Niall avait mis tant d’années à construire se rebellaient. Ils cherchaient à protéger le système irlandais de ce que le pouvoir de certains mots pouvait avoir sur lui, mais le discret petit pas de Fabio empêcha Niall de baisser les yeux. Alors il était là, bloqué dans cet océan bleu à se persuader que c’était bien ce tapis qui était beau, et non ce sorcier planté là au milieu de son salon à l’heure du dîner. Dans ces quelques secondes silencieuses, Niall s’osa à esquisser un léger sourire aussi petit que le pas de Fabio. Si l’on le lui demandait, il pourrait simplement dire que ce sourire n’était là que parce que lui aussi trouvait son tapis beau ; et non pas parce qu’il trahissait des sentiments que Fabio faisait naître chez lui.

De crainte que le verre ne déborde, Niall dilua encore une fois le tout dans un autre verre de déni. Et comme les deux ne se mélangent pas facilement, l’Irlandais tourna enfin la tête vers le tapis.

— Oui, c’est vrai qu’il…

Niall savait que s’il finissait cette phrase dans le déni qui le protégeait d’accéder à ses sentiments, il ne poserait jamais sa question. Alors il tourna à nouveau les yeux vers Fabio.

— ... est beau. Même léger sourire, même justification facile si on le lui demandait. Fabio ? Pourquoi est-ce que tu as tenté de me soigner lors du duel ?

Voilà. Une des centaines de questions que Niall avait en tête venait d’être énoncée. Et dans cette question, il y avait la promesse de partir s’il n’y avait pas quelque chose pour le retenir dans la réponse. Si Fabio jouait, Niall avait encore les yeux suffisamment ouverts pour le voir. Si les techniques étaient les mêmes que celles usées contre lui il y a de cela dix ans, Niall les reconnaîtrait.

De l'autre côté de la porte
Le petit sourire qu'avait esquissé Niall au moment où il avait parlé ne lui avait pas échappé. Son regard n'était pas immédiatement parti en quête du sol ; il était resté ancré dans le sien et cela, Fabio le remarqua également. Il avait l'impression qu'avec Niall, chaque détail, si infime qu'il paraisse, avait son importance. Pas forcément une signification, non – du moins ne parvenait-il (ni ne cherchait-il, d'ailleurs) pas à tout interpréter. Il se contentait parfois du simple constat, s'accrochant ferment à l'idée – nécessaire – qu'il ne s'agissait pas là de simples illusions. Mais avec Niall, tout semblait peser ; semblait compter. Chacune de ses pauses, chaque sourire, chaque regard lui semblait appartenir à une langue silencieuse qu'eux seuls maîtrisaient… ou pas, d'ailleurs.

La réponse de Niall lui plut. La pause qu'il marqua au milieu de sa phrase, le sourire léger avec lequel il le gratifia ; quelque chose lui suggérait que le libraire avait compris ce à quoi il avait lui-même pensé en prononçant ces mots, un peu plus tôt. Puis, Niall le pêcha d'une deuxième pause en l'interpellant directement par son prénom. Ça aussi, c'était l'une des choses que Fabio constatait chaque fois que la situation se présentait : à quel point il aimait savoir son prénom articulé par les lèvres de Niall, l'entendre enveloppé de sa voix. Oui oui, peut-être cela pouvait-il sembler absurde, mais Fabio était d'avis que Niall prononçait son prénom particulièrement bien.

Et tout à coup, le regard de Fabio se fit fuyant. Il s'échappa par la fenêtre, s'envola pour les rues de Godric's Hollow. Les rues puis les loges d'Hécates, la salle de la nouvelle lune. Il était en janvier et il se revoyait la baguette pointée en direction de Niall. Et puis la question : pourquoi avait-il tenté de soigner son adversaire, pendant ce duel ?

Je sais pas exactement. s'entendit-il dire. Tu vois, j'ai…

Son regard était de retour en mars, de retour dans l'appartement, y fixant le parquet et ses pieds qui s'étaient mis en mouvement. Ils le portèrent trois pas dans une direction, trois pas dans l'autre avant de s'immobiliser à nouveau face à Niall, comme pour le presser à ne pas le laisser seul trop longtemps, pour lui rappeler qu'il avait débuté une phrase qui était restée en suspens. Fabio releva les yeux et chercha à nouveau refuge dans les siens.

