Prix Fleury & Bott

CONCOURS DE NOUVELLES
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INFORMATIONS ADDITIONNELLES• ───────────────── •
RÈGLES
Thème du Voyage
Entre 1000 et 10 000 mots
Une production par personnage (PNJ autorisés)
Production à envoyer à Niall O'Barden et Maddie Joy
DATES
Du 16.10 au 05.11.25 : Envoi de la nouvelle
30.11.25 : Annonce des trois finalistes
Du 30.11 au 10.12 : Vote du/de la finaliste par les joueur·ses
20.12 (2025/2050) : Annonce du/de la finaliste
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Pour toute question, vous pouvez m'écrire par hibou. Celle-ci sera ajoutée automatiquement ici.
FOIRE AUX QUESTIONS
ReducioPeut-on écrire la nouvelle à plusieurs ?
Bien sûr.
Y a-t-il un format spécial à adopter ?
Non, aucun. Hibou, word, pdf, comme vous préférez.
Prix Fleury & Bott
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Prix Fleury & Bott
--- LE MYSTÈRE DES TORII ---
- Chapitre 1 : Lénore Niebien -
Lénore Niebien était une jeune fille irlandaise comme on a l'habitude de les croiser lorsqu'on se rend à Galway. Comme tous les enfants de son âge, elle maitrisait l'anglais. Elle avait appris le gaélique irlandais et elle était une demoiselle du cru, chauvine au point de pratiquer le camogie, version féminine du hurling, sorte de baseball mélangé au football, et d'écouter la musique traditionnelle irlandaise. Elle s'impliquait dans la culture de son île : elle adorait les activités de plein air, lisait dehors, réalisait des randonnées et célébrait avec joie la St Patrick et Samain... Comme tous les irlandais, elle se méfiait des leprechauns, qui s'amusaient à faire des farces notamment à ceux qui osaient ne pas se vêtir de vert le 17 mars... En soi, rien ne la distinguait de ses compatriotes.
Si ce n'est qu'au lieu d'être en enseignement secondaire, au niveau du Junior Cycle, comme tous les moldus de son entourage, elle étudiait à la fameuse école de sorcellerie de Poudlard. Irlandaise, elle l'était au fond de son cœur, mais elle était aussi une sorcière qui apprenait la magie depuis ses 11 ans. A la voir jouer avec ses amis et sa famille, rien n'identifiait ce trait au grand jour.
Un autre élément la distinguait de ses amis, qu'ils soient sorciers ou moldus : elle avait une passion dévorante pour le Japon. Elle s'imprégnait de la culture du Pays du Soleil Levant depuis qu'elle avait découvert, vers ses 8 ans, un film "Mon Voisin Totoro" de Hayao Miyazaki à la télévision. Elle avait ensuite dévoré les autres films du studio Ghibli et s'était ouverte à d'autres comme "Miraï, ma petite sœur" de Mamoru Hosoda du Studio Chizu.
Alors, à défaut d'apprendre les instruments traditionnels irlandais, comme le tin-whistle ou le bodhrán, elle avait décidé de s'orienter vers le koto, une sorte de harpe traditionnelle. Elle avait aussi dévoré les contes et légendes du Japon et ne rêvait que d'une chose : visiter le Japon.
Sa joie fut immense, lorsqu'en vacances d'été, l'année de ses 14 ans, alors qu'elle rentrerait en septembre en quatrième année à Poudlard, elle apprit qu'elle partirait au Japon plusieurs semaines !
Elle allait partir avec ses parents et vivre l'aventure de sa vie, elle le sentait ! Excitée comme un enfant au matin de Noël, elle avait réveillé tôt Abigaïl et Sean pour un voyage qui s'annonçait extraordinaire.
- Chapitre 2 : Voyage au Japon -
Tous trois avaient pris le chemin de Dublin pour emprunter un portoloin à destination de Tokyo via le magic'port international d'Irlande.
A peine arrivée à Tokyo, Lénore avait tracé l'itinéraire des lieux à visiter. Les quartiers s'enchainèrent au fil des jours : Shinjuku, Asakusa, Ueno, Shibuya, Harajuku, Akihabara, Ginza, Yanaka, Shimokitazawa... Ils firent une excursion au Mont Fuiki dans la région d'Hakone. Ils prirent ensuite le train rapide, le shinkansen, pour rejoindre Kanazawa puis le bus pour atteindre Shirakawa-Go, site classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Après de nombreuses découvertes de nourriture, de rues, de maisons de thé, de temples, de musées, de jardins, de nature et autres marchés, ils rejoignirent par shinkansen l'ancienne capitale de Kyoto. Outre le quartier historique de Gion, ils flânèrent dans le quartier de Fushimi.
Lénore voulait absolument visiter ce sanctuaire car il était connu pour ses milliers de torii, des portes rouges symboliques. Ce n'était pas en dix jours qu'elle s'était lassée des temples shintoïstes et bouddhistes qui couvraient le Japon. Elle avait promis à ses parents que l'endroit valait le détour... et effectivement, ils allaient s'en souvenir !
En visitant l'endroit, Lénore remarqua un motif gravé sur un des torii. C'était étrange car ca ne ressemblait pas à l'un des symboles de l'écriture japonaise... Passant en mémoire l'alphabet runique qu'elle avait appris lors de sa troisième année à Poudlard, elle se rendit compte qu'il s'agissait de la rune Raidho, dont le symbolisme renvoyait au voyage, à la quête, au changement et au projet. Montrant à ses parents sa trouvaille, elle débattit quelques instants avec eux, trouvant étonnant de trouver une écriture viking en ces lieux.
Curieuse, elle frotta son doigt sur le R tracé et se retrouva, sans rien y comprendre, avec ses parents, téléportée dans un endroit inconnu. Ils venaient de quitter de nombreux torii pour n'en trouver plus qu'un que la jeune fille touchait encore. Elle regarda autour d'elle, intriguée. Un jardin de terre sinueux, bordés par des cèdres, ouvrait la voie vers des maisons qu'elle voyait au loin. Le bruit des touristes fit place au murmure d'une rivière toute proche. Le vent claquait légèrement dans les feuillages et les oiseaux chantaient gaiement.
Les trois Niebien se regardèrent, se demandant quoi faire. Ils tentèrent en vain d'appuyer à nouveau à l'endroit où la jeune fille avait mis ses doigts. Ils n'avaient aucun moyen visible de revenir d'où ils venaient. Ils décidèrent donc de tenter l'aventure et de découvrir ce que ce nouveau paysage allait leur apporter.
S'acheminant vers le village qu'ils voyaient au loin, ils le découvrirent niché dans une vallée, entouré de collines boisées et d'une mosaïque de rizières en terrasses qui scintillaient sous le soleil de l'été.
Sur le chemin, la petite famille s'arrêta au pied d'un vieil arbre. Lénore était après tout une amoureuse de la nature et elle adorait admirer la nature. Soudain, une petite boule de lumière fit son apparition devant eux, étrange, comme si un Lumos sagitta, le sortilège de projection lumineuse, qu'elle avait découvert par une amie d'année supérieure, avait été jeté. Mais son amie n'était pas là et aucun sorcier ne semblait présent dans le coin. Qui aurait pu jeter ce sortilège ? Réfléchissant rapidement, la jeune fille évoqua les yōkai à ses parents.
Ils savaient tous trois que les yōkai étaient des créatures surnaturelles, un monstre ou un esprit du folklore japonais qui peut être à la fois bienveillant et malveillant, et qui habite souvent aux marges du monde humain. Leurs représentations étaient partout depuis le début de leur voyage... car ils étaient profondément ancrés dans la culture japonaise. Que ce soit dans les temples sous forme de statue, représentant un esprit, ou encore dans les mangas ou les films que la jeune fille avait découvert bien plus jeune.
Or, cette boule de lumière évoqua en Lénore un kodoma. C'était un esprit que l'on pouvait rencontrer autour de vieux arbres, en particulier tordus et très grands... comme celui au pied duquel la demoiselle venait de s'arrêter pour l'admirer. Etait-ce l'ambiance de l'endroit qui l'amenait à penser à cela ? S'imaginait-elle des choses ? En tout état de cas, si c'était effectivement un kodoma, celui-ci était inoffensif. La famille ne risquait rien.
Interrogatifs, ils poursuivirent leur chemin et le village s'offrit pleinement à leur vue. L'adolescente reconnut rapidement de loin des maisons traditionnelles, des minka, qui se dressaient vers le ciel. Construites en bois sombre, leurs toits étaient constitués d'épaisses couches de chaume, taillées en pentes raides. Une légère odeur de bois fumé flottait dans l'air, signe qu'une âtre était allumée à l'intérieur d'une des maisons. La jeune fille s'attendait à voir sur les façades un treillis de bois et des portes coulissantes permettant de laisser entrer la lumière à l'intérieur. A cette heure de la journée, elles étaient d'ailleurs probablement ouvertes.
A l'orée du bois, la famille aperçut un petit sanctuaire shinto isolé, avec une petite porte torii rouge délavée. Sur ses marches, un renard, que Lénore avait reconnu comme était un kitsune au regard de ses nombreuses queues, servait Inari, le dieu de la prospérité et du riz. Mais ce qui l'étonna, ce fut que le renard bougeait ! Ce n'était pas une statue ! Rapidement, le renard remarqua les trois nouveaux venus et se transforma en un vieil homme. Dans les légendes japonaises, le kitsune était un métamorphe qui justement pouvait se transformer en belle femme ou vieil homme. Lénore se demanda si elle avait rêvé... Elle allait en parler à ses parents lorsqu'elle se rendit compte qu'ils regardaient ailleurs. A présent, le vieil homme pénétrait dans le sanctuaire et disparaissait à leur vue... Etonnée et perdue, elle reprit son chemin.
