Comme il pleut sur la ville
RUBY, 15 ans
1er janvier 2049 • 16h16
Rues du centre ville, Godric's Hollow
Précédemment — Leta de Ruby.
[quarto de hotel]
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1er janvier 2049 • 16h16
Rues du centre ville, Godric's Hollow
Précédemment — Leta de Ruby.
[quarto de hotel]
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Les dernières lueurs du premier jour de l'année disparaissent peu à peu, englouties par l'horizon, happées toutes entières par des nuances de bleu, de gris, de sombre et de triste. Je bats le pavé depuis un petit quart d'heure, emplissant mes poumons d'oxygène anglais avant que l'heure ne soit venue de retrouver l'humidité écossaise des couloirs du château. Autour de moi, des rais de lumière émanent déjà des demeures qui bordent les trottoirs : les fenêtres se parent de leurs atours d'or et de clarté.
Sans un bruit sur l'asphalte, je rase les murs et leur pierre froide. L'air chaud que j'expire s'évapore comme un mirage en des milliers de gouttelettes.
Je tire un peu sur le col de mon manteau, pas vraiment surprise par le froid qui me prend au corps et s'insinue dans mes os, seulement soucieuse que la laine me tienne chaud pour quelques heures encore. Les plis du tissu claquent derrière chacun de mes pas et ma cape flotte dans mon sillage. Ainsi lâchée dans les rues de Godric's Hollow, la tête haute et l'esprit libre, je me sens prête à tout affronter.
Voilà bientôt deux semaines que j'ai été débarquée dans l'appartement de mon père, et je dois dire que je commence à apprécier l'atmosphère qui se dégage de la capitale. Il y a quelque chose de fier, de noble et d'illustre qui inonde les artères du centre ville. Quelque chose de terriblement aristocratique aussi, mais ce sont là les règles du jeu. En ce soir de renouveau, je croise de belles dames aux toilettes impeccables et aux coiffures compliquées, je croise leurs messieurs et leur air altier dans les secrets d'une ville engourdie par l'hiver. J'admire aussi les façades des habitations dans lesquelles ils se pressent tous pour rentrer ; je détaille les linteaux, les corniches, les fenêtres arquées et tous leurs ornements. Je crois reconnaître l'endroit vers lequel mes pas me guident innocemment mais je choisis de l'ignorer, me laissant seulement porter par ce sentiment d'immunité qui me monte à la tête.
†
Le crépuscule m'est tombé dessus tout entier et a envahi les rues de ses ombres. Le ciel est couvert et les rayons de lune filtrent à peine à travers les nuages. Un vent d'orage et de changement se lève.
Au coin de la rue, je me fige. Mon cœur se serre à la vue de cette façade au goût si particulier. Voilà qui est fait, alors. J'ai fini par revenir sur ces lieux, sournoisement occultés par mon esprit qui ne s'en rappelle pourtant que trop bien. Le ciel trop bleu, le regard vert à vous transpercer l'âme, la chaleur de cette journée d'été — ou était-ce quelque chose dans l'air ? — tout me revient. J'ai l'impression qu'une année entière s'est écoulée, une année d'indécision, d'attente, de doute ; pourtant, quatre mois auparavant, je me tenais là, le cœur léger, je passais le seuil de la demeure des Blackbirds, bien loin d'imaginer l'état dans lequel j'allais en sortir. En plein jour, sous un autre éclairage, j'aurais presque pu me revoir gravissant les quelques marches pour m'emparer du heurtoir, tandis qu'en moi aurait grandi l'impérieuse pulsion de me mettre en garde contre la suite.
Lentement, sur le trottoir qui fait face à l'entrée du domicile familial, je m'approche. Mon pouls s'accélère à l'idée qu'un membre du clan Blackbirds surgisse soudain dans l'encadrement de la porte et s'enfonce dans la nuit ; alors je me retranche dans un recoin mal éclairé, le visage strié par un clair-obscur vespéral. Brièvement illuminé par un éclair qui déchire le ciel.
Leta. Sans doute se trouve-t-elle sous ce toit, à cet instant ; quelques lampes allumées trahissent une présence humaine. Je l'imagine en train de lire ou de se remettre à son art, cet art pour lequel elle est si douée. Blottie près de sa cheminée peut-être, en cette rude soirée de janvier. Elle ignore tout de ma présence à quelques mètres de son foyer. Elle me croit sûrement bien au chaud dans ma salle commune écarlate. Une pointe de nostalgie me perce le cœur après tout ce temps passé à la côtoyer.
Du temps, c'est ce que je l'avais implorée de m'accorder. Elle n'avait pas dit un mot, elle avait seulement accédé à ma prière. Avec une grande douceur, elle avait respecté mes limites, sans remettre le sujet sur la table, sans me questionner une seule fois. Elle avait eu de nombreuses occasions pour le faire, pourtant ; et à chaque parole qu'elle ne prenait pas, à chaque jour supplémentaire où je la plongeais dans l'incertitude, à chaque minute passée à ses côtés sans me confesser, je n'avais de cesse de me demander : est-ce aujourd'hui que mon exigence va tout faire foirer ? C'était à moi d'assumer la charge de ma requête ; alors j'avais repensé à ses gestes, à ses mots, au contact de sa peau contre la mienne. À vrai dire, elle s'était invitée parmi mes pensées bien plus souvent que je ne l'avouerais. À chaque fois que les évènements me revenaient en mémoire, tout mon être palpitait, d'angoisse ou d'autre chose. J'avais essayé, je le jure, de tirer mes pensées au clair, de trouver les bons mots, le bon moment pour lui parler. Je n'étais pas parvenue à me résoudre à prendre une décision, quelle qu'elle soit. Un grondement tonne au loin dans cette masse de nuages noirs.
Je me demande si elle pourrait m'apercevoir, postée derrière les carreaux qui ajourent la façade. À cette pensée, je me rencogne un peu plus contre le mur. À présent si proche d'elle, bien plus proche qu'elle n'en a idée, j'aimerais pouvoir tout lui dire, absolument tout. Lui confier ce qui me travaille, mes espoirs, toutes mes craintes et à quel point je la trouve jolie, aussi. Lui exprimer ma joie quand je l'aperçois, lui dire comme j'ai peur qu'un jour elle ne veuille plus de moi, parce que je crois bien être prête à vouloir d'elle. Lui déverser tous ces mots qui font sens tout au fond de moi.
Je ne peux pas attendre plus longtemps, je le sais. Mais être ici, me retrouver ainsi face à elle mais pas vraiment, me procure un vertige jusqu'alors insoupçonné. Et l'eau ruisselle sur mes joues, bien loin des larmes qui m'avaient accaparée dans sa chambre, simple fruit de l'atmosphère qui éclate avec fracas au dessus de ma tête. Dans quelques jours, Leta saura.
Il pleure dans mon cœur...
[jazz noir & portishead en boucle]
fin.
[jazz noir & portishead en boucle]
fin.
belle, romantique, rouge (Paige 2026)