Il avait réfléchi des dizaines de fois, déjà. S'était posé puis posé à nouveau, encore et encore, exactement cette question-là : pourquoi l'avoir soigné. Il n'était jamais parvenu à une réponse réellement satisfaisante et n'était pas certain que celle dans laquelle il s'apprêtait à s'aventurer allait l'être, mais elle avait au moins le mérite d'être honnête.

J’étais dépassé par la situation. Par tout le duel, dès le début où je t'ai vu monter sur l’estrade en face de Reece et moi. Je n’ai pas su comment réagir. Et ça a commencé si vite, les offensives, le déséquilibre flagrant avec ton premier coéquipier, puis le deuxième qui a pris le relais…

Maintenant qu’il était lancé, il ne s’arrêtait plus. C’était comme si ce confus mélange avait besoin de sortir, comme si tout ce qu’il n’avait pas eu l’occasion de dire à Niall à la fin du duel tentait de le rattraper maintenant.

Et tu n’as pas levé une seule fois la baguette dans ma direction. Je l’ai remarqué. Fabio osa un petit sourire. Ça m’allait tant qu’il y avait cet autre adversaire, mais tout à coup il a été vaincu et… je n’ai plus su quoi faire avec la perplexité de Reece dans mon dos et toi en face de moi. Je voulais surtout que le duel se termine au plus vite et j’ai cru que le bon chemin était de diriger mon offensive contre toi. Et puis j’ai commencé à regretter, et je sais pas…

Fabio s’interrompit. Il avait parlé vite, sans réfléchir et se forçait à ralentir à présent que ses pensées rattrapaient ses mots. Reprenant son souffle, il continua :

Je crois que mon instinct a voulu tenter de réparer. Réparer mes attaques. C’était maladroit. Tout était maladroit, je suis désolé.

Il devait lutter pour ne pas baisser les yeux lorsqu’il demanda :

Qu’est-ce que tu aurais voulu que je fasse ?

Fab’ulous
#583400

De l'autre côté de la porte
Si Fabio jouait, Niall avait encore les yeux suffisamment ouverts pour le voir. Si les techniques étaient les mêmes que celles usées contre lui il y a de cela dix ans, Niall les reconnaîtrait. Il se le répétait encore et encore pour se rassurer, pour se persuader d'un certain contrôle qu'il souhaitait garder, et alors qu'il fixait les yeux de Fabio, Niall se le répétait encore : je le saurai s'il ment, je le verrai. Jusqu'à ce que le bleu des yeux de Fabio lui fasse germer l'idée que peut-être, il ne voyait déjà plus rien.

Il y a vingt ans, Niall aurait sûrement résolu le problème autrement. Il se serait allongé dans l’herbe, aurait laissé sa main tirer sur la tige d’une pâquerette et aurait commencé à retirer chaque pétale, fixant la fleur au-dessus de son visage, jusqu’à ce que le dernier lui annonce si oui ou non, Fabio l’aimait à la folie ou pas du tout. Évidemment, il n’y avait ni pâquerette, ni pétale à retirer, ni parterre de fleurs sur lequel s'allonger.

L’hésitation par laquelle commença Fabio envoya un premier coup aux espoirs de Niall. La peur de l’Irlandais parlait, celle de devoir admettre que l'hésitation n'était qu'une première étape vers l'invention. Certes, Niall se convainquait qu'il les débusquerait, ces mensonges potentiels, mais il fallait avouer qu'il n'avait finalement pas tellement envie d'en voir. Ce regard fuyant qui s'était échappé pour revenir se loger dans le regard gris de Niall n'avait pas aidé à calmer son inquiétude. Et pourtant, lorsque l'Irlandais observa les pas de Fabio venir et revenir, il eut l'envie irrépressible de lui prendre les mains pour le calmer (lui ou les deux). Était-ce une projection de ses craintes qu'il voyait là sur Fabio ? Ou y avait-il quelque chose chez lui qu'il ne comprenait pas encore ? Alors il resta calme, ne bougea pas - si ce n'est contrôler les légers mouvements de sa main qui désirait aider - et patienta jusqu'à ce que Fabio prenne la parole.