- Chapitre 3 : un village traditionnel -
Dans le village traditionnel, tout semblait paisible... Mais cela ne dura pas. Lorsque la petite rue en terre battue amena les Niebien à la vue des habitants ; ceux-ci rentrèrent chez eux précipitamment. Les adultes attrapèrent les enfants, chacun courant à l'abri, fermant les portes coulissantes qu'avait, à raison, imaginé Lénore, avec une vitesse surprenante.
Etonnés par un tel accueil, ils restèrent un instant interdit. Cet accueil n'était pas des plus amical ! Alors qu'ils s'interrogeaient sur la conduite à tenir, un homme d'une soixante d'année à ce qu'en attestait sa peau parcheminée de rides, le dos droit, portant un kimono sobre, en indigo délavé, noué par une ceinture, vint à leur rencontre. La jeune fille étudia sa chevelure grise, tirée en un chignon bas, tenu par une épingle sculptée sobre mais lui sembla-t-il ancienne.
Il s'agissait visiblement du sonchō, le chef du village. Lénore, qui connaissait les coutumes, inclina le torse en signe de respect, invitant ses parents à en faire autant.
Lorsque le vieil homme prit la parole, ce fut d'une voix qui inspirait le respect sans être forte. Son regard perçant se dressait sur les trois inconnus qui venaient de pénétrer dans son village et de causer la peur de ses habitants. Il sembla apprécier la marque de respect mais son ton était implacable.
"Bienvenue à vous, voyageurs. Vos pas ont foulé une terre ancienne, où les saisons murmurent aux pierres et où chaque souffle de vent porte les voix de nos ancêtres. Nous honorons votre curiosité, mais sachez que ce village ne s’ouvre qu’à ceux qui en comprennent le rythme, la retenue, et le silence. Ici, le temps ne se presse pas, et les regards ne cherchent pas à être vus. Peut-être que ce lieu n’est pas fait pour ceux qui cherchent des réponses rapides ou des merveilles à emporter. Que votre route soit paisible, et que le monde vous offre d’autres horizons plus accueillants."
Lénore était la plus à même de répondre, au regard de sa connaissance de la culture japonaise. Aussi prit-elle sur elle, après un regard à ses parents, de réagir ainsi :
" Chef honorable, je vous remercie pour vos paroles, aussi claires que le ruisseau qui traverse vos terres. Nous ne sommes pas venus chercher des merveilles à emporter, ni des secrets à dévoiler. Nous sommes des marcheurs égarés, dont les pas ont quitté le sentier sans le vouloir. Si notre présence trouble l’équilibre de votre monde, je m’en excuse profondément. Nous ne souhaitons pas déranger ; seulement retrouver le fil de notre route. Votre peuple mérite la paix, et nous ne sommes qu’un souffle de vent qui passera sans bruit. Si vous pouvez m’indiquer le chemin, je le suivrai avec gratitude. Sinon, je patienterai à l’orée du bois, jusqu’à ce que le brouillard se lève."
Le chef du village reprit en réponse :
"« Étranger, le vent qui t’a mené ici a aussi soulevé la poussière de nos inquiétudes. Un objet précieux a disparu par main indélicate. Ce village ne connaît ni serrure ni méfiance, car nous vivons dans la transparence des saisons. Ton arrivée coïncide avec ce trouble, et bien que le destin aime les coïncidences, les anciens disent que le cerf ne fuit jamais sans raison. Je ne t’accuse pas, mais je t’invite à parler. Car le silence, ici, pèse plus lourd que les pierres du sanctuaire. Si ton cœur est pur, il n’a rien à craindre. Mais si une erreur s’est glissée dans tes pas, sache que le pardon vit dans l’aveu, et que la honte ne pousse pas là où l’honnêteté fleurit."
La jeune fille s'étonna d'un tel discours et réagit ainsi.
"Chef honorable, je comprends vos soupçons, et je ne les rejette pas. Un trouble s’est glissé dans votre village, et ma présence, étrangère et soudaine, ne peut qu’alimenter les doutes. Mais je vous le dis avec le cœur ouvert : je n’ai rien pris, et je ne suis venu ici que par erreur de chemin, non par désir de possession. Ce lieu respire la paix, et je ne souhaite pas qu’un souffle venu de l’extérieur vienne l’altérer. Si vous le permettez, je me propose de chercher avec vous — non pour me justifier, mais pour que la vérité éclaire ce qui est caché. Que l’objet soit retrouvé, que le voleur soit connu, et que votre village retrouve sa sérénité. Alors seulement, je pourrai reprendre ma route, le cœur léger, et le respect intact."
Le vénérable accepta l'aide apportée en ces termes :
"Tes paroles sont droites, et ton cœur semble limpide. Le vent ne ment pas quand il caresse les bambous, et les corbeaux ne s’envolent pas sans raison. Puisque tu offres ton aide, nous l’acceptons. Ce village est ancien, et ses racines plongent dans des mondes que les yeux ne voient pas. Pour guider tes pas et éclairer les ombres, j'invoquerai Kawa-no-Ko, l’enfant de la rivière. C’est un yōkai discret, né du murmure des eaux et du chagrin des objets perdus. Il ne parle pas, mais il voit ce que les hommes oublient. Suis ses signes : une brume qui se lève, une pierre déplacée, un chant dans les roseaux. Il te mènera là où la vérité dort. Que ton enquête soit juste, et que ton départ soit léger. Car celui qui aide sans rien prendre laisse derrière lui le parfum du respect."
En un instant, un enfant de dix ans, dont le corps semblait fait d'eau et de brume, apparut aux regards auprès de l'ancien. Son visage était presque triste avec de grands yeux argentés, il ne semblait pas avoir de bouche sur sa peau translucide. Il portait un haori, une sorte de veste courte portée par-dessus le kimono, fait de feuilles de lotus et de fils d’algues. À son cou pendait une clochette rouillée tintant doucement quand il s’approcha, glissant plus qu'il ne marchait vers les trois nouveaux venus.
Lénore s'inclina une fois encore, imitée rapidement en cela par ses parents. Elle n'était pas folle, voilà qu'un troisième yōkai faisait son apparition en ce village ! Etait-ce un village sorcier où le folklore prenait vie ? Elle se présenta et demanda ce qui avait été dérobé.
Un homme assistant l'aïeul répondit à sa place tandis que lui-même revenait d'où il était venu. Elle apprit que l'objet dérobé était un artefact sacré : la "Clé de Koto", une ancienne pièce de bois sculptée qui permettait de contrôler les esprits de la forêt. L'aïeul avait encore un peu de pouvoir sur les esprits du village mais ceux de la forêt n'en faisaient qu'à leur tête depuis sa disparition.
Consciente de l'importance de sa quête, la jeune fille réclama une description de l'objet et demanda où était gardé l'artefact d'ordinaire. Elle apprit que le sanctuaire shinto, le lieu le plus sacré du village, conservait la Clé de Koto.
- Chapitre 4 : Enquête -
Laissant ses parents aux mains des villageois, espérant ainsi prouver sa bonne foi, Lénore suivit Kawa-no-Ko, l'enfant fait d'eau. Il glissait près d'elle, amenant une onde de fraicheur. Il ne pouvait pas parler mais ses yeux voyaient tout ce qu'elle faisait, tout ce qu'elle disait.
Ils pénétrèrent dans la fraicheur du sanctuaire. Nulle trace du kitsune ou d'un vieil homme, le renard sacré devait être ailleurs. La demoiselle fut conduite dans le honden, le bâtiment principal, près d'une boite en bois laquée, enveloppée dans du tissu blanc brodé de motifs sacrés, dont certains rappelèrent des runes à l'irlandaise. La boite était visiblement vide.
Elle demanda à l'enfant, par questions fermées, puisqu'il ne pouvait pas parler, depuis quand l'objet avait disparu. Au regard des paroles chef du village et du comportement de son nouveau compagnon, elle comprit que cela datait de la veille. Drôle de coïncidence pour ses parents et elle... Elle comprenait les suspicions à leur encontre.
Elle chercha des traces au sol ou aux alentours d'une éventuelle effraction. Dans un coin, près d'une fenêtre, un peu de poussière avait été dérangée. Elle découvrit une grande trace de pas, comme si un grand humain avait marché là pieds nus. Elle réfléchit, et proposa au garçon qui l'accompagnait de rejoindre l'extérieur.
La trace de pas allait en direction des canaux d'irrigation du village. Le Kawa-no-Ko semblait heureux de cheminer le long de l'eau et bientôt, ils tombèrent sur un kappa. La demoiselle ne s'en étonna pas. Un yōkai de plus ou de moins dans ce village, cela semblait normal. La créature amphibie de la taille d'un enfant avait, comme dans les histoires qu'elle avait lu, une peau écailleuse verte, un bec, et une carapace de tortue. Sa tête était dotée d'une petite coupelle remplie d'eau, qui était la source de sa force. Sachant la créature espiègle, voire dangereuse, la jeune fille ne perdit pas de temps. Elle salua respectueusement le kappa qui en fit autant et vida ainsi sa coupe d'eau, perdant sa force, devenant inoffensif pour elle. Elle lui demanda s'il n'avait pas vu passer par ici quelqu'un de grand. Beau joueur, il arqua son bras vers la forêt.
C'était dangereux de s'y aventurer à présent qu'elle savait les esprits de la forêt sans contrôle mais elle n'avait pas le choix. Lorsqu'elle pénétra sous le couvert des arbres, rien ne semblait différent. Les oiseaux chantaient, elle entendait toujours le bruit de la rivière.
Après quelques minutes de marche, elle trouva une clairière. Ce qu'elle découvrit la fit stopper nette. Face à elle, un corps massif, de forme humanoïde, à la peau rouge, avec deux cornes sur le front, se tourna dans sa direction. Il l'avait probablement entendu arriver. Il lui sourit de ses grands crocs tout en la regardant de ses yeux perçants. Vêtu d'un pagne en peau de tigre et armé d'un gourdin de fer, la jeune fille savait être face à un Oni, une sorte d'ogre japonais. Connu pour hanté les lieux maudits, Lénore s'interrogea sur sa présence en ses lieux. De ce qu'elle en savait, un Oni punissait les mauvais comportements. Ceux du village avaient-ils fauté ? Après tout, la trace de pas qu'elle avait repéré dans la poussière semblait correspondre aux pieds de la créature.
Elle s'approcha. Reculer maintenant, c'était risquer sa vie. Tremblante intérieurement, mais tâchant de faire preuve de courage, la jeune fille - qui n'était pas une Gryffondor mais une Serdaigle - pouvait bien faire preuve de sagesse et de créativité pour se sortir de ce mauvais pas.
Elle salua respectueusement l'ogre et expliqua la raison de sa présence.
"Ô noble oni, gardien des seuils et des secrets anciens, je me tiens devant toi avec humilité et respect. Un artefact sacré a disparu. Mon intention n’est ni de profaner ni de voler, mais de restaurer ce qui fut perdu. Si tu détiens savoir ou mémoire de ce qui fut perdu, je t’en supplie : éclaire mon chemin. Je ne cherche pas à troubler ton repos, mais à réparer ce qui fut brisé."
L'ogre la regarda étonné. Il ne s'attendait visiblement à un tel discours de sa part.
"Tu viens chercher ce qui fut perdu… mais sais-tu vraiment ce que tu réclames ? Ce talisman, jadis sacré, fut souillé par des mains avides. Les humains l’ont détourné de son essence, l’ont utilisé non pour protéger, mais pour dominer. Je l’ai arraché à leur ignorance, pensant préserver son pouvoir… Mais dans mon zèle, j’ai oublié que même souillé, il était un rempart contre ce qui rôde dans l’ombre. En voulant le sauver, j’ai condamné ceux qui en dépendaient. Tu es différente. Si tu veux le retrouver, tu devras prouver que tu ne répéteras pas les erreurs de ton peuple. Car ce que je garde n’est pas un simple objet…"
Rassurée de voir qu'elle était en bonne voie, l'irlandaise répondit :
"Je ne suis pas venue pour réclamer, mais pour réparer. Ce que mon peuple a souillé, je veux le purifier. Ce qu’il a oublié, je veux le comprendre. Ce qu’il a brisé, je veux le réparer, fil par fil, avec la patience des anciens. Je ne suis pas leurs voix, ni leurs chaînes. Je suis leur regret et leur espoir. Si tu veux une preuve, ne regarde pas mes mots, regarde mes pas. Je marcherai là où la peur s’est installée. Je ne fuirai pas. Donne-moi une épreuve. Et si je tombe, que ce soit en essayant de faire ce qui est juste."
L'oni répondit :
"Tu dis vouloir réparer. Au cœur de la forêt, une flamme ancienne attend. Elle ne craint ni le vent ni la pluie, mais elle s’éteint devant le doute. Tu devras la porter, seule, à travers les bois où les ombres prennent la forme de ce que tu crains le plus. Elles ne te toucheront pas… sauf si tu les regardes trop longtemps. Si tu parviens au sanctuaire sans que la flamme ne vacille, alors je saurai que ton cœur est plus clair que les erreurs de ton peuple. Mais si tu échoues, ne reviens pas me supplier. Car le feu ne pardonne qu’une fois."
- Chapitre 5 : Epreuve -
En un instant, la jeune fille fut transportée seule au cœur de la forêt près d'une flamme dont la jeune fille se saisit. Un chemin serpentait face à elle. Elle se devait de le suivre. Le feu était du même bleu que les flammes de Hyacintus flammas, le sortilège des flammes froides, ce qui lui donna la confiance nécessaire pour accomplir l'épreuve qui venait de lui être assignée.
Elle avait compris qu'elle devait suivre son chemin en ligne droite et ne pas se laisser détourner par ce qui l'appellerait et tenterait de la détourner de son but.
Pour commencer, ce fut un de ses parents qui l'appela. Il s'était cassé le pied et avait besoin d'aide. Elle lutta contre l'envie de l'aider, sachant qu'ils étaient tous deux en sûreté au village. Elle poursuivit sa route. Ce fut ensuite, une amie qu'elle adorait qui pleurait. Elle avait visiblement besoin de réconfort et l'appelait à l'aide. Encore une fois, malgré son instinct, elle continua sa route, focalisant toute sa volonté dans ses pas. Ce fut ensuite un maitre du koto qui l'appela, lui proposant de lui apprendre à jouer de l'instrument comme personne. Elle savait l'apprentissage de cette sorte de harpe japonaise difficile puisqu'elle l'apprenait, mais elle ne cilla pas. La promesse était trop belle pour être réelle. Un peu plus, sa famille moldue s'indignait d'apprendre qu'elle était une sorcière et la rejetait. Elle voulut leur expliquer, se justifier du Secret Magique mais elle dut avancer malgré tout. Quelques pas encore, et elle se vit en train de recevoir une lettre qui lui annonçait son expulsion de Poudlard, en même temps que son échec à toutes ses BUSE. Là encore, malgré tout, elle dut passer son chemin, en serrant les dents. Plus loin encore, un leprechaun l'accusa de ne pas être suffisamment irlandaise. Visiblement en colère, il vociférait sur elle et lui promettait tous un tas de farces malicieuses si elle ne venait pas s'expliquer. Là encore, elle dut faire appel à toute sa détermination pour avancer. Ne plus rien entendre, ne plus rien voir, se focaliser sur sa mission. Là était l'important. Plus loin encore, sa grand-mère l'accusait de trahir ses racines en préférant le Japon à l'Irlande. Pourquoi n'avait-elle pas appris un instrument irlandais plutôt qu'un japonais ? Cela fit mal au coeur de la jeune fille mais elle poursuivit sa route coûte que coûte. Et finalement, le coeur déchiré par toutes ses peurs révélées, elle avança. Il ne fallait pas qu'elle se laisse distraire, il ne fallait pas qu'elle laisse le doute s'insinuer dans son cœur.
Elle finit par traverser la forêt et ses nombreuses tentations sans détourner les yeux. Le feu devint une lumière pure, rappelant la boule lumineuse qu'elle avait vu en arrivant auprès de l'arbre ancien.
Elle parvint sans encombre au sanctuaire. L'oni attendait près de Kawa-no-Ko, l’enfant de la rivière, et d'une foule comme elle n'en avait jamais vu dans ce village. Elle reconnut parmi les visages celui de ses parents et du chef du village. Elle avançait vaillamment. Le soleil avait remplacé les ombres de la forêt.
Finalement, elle déposa entre les mains de l'oni la flamme brillante qu'elle avait ramené des ombres. Celle-ci s'estompa entre ses mains. a la place, l'artefact recherché fit son apparition, la fameuse Clé de Koto.
- Chapitre 6 : Conclusion -
Une expression de joie retentit lorsque l'Oni la confia à l'irlandaise. Elle laissa filer ses mots :
"Tu as franchi le seuil que peu osent approcher. Ton cœur n’a pas tremblé devant la vérité, et ton regard n’a pas fui l’ombre. Voici l’artefact. Sache ceci : les humains l’ont déjà tenu. Ils l’ont caressé avec des mains avides. Ce qui devait être protégé est devenu un sceptre de domination. Ils ont oublié que le pouvoir ne se prend pas : il se reçoit, et il se rend. Si ce cycle recommence, ma colère viendra et le silence. Et dans ce silence, même les dieux détourneront le regard. Porte-le avec humilité. Va, étrangère. Que ton pas soit léger et ton esprit plus fort que le désir."
Lénore s'inclina, sachant pertinemment que le discours s'adressait plus aux habitants du village qu'à elle-même qui n'était que de passage en ce lieu, où qu'il soit. Le chef du village récupéra de ses mains l'artefact rendu au village et promit de faire attention à ne plus abuser de son pouvoir.
L'oni prit le chemin de la forêt et disparut rapidement à leur vue. L'enfant de la rivière s'était lui aussi volatilisé. Sa mission était terminée. Il avait été un compagnon aidant pour la jeune fille. Elle lui en était reconnaissante.
L'adolescente fut célébrée. Mais après cette aventure, tout ce qu'elle souhaitait, c'était retrouver le sanctuaire de Fushimi Inari.
Ses parents avaient eu le fin mot de l'histoire pendant son absence. Le voyage de retour n'avait pas été possible en appuyant de nouveau sur la rune Raidho, justement parce que la Clé de Koto avait disparu. Ils allaient donc pouvoir rentrer.