Si sa question lui avait semblé simple lorsqu'il l'avait énoncée, Niall passait par toute une multitude d'émotions en écoutant la réponse. La rapidité à laquelle Fabio allait pour s'expliquait donnait du fil à retordre aux mains de l'Irlandais qui luttaient pour ne pas sauter sur celles de l'Egyptien. Mais Niall ne loupa aucun mot, aucune hésitation et aucun ralentissement. A mesure que l'explication avançait, c'était son corps entier qui avait envie de se ruer sur l'autre ; mettre fin à tous ces mots dits - et tous ceux qui ne l'étaient pas - par ce que peut-être seule une étreinte pouvait résoudre. Mais encore une fois, il n'en fit rien. Seuls les sourires compatissants, touchés et rassurés s'exprimaient sur le visage de Niall.

Cet autre coéquipier... Il l'avait presque oublié et quelque chose en lui avait dérangé leur moment à sa mention. Il n'avait pas envie d'inviter ne serait-ce que le nom du Gallois dans leur discussion, pas ici et pas maintenant, mais il n'avait pas pu s'empêcher de se demander ce que Fabio en avait pensé. Avait-il vu quelque chose ? Se doutait-il ? Car dans "le deuxième qui a pris le relai", il était difficile d'en conclure quoi que ce soit. Alors il mit ce point de côté, et il n'eut d'ailleurs pas tellement le choix lorsque Fabio mentionna le fait que sa baguette ne s'était jamais levée vers lui. Ce petit sourire et cette remarque firent rougir l'Irlandais aussitôt, oubliant bien vite la mention du partenaire de duel.

Niall souriait alors que Fabio venait de terminer, de s'excuser même, et de lui demander ce qu'il aurait dû faire. Derrière ce sourire, il y avait du soulagement et des élans que son cœur ne traduisait pas encore. Car tout ce qu'il entendait était que l'instinct de Fabio n'était pas de briser mais de réparer, et il y avait là toute une différence.

– Tu as fait précisément ce que l'on attendait de toi lors d'un duel. Il n'y a rien d'autre que j'aurais voulu que tu fasses, commença-t-il en un sourire apaisé. Si ce n'est renvoyer ce deuxième coéquipier plus vite hors de l'estrade.

Soutenir son regard alors que les émotions de ce jour de janvier remontaient petit à petit devenait impossible. Ses bras luttaient contre l'étreinte désirée, mais ce furent ses jambes qui l'emmenèrent ailleurs, à quelques pas de Fabio. Ses pas tentaient de calmer le tout, cachant ainsi ce visage qui réfléchissait pour l'emmener vers la bibliothèque qu'il venait de découvrir et qui, contre toute attente, n'éveillait aucune curiosité.

– J'aurais peut-être dû mettre un terme à ce duel lorsque je t'ai vu arriver.. Et surtout lorsque j'ai changé de coéquipier. Son regard parcourait les livres, mais il ne lisait rien, ne retenait rien, n'apprenait rien, jusqu'à ce que sa tête pivota vers Fabio. Parce que comme tu l'as remarqué, te viser n'était pas facile.

Le doux euphémisme présenté à Fabio cachait plutôt une impossibilité à lancer quoi que ce soit, quelque chose de bien trop fort pour être dit d'ailleurs. Et comme parmi toutes les stratégies d'évitements de Niall, il y avait celle de l'humour, celui-ci ajouta.

– Je note en tout cas que l'idée de me voir danser ne t'a pas quitté..

Niall n'oubliait pas qu'il était chez Fabio et qu'il aurait trouvé peu adéquat de venir lui reprocher quoi que ce soit. D'ailleurs, il n'avait rien à lui reprocher. Tout ce qu'il craignait s'était sûrement envolé par la même fenêtre que par laquelle le regard de Fabio s'était échappé plus tôt. Et s'il restait encore bien trop de barrières qui ralentissaient les confessions de Niall, à cet instant, il réussissait tout de même à s'avouer qu'il aimait ce temps que le sorcier lui offrait. L'entendre, le voir, un soir, chez lui apaisait l'Irlandais d'une certaine manière. Ici, il n'y avait pas d'estrade, pas de public, personne prêt à surgir entre les deux, il pouvait lancer les sortilèges mentaux qu'il voulait, et aucun de ceux auxquels il pensait ne cherchait à les cacher.