Quelques remerciements plus tard, ils reprirent la route en sens inverse. Parvenus à leur point de départ, Lénore appuya sur la rune et se retrouva dans son monde, prête à retourner à l'hôtel pour se reposer de ce moment particulièrement intense.
Lénore garderait dans son cœur les morales de cette histoire :
- Le pouvoir ne doit jamais être utilisé pour la domination ou par avidité, mais doit être manié avec humilité et responsabilité.
- La curiosité sincère et le respect profond pour les cultures étrangères ouvrent des portes que la magie ou la force seule ne peuvent ouvrir.
- L'honnêteté et la volonté de prouver son innocence par l'action sont toujours préférables au silence ou à la fuite.
- Le courage n'est pas l'absence de peur, mais la détermination à avancer malgré elle.
Prix Fleury & Bott
Surpris par l’orage
— Par un soir de novembre, à cheval sur les toits. Un vrai tonnerr' de Brest, avec des cris d'putois. Allumait ses feux d'artifice…
— C’est quoi cette chanson Aelnod ? Elle remonte à un siècle.
— Au moins. Ma grand-mère avait une collection de vieux vinyles, j’ai dû l'entendre mille fois pendant les vacances. Elle va bien avec le temps.
— Et ça raconte quoi ?
— Le gars a connu le grand amour un soir d’orage quand sa voisine est venue se réfugier chez lui tant elle avait la trouille parce que son mari passait la nuit dehors à vendre des paratonnerres. Alors il guette les nuits d’orage sauf que le voisin a fait fortune à vendre ses paratonnerres et est parti vivre avec elle dans un pays où il ne pleut jamais.
— Elle n’a aucun sens ton histoire Aelnod ! lança une voix venue de l'entrée de la salle. Mais elle est mignonne. N’empêche, il te faudra plus si tu veux gagner les faveurs d’Aphrodite. N’est-ce pas Aretha ?
— Mais qui sera Aphrodite ? Ça pourrait être toi Tiecia. Moi, je pense que je serai Athena. On verra quand ce sera toi qui prendra la pose.
En fait d’orage, cela faisait longtemps que l’école n’en avait pas connu d’aussi violent, comme si Zeus et Jupiter conjuguaient leurs efforts. Le fracas du tonnerre succédait presque instantanément aux éclairs qui déchiraient le ciel. La nuit était à peine tombée mais l’orage semblait bien parti pour faire sa nuit et pas grand monde n’espérait fermer l’œil chez Gryffondor et Serdaigle. Avec en plus le déluge qui fouettait les fenêtres des deux tours. Cela ne troublait pas les trois préfets qui profitaient du calme offert par le repas du soir pour avancer dans leur œuvre commune. Tiecia referma la porte de la petite salle nichée dans les hauteurs de la tour d’astronomie pour rejoindre Aelnod qui nettoyait ses pinceaux. Il avait terminé les détails de la robe que portait la déesse à qui Aretha prêtait ses traits. Pour un amateur, Aelnod avait réalisé une œuvre aussi aboutie que cela était possible. Il y avait passé tout son été, s’inspirant du tableau original, traçant des contours, posant des couleurs pour réaliser le cadre, le décor. Les trois jeunes filles, qui venaient de terminer leur cinquième année à Poudlard et leur première année comme préfètes, étaient venues le retrouver chez lui pendant trois semaines pour être ses modèles personnifiant les trois déesses qui se disputent la pomme d’or d’Eris.
Tiecia, Thessaly et Aretha s’étaient rencontrées dans le train qui les conduisait à l’école pour leur première année. Ça avait été le point de départ de la solide amitié nouée entre les trois inséparables qui, en cinq ans, n’avait jamais été démentie. Elles étaient dans trois maisons différentes, Tiecia chez Serpentard, Thessaly chez Gryffondor et Aretha chez Poufsouffle et certains murmuraient, mais sans pouvoir en donner la moindre preuve, que chacune avait invité ses deux comparses à venir visiter sa salle commune et son dortoir. Aelnod était dans une classe supérieure mais connaissait évidemment la réputation du trio d’inséparables. Devenues préfètes, il avait eu l’occasion de mieux les connaître et au cours du dernier trimestre de l’année scolaire et leur avait parlé de son projet. Il trouvait amusant d’associer d’indéfectibles amies au tableau de trois déesses rivales qui seront cause d’une guerre.
Tiecia prit un peu de recul pour admirer le tableau dans son ensemble. Aelnod avait pris des libertés mais on retrouvait bien dans son tableau l’œuvre originale d’Angelica Kauffmann. Mais si le travail conventionnel qu’un moldu doué pouvait accomplir était achevé, la véritable œuvre allait réellement débuter. Abandonnant ses pinceaux, il prit sa baguette et plongea son regard dans un épais livre ouvert. Il relut pour la millième fois les formules qu’il avait inlassablement répétées, les gestes à réaliser. Il l’avait fait cet été mais le tableau ne représentait qu’une simple souris. Lui conférer une forme de personnalité avait été assez simple. Il savait que cela serait plus complexe avec pour modèle une personne plutôt qu’un minuscule rongeur.
— Bon, on arrête les blagues maintenant. J’ai besoin de concentration pour ce qui suit. Surtout que personne ne touche la peinture ! Prête Aretha ?
— Oui, quand tu veux.
La jeune Poufsouffle respira un grand coup et son regard chercha celui de son amie pour y puiser un peu plus de confiance alors qu’Aelnod commençait à murmurer. Essentia Revelio commença-t-il en tenant sa baguette au-dessus de sa tête, pointée vers son modèle en des mouvements complexes. Il répéta l’incantation plusieurs fois comme une forme trouble semblait lentement s’extraire de la jeune fille. Memoralis Extractum… une sorte de trouble de l’air reliait la baguette à la forme éthérée… Echo Persona… une sorte de murmure se faisait entendre, comme un chant ténu qui se glissait entre les fracas du tonnerre. Aelnod pointait maintenant sa baguette vers le tableau… Cordis Vinculum… Tiecia crut deviner un tremblement dans la forme peinte de son amie… Vera Imago… Elle voyait maintenant clairement cette sorte de trouble de l’air ambiant que canalisait la baguette du peintre, qui semblait émaner d’Aretha et finissait sur la toile qui vibrait sous le souffle. Le regard de Tiecia passait sans cesse du tableau à son amie. Le calme de celle-ci sous l’effet des sortilèges la rassurait mais elle avait hâte que la séance se termine. Elle avait vu l’été dernier Aelnod réaliser ce rituel magique avec une simple souris, les interactions avec le tableau créé avaient été plutôt décevantes mais cette fois, elle était curieuse de voir à quel point la reproduction d’Aretha allait être réussie et fidèle à l’originale.
Aelnod transpirait tout en maintenant la magie de ses sortilèges qu’il continuait de répéter, passant de l’un à l’autre en fonction des fluctuations du courant magique qu’il avait engendré. Il n’arrivait pas à évaluer le temps qui s’était écoulé depuis qu’il avait commencé, sa gorge était sèche comme s’il y était depuis des heures et son estomac le tiraillait. Il savait que l’opération allait lui coûter beaucoup d’énergie mais c’était une chose de le savoir et une autre de le vivre. Mais il voyait la peinture se transformer au fur et à mesure qu’elle s’imprégnait de la magie, ce qui lui donnait le courage et l’assurance pour poursuivre. Puis la fenêtre explosa.
Était-ce quelque chose, emporté par le vent, qui avait défoncé la fenêtre ou la foudre elle-même, toujours est-il qu’elle déboula dans un fracas dévastateur, renversant tout sur son passage. L’éclair disparut, aussi soudainement qu’il était entré, laissant un chaos indescriptible dans la salle. Ne restait que le bruit de la pluie qui s’abattait en torrent à travers la fenêtre défoncée et des gémissements de douleur quand s’éleva une voix.
— Lumos !
Tiecia fut la première à se relever, sa baguette levée pour éclairer la salle. Elle vit Aelnod au sol, aux côtés de la toile renversée, grimaçant de douleur en se tenant la main droite. Elle vit aussi des débris de bois, les restes de sa baguette. Elle regarda au-delà, là où se tenait Aretha, sans la voir. Elle balaya du regard l’ensemble de la salle, pensant que son amie avait été projetée plus loin, mais elle ne la voyait nulle part.
— Lumos maxima ! cria-t-elle d’une voix emplie d’appréhension.
Aelnod commençait à se relever, serrant les dents en regardant ses blessures. Des débris de sa baguette s’étaient enfoncés dans sa main qui portait aussi des traces de brûlures. Rien de trop grave lui semblait-il heureusement. Il comprit qu’une partie de l’éclair avait suivi le courant magique que ses sortilèges maintenaient et s’était engouffré dans sa baguette qui avait volé en éclats. Sa baguette avait en quelque sorte servi de bouclier pour le protéger. Il regarda l’endroit où Aretha se trouvait, craignant ce qu’il allait découvrir. Car l’éclair avait pu aussi remonter le courant magique et si elle avait sa baguette avec elle, elle ne l’utilisait pas lorsque la foudre avait frappé. Elle n’avait aucun rempart pour la protéger. L’effroi le fit bondir sur ses pieds alors que Tiecia arrivait à côté de lui.
— Aelnod ! Aretha, elle n’est plus là.
Elle était clairement en panique et s’il parvenait à garder les idées un peu plus claires, il ne le devait qu’à la douleur cuisante qui lui vrillait la main. Il saisit Tiecia de sa main valide et la tourna vers la fenêtre.
— La fenêtre, occupe-t-en. On a besoin de calme pour réfléchir… pour la trouver…
Elle dut s’y reprendre à deux fois pour réussir le sortilège qui remit en place tous les éléments brisés de la fenêtre. Puis un second sortilège réussit à atténuer le fracas des éléments. Il leur fallut quelques secondes, dans le calme revenu, pour entendre des gémissements de douleur, venus de sous la grande toile renversée. Mais il n’y avait personne sous cette toile, c’est dans la toile même qu’Aretha pleurait.
———
— Mademoiselle Rees, est-ce que vous pouvez m’entendre ?
La directrice était accroupie devant la toile qui avait été redressée avec son cadre et posée contre le mur. On reconnaissait difficilement l’œuvre qui s’offrait aux regards quelques heures plus tôt. Une bonne part était brûlée par le passage de la foudre. Il ne restait rien ou presque de la déesse à qui Thessaly prêtait ses traits ni de l’arbre devant lequel elle se tenait. Des langues de feu avaient couru sur toute la toile, lacérant les deux autres sujets. Même le rocher de Pâris semblait brisé en deux.
— Mademoiselle Rees… Mademoiselle Rees, écoutez-moi ! Pouvez-vous m’entendre ?
Mais au contraire des tableaux enchantés de l’école, la jeune fille ne semblait rien entendre ni percevoir. Ni la directrice ni les professeurs présents n’osaient utiliser la magie pour parvenir à la contacter. Quelle magie d’ailleurs, aucun n’était versé dans cet art complexe de la peinture des toiles enchantées. Songeuse, la directrice se redressa pour rejoindre le conciliabule que tenaient les professeurs. Ils examinaient le livre qu’Aelnod avait utilisé pour ses enchantements et qui avait malheureusement souffert de la tempête. Jeté au sol quand la foudre avait dévasté la salle, il était resté à baigner dans une mare d’eau jusqu’à ce qu’un professeur le ramasse. Mais même pour les enseignants expérimentés qu’ils étaient, il fallait plus qu’une consultation rapide pour tirer quelque chose d’utile d’un tel incunable.
— Les moldus ! Ils viennent me chercher. Aelnod sors-moi de là ! Vite, ils sont là !
Tous les regards se retournèrent vers la toile. Aretha n’était plus prostrée mais hurlait. Tout son corps portait des traces de brûlures, stigmates des langues de feu qui avaient ravagé la toile. Son visage était effroyablement marqué. Une langue de feu avait brûlé son front, ses yeux, une partie du nez. Mais cette blessure n’était pas celle que l’on verrait sur une personne réelle, le feu avait brûlé la peinture, gommant tout relief du visage qui n’était plus, au-dessus du nez, qu’un trait noirci qui accompagnait les mouvements de sa tête. Avant qu’aucun des adultes ne puisse réagir, Thessaly s’était jetée aux pieds de la toile, cherchant à saisir son amie paniquée par les épaules mais ne parvenant qu'à secouer la toile elle-même.
— Aretha ! Il n’y a pas de moldus ! Tu es à Poudlard, près de nous.
Elle criait elle aussi, pour passer outre les hurlements de son amie, et ses cris parvinrent à l’atteindre. Aretha cessa de crier, semblant chercher de son regard éteint quelqu’un qu’elle ne pouvait voir.
— Thessaly ? Tu es là ? Je ne te vois pas. Où es-tu ? Pourquoi il y a des moldus ici ?
Thessaly réalisa rapidement que même si son amie lui paraissait toute proche, réellement au bout de ses doigts, ses mots ne pouvaient l’atteindre que si elle criait, comme si la toile érigeait un mur étouffant tous les sons. Encore une différence avec les toiles du château. Cela ne les aida pas dans leurs efforts pour rassurer l’élève prisonnière du tableau. Comment prononcer des paroles rassurantes quand on doit les hurler plutôt que de les prononcer avec empathie et douceur ?
— Aretha… Je sais que c’est effrayant ce qu’il se passe. Mais on est tous là pour t’aider. Les professeurs sont là aussi. On va te sortir de là. Mais écoute-moi, on doit comprendre ce qui est arrivé avec l’éclair. Et pour ça, il faut que tu nous aides. Même si c’est difficile, si tu as peur. N’écoute plus que ma voix, rien d’autre.
Elle laissa le temps à Aretha de se calmer, du mieux qu’elle le pouvait. Elle interrogea à voix basse ses amis et les professeurs, pour savoir exactement ce qu’elle devait lui demander.
— Comment tu te sens ? Tu as mal ?
— Oh oui. Ma tête me brûle. Mes mains aussi… C’est l’éclair je crois.
— Peux-tu nous dire ce que tu vois ?
— Rien, je ne vois rien du tout. Je ne sais pas si tout est noir ici ou si c’est moi…
— Moi je te vois, tu es assise sur de l’herbe. Peux-tu la toucher ? Il y a une pierre sur ta droite, peux-tu essayer de la toucher ?
— Oui… Il y a de l’herbe. Et… j’ai trouvé la pierre aussi… Mais si tu me vois… où je suis ?
Même si elle savait que la pauvre Poufsouffle ne pouvait pas l’entendre, elle s’éloigna un peu du tableau avec les professeurs.
— Nous avons besoin de quelqu’un qui soit spécialisé dans la magie des peintures et tableaux, aucun de nous ne l’est. Je connais une personne qui pourra nous aider, je vais la ramener au plus vite. Restez au moins à deux avec ces jeunes gens, qu’ils continuent comme ça, la rassurer et apprendre tout ce qui est possible sur sa situation. Je vais à Londres et je serai de retour avant le lever du jour. Thessaly hocha la tête et retourna près de la toile.
———
L’aveuglement causé par l’éclair finissait de se dissiper. Elle entendait un brouhaha lointain, qui ne lui semblait pas être l‘orage qui sévissait autour du château. La première sensation dont elle prit conscience était qu’elle était immobile. Anormalement immobile. Elle réalisa en fait qu’elle était incapable de bouger, même pas un cil. Elle respirait mais ne sentait pas sa poitrine se soulever, ses poumons se remplir d’air. Des silhouettes se formaient devant elle, qui devinrent finalement des personnages qu’elle reconnaissait. Cet homme assis sur un rocher, ces trois femmes dont l’une portait un casque et un bouclier, cette pomme d’or. Le Jugement de Pâris, le tableau qu’Aelnod avait utilisé comme inspiration de sa peinture. Sauf qu’elle ne regardait pas le tableau comme elle le faisait souvent depuis qu’il le leur avait montré. Elle voyait les personnages comme si elle se trouvait derrière eux. Comme si elle était dans le tableau. C’est cela réalisa-t-elle, elle faisait partie du tableau.
Est-ce cela que l’on ressent quand on est un personnage d’une peinture magique ? Aelnod n’en a rien dit… Mais c’est bizarre, pourquoi je ne peux pas bouger ? Où suis-je ?
Car si ses yeux restaient aussi figés que tout son corps, son regard portait quand même au-delà de la toile. Et elle ne voyait pas les murs anciens de son école mais des murs d’un vert uni, bien plus modernes. Ces étranges éclairages accrochés au plafond, ces panneaux sur les murs, ces visiteurs à l’habillement si reconnaissable, tout lui criait qu’elle se trouvait dans une galerie d’art, un musée, quelque part dans le monde moldu. Plus elle regardait, plus les questions affluaient. Comment ce tableau pouvait-il se retrouver chez les moldus ? Pourquoi les autres déesses n’avaient-elles pas les traits de Tiecia et Thessaly ? Et pourquoi sentait-elle sa baguette accrochée à sa hanche qu’Aelnod n’avait pas peinte ?
Elle en était à ses interrogations quand un homme s’arrêta devant elle pour regarder le tableau. Son regard se figea, fronçant les sourcils, il releva ses lunettes comme pour mieux voir, consulta un livret, et replongea son regard dans la toile, directement sur elle. Elle voulut disparaître de la toile, au moins détourner le regard, mais en fut incapable. Pire encore, elle vit l’homme interpeller d’autres visiteurs qui vinrent à leur tour examiner la toile. Tout en elle lui criait que ceci n’était pas normal, qu’elle ne devait pas être ici, face à ces gens, mais son corps restait sourd à ses angoisses.
———
Comme elle l’avait dit, la directrice revint peu avant le lever du soleil et elle n’était pas seule. La sorcière qui l’accompagnait avait passé la soixantaine, ses cheveux noirs de geai avait quelque peu grisonné depuis l’époque où elle avait fréquenté les cours à Poudlard, mais elle conservait sur le visage une expression de curiosité, ce regard qui voyait tout sous le prisme de son art. Elles trouvèrent les trois préfets et deux professeurs toujours occupés à converser avec la représentation d’Aretha. Les professeurs avaient tracé un sortilège empêchant les voix amplifiées des élèves d’être entendues en dehors de la pièce. Le regard du jeune homme s’éclaira quand il vit la sorcière qui accompagnait la directrice.
— Madame Picquery. Je suis soulagé de vous voir. Madame la directrice vous a expliqué ce qu’il s’est passé ?
— Oui monsieur Snayth. C’est bien vous je suppose l’auteur de cette œuvre qui nous pose ces tracas. Oui, elle m’a informée de ce qu’elle en connaît et nous allons compléter maintenant les lacunes qui demeurent. Montrez-moi donc le livre que vous avez utilisé.