De l'autre côté de la porte
Peut-être était-ce déplacé, mais Fabio ne put s'empêcher de laisser échapper un petit rire en entendant la réponse de Niall. Très certainement, il s'agissait-là d'un rire un peu nerveux, soulagé d'entendre une telle phrase sortir de sa bouche ; d'entendre que c'était ça, sa réponse. Et puis aussi parce que… précisément ce qu'on attendait de lui lors d'un duel, vraiment ? L'affirmation avait quelque chose d'amusant, puisque ça en avait été tout le contraire. Rien de ce qu'il n'avait fait avait correspondu aux codes du duel, si bien que depuis trois mois, Fabio n'avait pas remis les pieds aux Loges d'Hécate. Il allait le relever, mais à ce moment-là, Niall s'en alla.

Fabio le suivit du regard lorsqu'il s'éloigna de lui, lorsqu'il s'arrêta devant sa bibliothèque, l'observant, probablement en train de parcourir des yeux le dos des livres qui y étaient posés. Il ne lâcha pas son dos du regard – à défaut de pouvoir voir son visage – lorsque Niall reprit la parole, comme si cela allait lui permettre de mieux percevoir ses mots. Fabio songea que lui aussi aurait pu refuser le duel avant même qu'il ne commence. Que lui aussi aurait pu l'interrompre au moment du changement de coéquipier – n'aurait-ce d'ailleurs pas été un prétexte tout trouvé ? Ainsi, pourquoi ne l'avait-il pas fait ? Aucune réponse satisfaisante ne se présenta à lui. Mais l'affirmation suivante de l'Irlandais le délivra de la torture de cette chaîne de réflexions culpabilisantes qui commençait à nouveau à se former dans son esprit.

Il sourit. Le libraire ne le vit pas, Fabio le réalisa et son sourire s'évapora. Tout à coup, il ressentit le besoin urgent de retrouver les yeux gris de Niall. Comme s'il s'agissait-là du seul moyen qu'il avait à sa disposition pour lui communiquer tout ce qu'il aurait aimé pouvoir lui dire. Ou peut-être était-ce comme si Niall tirait derrière lui une ficelle invisible que Fabio était incapable de lâcher. Alors il s'approcha à son tour de la bibliothèque – oh non disons-le : de Niall –, se positionnant à un peu plus d'un mètre du sorcier, le buste orienté dans sa direction et l'épaule légèrement appuyé contre l'étagère.

Peut-être.

Pendant quelques instants, il se permit de simplement l'observer, s'accordant ces quelques secondes de réflexion – et tout le lot de douces émotions qui surgissaient à chaque fois qu'il avait le regard posé sur l'Irlandais – avant de répondre. Aussi, les mots qui suivirent n'en furent que plus mesurés ; tout le contraire de ce qu'il avait énoncé non sans une certaine précipitation un peu plus tôt encore.

Mais je n'ai pas aimé te l'imposer. Je préfère quand tu as vraiment envie de danser.

Il inclina la tête de quelques centimètres sur le côté de façon à ce qu'elle aussi soit posée contre le bois de la bibliothèque. Il sourit et cette fois, Niall était obligé de le remarquer.

Fab’ulous
#583400

De l'autre côté de la porte
Y avait-il dans leurs rencontres, toute une histoire de pas ? Des pas qui s’approchent, des pas qui en chassent d’autres, et des pas qui n’ont jamais l’air de trop vouloir s’éloigner. Si Niall remarquait bien des choses, il était encore trop tôt pour que ses yeux se posent sur le fait que peu importe où Niall allait, Fabio suivait. Bien sûr, ses yeux n’avaient pu s’empêcher d’observer les pas du Directeur qui dansait à ses côtés — la proximité l’ayant quelque peu poussé à le faire —, mais il n’avait jamais constaté que les pas de Fabio s’approchaient toujours des siens avec prudence. Et si Niall avait pris la décision de cesser de comparer ces deux versions qui s’opposent, le narrateur a, lui, bien envie d’insister sur le fait que l’allure de ces pas seraient à observer de plus près.