Aelnod lui présenta le livre, expliquant qu’il appartenait à feu son oncle décédé deux ans auparavant et qu’il l’avait trouvé en triant les livres de sa bibliothèque. C’était un manuscrit, de la main même de son oncle, qui avait visiblement mené des études sur différentes techniques de réalisation des peintures magiques, ce qui avait éveillé son intérêt. Il ouvrit le livre en expliquant les différentes parties qu’il contenait et indiqua dans laquelle se trouvaient les sortilèges qu’il avait utilisés pour la réalisation de son œuvre.
Un long moment passa durant lequel la nouvelle venue examina le contenu du livre, surtout la partie indiquée par le jeune artiste. Parfois, elle utilisait sa baguette pour restaurer des passages qui avaient souffert de leur immersion dans la mare d’eau. Elle s'interrompit par moment pour venir examiner la toile, surtout les trois déesses, mais toujours sans dire un mot.
— C’est qui cette dame ? demanda Tiecia à voix basse.
— Tara Picquery, une des meilleures spécialistes des peintures magiques. Je ne savais pas qu’elle était dans le pays. Elle vit en Amérique normalement. J’ai eu l’occasion de voir certaines de ses œuvres, c’est vraiment une artiste extrêmement douée.
Elle resta pensive une fois l’examen du livre terminé puis vint à nouveau près de la toile examiner la silhouette défigurée qui attendait en silence. Elle commença alors à l’interroger, lui demandant ce qu’elle percevait de son environnement, quelles odeurs elle sentait, le devoir sur lequel elle travaillait, ce qu’elle pensait de certains professeurs, les derniers élèves qu’elle avait pris en faute. Pour les personnes présentes qui connaissaient bien Aretha, il devenait clair que cette réplique peinte n’était pas différente des autres tableaux du château. Elle n’avait pas les souvenirs de son modèle, sinon ceux de cette nuit quand l’enchantement avait été effectué. Ce qui, à leur avis, n’aidait pas pour retrouver la véritable Aretha, où qu’elle puisse être, et n’expliquait pas non plus sa disparition. La seule chose qui la distinguait des autres tableaux était ces bouffées d’émotions qui par moments la submergeaient. Comme quand elle s’était vue entourée de moldus. Après une dernière réponse, Tara se releva, le visage pensif, pour venir les retrouver.
— Monsieur Snayth, les cinq sortilèges qui figuraient dans le livre de votre oncle, vous n'avez utilisé que ceux-là ? Aucun autre ?
— Non, je n’ai utilisé que ceux-là.
— Vous serez certainement arrivés à la même conclusion que moi. Ce n’est pas mademoiselle Rees que nous avons là mais une représentation d’elle, animée d’un peu de sa personnalité, comme c’est de coutume sur ce genre de peinture bien réalisée. Mais il y a quelque chose de plus, je pense qu’elle est, d’une manière ou d’une autre, liée à son modèle et qu’elle en ressent les émotions puissantes. Reste à découvrir la nature exacte de ce lien et l’endroit où mademoiselle Rees se trouve.
———
Il n’y avait plus personne qui l’observait mais Aretha ne s’en sentait pas plus sereine. Au contraire, la situation lui semblait pire encore. Alertées par les visiteurs, plusieurs personnes étaient venues à leur tour examiner le tableau. Leur attitude lui faisait penser à ces fonctionnaires des autorités magiques qu’elle avait déjà rencontrés, ce qui n’augurait rien de bon pour elle. Ils étaient restés un moment à l’observer puis à tenir un conciliabule à l’écart des visiteurs. Enfin, ils avaient décroché le tableau pour l'amener dans un atelier. Elle avait essayé d’observer tout ce qu’elle pouvait pendant le transport mais le tableau bougeait tellement qu’elle commença à se sentir victime d’un mal de mer.
Tout le monde était parti. On avait déposé le tableau sur un chevalet puis laissé là. Quelques personnes avaient encore examiné la toile puis avaient simplement repris leurs affaires avant de quitter l’atelier au terme de leur journée de travail. Elle avait une nuit de répit mais qu’allait-il lui arriver le lendemain ? Plus elle y pensait, plus elle réalisait que le mieux qui puisse lui arriver est que les autorités magiques découvrent à temps ce qu’il s’était passé et la retrouve. Ça lui vaudrait sans doute des ennuis, ainsi qu’à ses amis, mais c’était mieux que de rester aux mains des moldus. Il n’y avait aucune chance que le secret magique ne soit mis en péril, aucun moldu n’imaginerait que c’est par magie qu’elle était apparue dans ce tableau. Ils penseraient qu’il s’agissait d’une mauvaise blague, de vandalisme, qu’ils répareraient en effaçant l’intruse de la toile. Et qu’adviendrait-il d’elle alors ?
Elle avait soif. C’était tellement incroyable dans son état qu’elle n’avait pas reconnu plus tôt cette sensation. Comme si elle n’avait pas encore assez de problèmes pensa-t-elle amèrement.
———
— Ces sortilèges que vous avez utilisés remontent au début de la Renaissance. Comme vous avez pu le lire dans le livre de votre oncle, ils ont pour but de créer une sorte d’écho d’une personne que l’on peut placer dans une reproduction en peinture de cette même personne. Ce que le livre ne mentionne pas c’est que ce qui est transmis à la peinture s’estompe chez le modèle. Par exemple, les souvenirs que vous projetez dans la peinture vont s’étioler. Je pense que cela dépend de la puissance déployée dans le sortilège et pour la plupart des sorciers, elle reste tellement modérée que l’effet est presque négligeable. La personne peut avoir un peu plus de mal à se rappeler ledit souvenir mais il ne s’efface pas réellement. Mais qu’en est-il si la puissance déployée dans le sortilège est extraordinaire ?
— Vous voulez parler de l’éclair ? Vous pensez que l’énergie qu’il contenait s’est déversée dans le sortilège, dans le lien qui existait entre mademoiselle Rees et le tableau ?
— C’est la seule chose qui puisse expliquer sa disparition à mon avis. Quand j’ai moi-même découvert l’existence de ces vieux sortilèges, je me suis demandé pourquoi ils avaient été abandonnés. J’ai lu dans un ancien traité qu’ils avaient causé la mort du sorcier qui les utilisait. Il était question d’un sorcier assez vieux qui redoutait la mort et aurait voulu utiliser cette magie pour lui échapper. Je n’avais pensé qu’au fait qu’il avait voulu transférer un maximum de lui-même dans une toile mais avec ce qu’il s’est passé ici ce soir, je commence à croire qu’il s’agissait d’autre chose.
— Quoi, balbutia Thessaly, vous pensez qu’Aretha est prisonnière de cette peinture ? Mais c’est impossible.
— Non, pas de celle-ci. Celle que nous voyons là n’est bien qu’une reproduction animée par cette magie et pas votre amie elle-même. Mais je pense qu’un lien existe entre cette représentation et votre amie. Comme on sait que la représentation en peinture animée d’une personne ne peut interagir qu’avec un autre tableau, je pense que la vraie Aretha est bien prisonnière d’une toile. Mais une autre toile, liée d’une façon ou d’une autre à celle-ci. Comment ce lien a-t-il pu être créé, je l’ignore cependant.
— Par Merlin !
Tous les regards se tournèrent vers Aelnod dont le visage se décomposait.
— Je vous ai dit que je n’avais utilisé que ces cinq sortilèges ce soir. Je n’y ai plus pensé mais j’en ai utilisé un autre, avant de commencer. Je l’ai utilisé pendant toute la création de la peinture… Un sortilège d’Effigio.
— Et où se trouve la toile originale ? demanda Tara qui comprit tout de suite l’implication de la révélation d’Aelnod.
— Dans un musée à Puerto Rico.
— Vous avez lancé un sortilège dans un musée moldu ?
Le ton de la directrice indiquait, plus que ses paroles, ce qu’elle en pensait.
— J’avais dix-sept ans madame et personne ne m’a…
Mais il ne put en dire plus, interrompu par une exclamation d’Aretha.
— At.. Athéna… elle veut me tuer.
———
Aretha s’était assoupie. Elle savait que dans le château, les personnages des tableaux dormaient la nuit. C’était sans doute normal qu’elle le vive aussi, malgré la faim et la soif qu’elle ressentait. Mais ces personnages du château n’étaient pas réveillés par un coup violent. C’est ce qui l’avait tirée de sa torpeur. Un peu sonnée, elle était à terre et se frottait le visage. Elle avait été libérée de l’immobilité mais ce n’était qu’un maigre soulagement car les trois déesses l’étaient aussi, sans qu’elle ne comprenne comment cela était possible.
— Comment oses-tu, mortelle, t’immiscer parmi nous ? La pomme d’or n’est pas pour les vulgaires comme toi.
— Tu te crois assez belle pour être choisie ? Sais-tu ce que je peux faire de ton visage d’un seul mot ?
— Prosterne-toi et implore notre pardon ! menaça la troisième en saisissant son bouclier à deux mains, le levant au-dessus de sa tête.
La jeune fille voulut dire quelque chose pour les apaiser, leur expliquer sa présence mais pas un son ne sortit de ses lèvres. Elle avait retrouvé la pleine maîtrise de son corps, de ses mouvements, mais restait incapable de la moindre parole. Alors face à Athéna qui se dressait devant elle, menaçante, le bouclier levé prêt à frapper, elle bondit sur ses pieds et s’enfuit en courant. Quand elle osa tourner la tête pour voir si elle était poursuivie, elle vit avec soulagement que les déesses n’en faisaient rien et semblaient se consacrer à convaincre le prince troyen de leur accorder la pomme. Elle ne cessa cependant pas de courir jusqu'à trébucher sur une pierre. Là, submergée par les émotions, elle fondit en larmes.
———
Le jour était pleinement levé, un timide rayon de soleil entrait par la fenêtre du bureau de Tara Picquery. Les trois préfets se sentaient un peu désorientés dans cet environnement qui leur était étranger tandis que le professeur qui les accompagnait, celui donnant les cours d’étude des moldus, examinait lui les lieux avec un intérêt prononcé. Seule la reproduction d’Aretha dans son tableau restait indifférente à l’endroit qu’elle ne pouvait de toute façon voir. Tara les avait installés chez elle et, après leur avoir donné des instructions, était partie rejoindre le magic'port de Londres afin de rentrer en Amérique. Les élèves auraient voulu l’accompagner sauf que c’était impossible vu l’urgence de rejoindre le musée de Ponce au moment de son ouverture. Elle avait cependant été claire avec la directrice, il était indispensable qu’elle soit informée en temps réel des réactions d’Aretha de la toile, ce que seuls les moyens technologiques des moldus permettaient.
———
Aretha n’était pas restée longtemps prostrée. Elle était capable de se déplacer et comptait bien en profiter pour au minimum se mettre hors de vue des moldus lorsqu’ils reviendraient et au mieux, trouver le moyen de sortir de ce tableau. Elle savait qu’à Poudlard, les personnages des tableaux pouvaient passer de l’un à l’autre, même s’ils ne le faisaient pas souvent. Il lui restait donc à trouver le moyen de faire de même jusqu’à revenir à l’école. Elle n’avait cependant aucune idée de la manière dont ils procédaient ni à quoi pouvait ressembler ce passage.
La lumière croissait doucement dans l’atelier, signe qui annonçait la levée du jour. Elle en profita pour mieux observer le paysage de la toile. Elle avait surtout examiné les personnages pendant qu’Aelnod peignait ses amies mais d’où elle était maintenant, la perspective était différente. Les monts qui se dressaient au fond de la toile ne l’inspiraient pas. Même s’ils ne paraissaient pas très élevés, elle se disait qu’elle atteindrait plus rapidement les bords du tableau en cheminant dans la plaine. En outre, se lancer dans la montagne alors qu’elle était pieds nus ne l’enchantait pas du tout. Elle tourna la tête du côté des trois déesses et vit qu’elles semblaient avoir retrouvé leur immobilité, mais c’était difficile d’en être certaine à cette distance. Rassurée, elle partit d’un pas rapide en direction du bord du tableau qui lui paraissait le plus proche. Elle espérait en chemin trouver un ruisseau ou une source, la nuit écoulée n’avait fait qu’aggraver sa soif et sa faim. Sans compter que sa vessie lui indiquait qu’un petit arrêt sanitaire serait le bienvenu.
Je n’ai jamais entendu dire qu’un tableau ressentait la soif ou la faim. Ni qu’ils devaient aller aux toilettes. C’est quoi cette folie ? Mais qu’est-ce que tu as fait Snayth pour que je me retrouve ici dans cet état ? Pourquoi je ne peux pas parler ? Est-ce que je ne suis en fait qu’une peinture animée par magie et que je suis tranquillement en train de dormir dans mon dortoir ? Mais dans ce cas, pourquoi je me retrouve dans une peinture moldue, dans un musée moldu ? Au fond, est-ce que cela change quelque chose pour moi ? J’ai la conviction profonde que c’est bien moi qui suis ici, j’ai tous mes souvenirs depuis mon enfance, mon arrivée à l’école, une folle envie de dire deux mots à Aelnod. De toute façon, même si je ne suis qu’une reproduction en peinture, je n’ai pas envie de laisser tomber, de m’étendre là à attendre qu’un artiste moldu m’efface, j'ai autant envie de vivre que quand je posais pour ce tableau.
Elle était occupée à ces réflexions quand elle remarqua un petit ruisseau qui serpentait entre les pierres. Elle trempa ses doigts dans l’eau, curieuse de voir si la sensation était celle qu’elle attendait. Elle sentit bien l’eau, liquide, courir le long de ses doigts. Elle en puisa au creux de ses mains et y plongea ses lèvres puis la recracha. Si l’eau lui apparaissait limpide et fraîche, son goût était infect, comme mêlé à de la peinture. Comme si elle buvait le contenu d’un gobelet utilisé pour nettoyer des pinceaux. Pourtant les quelques gouttes qu’elle avait bu apaisaient quelque peu sa soif. Est-ce parce qu’elle avait coulé depuis les hauteurs ? Elle avait dû emporter avec elle un peu de la couleur du tableau. Peut-être que si elle remontait le ruisseau à sa source ? Sans perdre plus de temps en vaines hésitations, elle partit en direction des monts, remontant le fil de l’eau dans la lumière croissante. Elle atteint le pied rocheux plus vite qu’elle ne s’y attendait. Il avait semblé se trouver à des kilomètres et pourtant, elle n’avait marché que quelques minutes. Elle remonta la pente qui n’était pas très forte et trouva l‘endroit où l’eau sourdait de la roche. Elle en puisa entre ses mains et les porta à ses lèvres, espérant la trouver meilleure. Malheureusement non, l’eau avait ici aussi le même goût exécrable.
Est-ce que je dois boire cette eau infecte ? Dire qu’en classe j’ai étudié le sortilège Aquamenti. Est-ce que l’eau que je pourrais créer aurait un meilleur goût ? Et surtout, pourrais-je le lancer sans prononcer la formule ? Ça m’étonnerait beaucoup.
L’idée ne lui était pas venue avant mais elle se demanda soudain si elle serait capable d’utiliser la magie dans le tableau. Elle avait sa baguette sur elle, preuve supplémentaire pour elle que c’était bien elle-même qui était prisonnière de cette toile. Elle la prit en main puis, avec assurance, tenta de prononcer Lumos. Rien ne se passa, pas un son ne sortit de sa bouche. Elle espérait un peu naïvement qu’avec sa baguette en main, cela débloquerait sa voix. Elle inspira profondément avant de recommencer, mais cette fois sans ouvrir la bouche. Elle maîtrisait quelques sortilèges informulés et celui-ci en faisait partie. Cette fois, la magie opéra, l'extrémité de sa baguette se para de cette petite lueur qui l’avait si souvent guidée pendant ses rondes. Elle sourit et mit fin au sortilège. Mais Aquamenti était autrement plus complexe et elle ne s’y était jamais exercée. Elle le tenta quand même, y mettant toute la concentration dont elle était capable, mais sans le moindre succès. Elle grimaça, pas tant à cause de l’échec de sa tentative mais à l’idée que la seule eau dont elle disposerait pour apaiser sa soif serait celle infecte qu’elle avait déjà goûtée. Elle grimaça plus encore quand elle puisa à nouveau un peu d’eau qu’elle se força cette fois à boire, à lentes petites gorgées.
Elle redescendit et reprit sa progression vers le bord du tableau. Dehors, le jour devait être levé car elle voyait maintenant distinctement tout le décor devant elle et la plaine semblait continuer à perte de vue. Elle qui imaginait que de l’intérieur, on devait voir les limites du tableau, comme sur une scène de théâtre, il n’en était rien. Enfin, quelque chose attira son regard, vers sa droite, trois silhouettes qui conféraient avec un homme assis. Elle se retourna incrédule, elles les avait laissées derrière elle mais se trouvaient maintenant devant. Elle avait bien atteint les limites de la toile, réalisa-t-elle, pour réapparaître de l’autre côté. S’il y avait une sortie, ce n’est pas là qu’elle se trouvait. Et si elle n’en trouvait pas dans les montagnes, c’est qu’elle était piégée ici. Elle s’élança en courant pour atteindre au plus vite les hauteurs. S’il y avait là une sortie, elle devait l’atteindre avant que les moldus n’arrivent. Elle trébucha plusieurs fois, ses pieds étaient en sang quand elle atteignit le sommet le plus bas et le plus proche. Elle y découvrit comme un brouillard laiteux qui n’appartenait pas à la toile originale, s’y précipita et déboucha dans un champ de neige.
———
Après s’être assurée que personne ne vienne la déranger, Tara commença l’examen détaillé de la peinture. Elle était bien connue dans le milieu comme experte et mécène, tant chez les moldus que chez les sorciers, et n’avait donc pas eu de difficultés — surtout si on ajoute le renfort d’une baguette magique — pour accéder à l’atelier où la peinture avait été placée. Le responsable qu’elle venait de rencontrer lui avait expliqué que le problème constaté hier sur la peinture avait disparu ce matin. Il pensait qu’un membre du personnel avait utilisé un des ces nouveaux gadgets technologiques pour faire une farce d’un goût vraiment douteux et l’avait fait disparaître au matin. L’explication était un peu bancale mais la satisfaisait. Cela lui faisait autant de preuves et de souvenirs à faire disparaître. Comme l’homme le lui avait confirmé, le tableau était maintenant tel qu’il était depuis plus de deux siècles, il ne restait plus aucune trace visible du passage de la jeune Rees. Mais il devait demeurer des traces invisibles à l’œil qu’elle pensait pouvoir mettre en évidence.