Un mètre. C’était tout ce qu’il y avait désormais entre les deux sorciers. Un mètre, un buste orienté dans sa direction, une épaule légèrement appuyée contre l’étagère et un peut-être.

Dans le « peut-être » de Fabio, Niall tenta de s’imaginer les pensées qui pouvaient s’y cacher mais renonça bien vite. Déjà parce que les hypothèses qu’il émettait étaient bien trop complexes, mais aussi parce qu’elles l’obligeaient à s’éloigner du Fabio qu’il avait en face de lui. Il aurait bien le temps plus tard pour se poser tout un tas de questions, et il y fut bien contraint puisque tout en lui appelait à observer Fabio.

Derrière ce peut-être, les secondes qui suivirent poussèrent Niall à sortir quelques livres de son angle de vue. Non pas qu’il s’y intéressait tellement — un comble lorsque l’on sait qu’à tout autre moment, il aurait passé des heures à déchiffrer qui était Fabio à travers les livres qu’il détenait. Et puis peut-être était-il temps d’oser lire sur son visage à lui plutôt que dans ses lectures. Peut-être était-il temps de lire autre chose que ses yeux bleus et son sourire.

Ce sourire, d’ailleurs, parlons-en.

Il s’était dessiné sur le visage de Fabio juste après avoir incliné sa tête, et juste après avoir osé dire qu’il préférait « quand [il] avait vraiment envie de danser ». Niall aurait voulu le retenir, son sourire à lui. Il aurait voulu rester neutre, ne pas montrer que son cœur venait de faire un bond dans sa poitrine et qu’à nouveau, il aurait voulu mettre le temps sur pause ; le temps de se calmer. Mais il avait souri. Il avait souri et Fabio aussi.

Si le commentaire de Fabio avait commencé à envoyer Niall tout droit lors du bal, dans les bras du sorcier, son sourire l’avait tout aussi vite ramené chez lui. Son sourire et cette phrase en suspens qui sonnait si justement et si doucement aux oreilles de Niall avaient fini par ne plus accorder aucune pensée dans l’esprit de l’ancien Serdaigle. Alors à mesure que son sourire diminuait, ses yeux s’osaient à un certain voyage sur le visage du sorcier. Puisqu’il était, de toute évidence, obligé de remarquer ce sourire que l’Egyptien arborait, le regard de Niall remonta jusqu’à celui qui le regardait. Une seconde. Puis deux. Puis trois. Et était-ce finalement le sourire ou les lèvres de Fabio qui l’avaient obligé à revenir se poser plus bas ? Quoi que fut la réponse, il ne put non plus retenir ses lèvres à lui qui s’étaient légèrement pincées ; la faute à un désir qui montait. Un deuxième aller sans retour vers les yeux de Fabio le sauva d’une envie qui n’était que passagère.

— Je crois que je vais y aller, parvînt-il à dire alors qu’aucun de ses pas ne s’était mis en marche. Et lorsque Niall le réalisa, il baissa aussitôt les yeux vers ces derniers, comme pour leur ordonner de mettre en oeuvre ce qu’il venait d’annoncer et qui, clairement, peinaient à réaliser.

— Je.. Ses yeux revinrent se poser sur le regard de Fabio en passant — presque — rapidement sur ses lèvres. Il est tard et je ferais mieux de rentrer. C’était un peu idiot de venir ici pour une question.

Une question qui en cachait des centaines, une question qui cachait une envie de le voir, d’être près de lui, de ne faire rien d’autre que d’être près de lui. Pour savoir. Et peut-être que cela prendrait plusieurs heures pour que Niall puisse se le dire, mais il savait. À partir de ce soir, il savait que ce qu’il ressentait lorsqu’il était proche de Fabio n’avait plus grand chose à voir avec l’effet d’un bal et de ses boissons. Non, ce soir, alors qu’il observait encore une fois ces yeux si bleus et enivrants, il devait bien admettre que Fabio avait le même effet, voire pire, que les bulles de champagne du Nouvel An. Ces petites bulles qui scintillaient en traversersant tout son corps et qui embrouillaient son esprit.