Effectivement, quelques sortilèges qu’elle utilisait notamment pour restaurer des tableaux anciens, lui permirent de trouver des traces, une aura de magie qui s’estompait lentement. La jeune fille était bien passée par ce tableau, elle en avait la certitude, et avait trouvé le moyen d’en sortir. Mais pour aller où ?
———
Quand elle mit un pied dans la neige, Aretha s’arrêta brusquement. Elle n’était pas totalement figée comme lors de son arrivée dans le premier tableau mais avait l’impression que l’air était aussi épais que de la mélasse. Par instinct, elle voulut faire demi-tour, elle n’était pas du tout habillée pour affronter un paysage glacé avec sa simple robe et ses pieds nus. Déjà elle sentait le froid l’envahir, ses pieds bleuir à vue d’œil. La neige était partout autour d’elle, tapissant tout le décor d’un épais manteau, en suspension dans l’air soulevé par le vent et tombant du ciel. C’était un spectacle étonnant, superbe, tous ces flocons immobiles dans l’air, figés dans le temps. Elle ne s’attarda pas à la contemplation mais fit un gros effort pour se retourner, revenir à la chaleur du paysage hellénique. Mais elle ne découvrit derrière elle que la neige encore. Le passage qu’elle avait trouvé s'était refermé.
Bientôt, le froid se fit plus vif, les flocons commencèrent lentement à s’animer, le vent à souffler. Elle grelottait, la tentation était grande de se replier sur elle-même pour conserver un peu de chaleur mais elle savait que ce serait une bataille vite perdue. Du bois, elle devait trouver du bois, un buisson à brûler. Elle pensait être capable de lancer Incendio en informulé, c’était un sortilège facile. Elle se demanda si faire du feu à l’intérieur d’un tableau n’était pas dangereux mais écarta vite l’idée, l’eau du ruisseau n’avait en rien dégradé le précédent tableau et il y avait des tableaux magiques qui montraient du feu brûlant dans un âtre. Les bras serrés contre elle, elle commença à avancer dans la neige, claquant des dents. Elle découvrit assez rapidement ce qu’elle cherchait, des arbres entourés de buissons et d’arbustes. Ils étaient trop proches les uns des autres pour qu’elle puisse simplement enflammer un des buissons, les flammes se communiqueraient vite au reste de la végétation. Elle commença à arracher des branches du buisson quand un long hurlement déchira l’air. Elle se figea, comprenant que des loups devaient être proches. Elle avait bien appris en cours que les loups n’attaquent généralement pas l’homme. Mais était-ce vrai dans un tableau voulant représenter des loups sauvages, féroces tels que l’artiste aura voulu les représenter ? Elle perçut bientôt d’autres bruits, des cris d’hommes, des grognements, une cavalcade. Elle lâcha la branche qu’elle essayait d’arracher pour saisir sa baguette. Dans un fracas de cris, de coups de fouets, un chariot tiré par trois chevaux fous de terreur traversaient le champ de neige à un train d’enfer, poursuivi par plusieurs loups. Elle se réfugia derrière un arbre alors que l’attelage passait à moins de dix mètres d’elle. Elle vit un loup bondir sur le dos d’un des chevaux qui le délogea d’une ruade et l’envoya valser dans la neige. Le loup se releva aussitôt, s’ébroua, puis son regard se fixa sur cette proie inattendue, immobile. Ses grognements attirèrent d’autres loups qui se rapprochèrent pour fixer à leur tour leur prochaine victime. Puis la petite meute avança doucement vers les buissons. Aretha regarda les arbres, cherchant à voir si elle aurait le temps de se mettre à l’abri en hauteur. Elle n’était pas du tout certaine de réussir et l‘idée des crocs se plantant dans sa chair la figea un instant. Un instant seulement puis elle pointa sa baguette vers le loup qui menait le groupe et lança une incantation. Le loup rugit comme un coup violent le frappait à la tête puis le bruit d’une explosion retentit au milieu d’eux. Les réflexes d’Aretha, nés de nombreuses heures de cours et au club de duel avaient pris le dessus sur sa peur. Si elle avait pu formuler ses sortilèges, elle aurait vite terrassé ou mis en fuite les bêtes mais elle ne pouvait lancer que les plus simples sans prononcer de paroles. Ils étaient cependant efficaces, les loups avaient stoppé leur approche et commençaient à battre en retraite. Soulagée et prise aussi par l’euphorie de l’affrontement qui n’était cette fois pas un exercice ni un duel courtois, elle continuait à faire pleuvoir la magie quand une douleur cuisante la saisit à la cuisse. Un loup qu’elle n’avait pas remarqué avait réussi à l'approcher à travers les buissons. Il tira brutalement et elle se retrouva au sol mais sans avoir lâché sa baguette. Elle lui porta un coup de talon avant d’enchaîner avec un Flipendo qui repoussa l’animal qui prit la fuite à son tour. Elle se releva péniblement et sortit des buissons en boitant, du sang coulant le long de sa jambe. Elle vit encore quelques loups et lança de nouveaux sortilèges qui réussirent à leur faire lâcher prise. Elle regardait les bêtes disparaître dans les tourbillons de neige quand le chariot vint s’arrêter près d’elle.
———
Le professeur venait de rentrer avec la commande de pizzas quand le téléphone sonna. Il se débarrassa vite des cartons pour prendre l’appel et, après quelques manipulations maladroites, parvint à passer en haut-parleur.
— Je serai de retour d’ici deux heures je pense, déclara Tara. Votre amie Aretha, a-t-elle un animal ?
— Oui, elle a un chat.
— Ah, j’aurais préféré un hibou ou une chouette, mais bon.
— Moi j’ai une chouette, répondit Thessaly.
— Allez les chercher ! décida Tara après quelques instants de réflexion. Ramenez-les chez moi au plus vite. Plus de réaction d’elle depuis les loups?
— Non, plus rien.
— Bien. Monsieur Snayth, vous restez chez moi. Préparez-moi une palette complète pour représenter les deux animaux. Ça me fera gagner du temps. Elle devra être prête à servir dès que j’arrive.
———
Aretha s’assoupit, bercée par les mouvements du chariot. Après la fuite des loups, elle avait caché sa baguette derrière elle comme le chariot s’arrêtait à proximité et que deux hommes en descendaient. Elle ignorait s’ils avaient remarqué les sortilèges qu’elle avait utilisés ni qu’elle serait leur réaction s’ils la prenaient pour une sorcière. Mais soit ce n’était pas le cas, soit ils n’en avaient cure, car ils s’inquiétèrent surtout de la trouver blessée et transie de froid. Comme en plus elle ne répondait pas à leurs questions, ils considérèrent qu’elle devait être en état de choc et la portèrent jusque dans leur chariot. Elle se retrouva vite sous un épais manteau de fourrure et ils s’occupèrent de nettoyer sa blessure avec deux bonnes rasades d’alcool, une dans le gosier pour la réchauffer et lui donner du courage, une sur la blessure qui l’aurait fait hurler si elle avait été capable de le faire. Aucun son ne pouvait décidément franchir ses lèvres, ni une parole intelligible, ni même un cri de douleur. Ils l’avaient ensuite installée au fond du chariot, à l’abri de la neige et du vent, et avaient repris leur route. Elle regardait défiler le paysage. Elle ignorait quelle était la destination de ces voyageurs, si même ils en avaient une. Les balancements du chariot la berçaient, rythmés par les élancements de sa blessure. Alors qu’elle sombrait doucement dans le sommeil, elle remarqua un arbre particulier, qui revenait sans cesse devant ses yeux. Était-ce un effet de la fatigue ou bien le chariot, piégé qu’il était dans une toile, ne faisait que tourner en rond, inlassablement ? Les balancements lui rappelaient ceux du Poudlard express, elle n’avait jamais réussi à rester éveillée tout un trajet. Ce qu’elle aurait aimé à ce moment se trouver à bord du train la conduisant à l’école.
———
L’appartement de Tara Picquery comptait deux occupants de plus quand elle rentra chez elle. Un chat gris, de la plus pure race des chats de gouttière, furetait partout tandis qu’une chouette s’était installée sur le dossier d’une chaise. Tara posa sur un établi libre le tableau qu’elle ramenait.
— Mais, c’est le Jugement de Pâris, réalisa Aelnod. Vous l'avez emporté du musée.
— Oh, il y retournera quand nous aurons fini mais il est indispensable pour ce que je veux réaliser. Bon, pouvez-vous installer cette chouette ici ?
D’un mouvement fluide, elle agita sa baguette dont l’extrémité se para de poils pour former un pinceau. Elle prit la palette de couleur et commença à peindre une reproduction incroyablement fidèle de la chouette sur la toile qu’elle avait ramenée du musée. Comme Aretha, elle usait d’incantations informulées tout en travaillant. Aelnod observait bouche bée la technique époustouflante de la sorcière qui œuvrait à une vitesse effarante. En une heure à peine, elle avait exécuté une reproduction criante de vérité de la chouette, les ailes déployées, avec sur son dos une réplique bien plus petite du chat d’Aretha. Une fois satisfaite du résultat, elle regarda la représentation d’Aretha sur l’autre toile et s’approcha, sa baguette en main.
— Je n’aime pas faire cela mais pas le choix.
Elle redonna à sa baguette son apparence normale, posa son extrémité sous la lèvre d’Aretha, puis prononça Sectiluma pictura. Surprise, Aretha bondit en arrière, les doigts posés sur l’endroit touché par la baguette. Ils virent des gouttes de peinture rouge, pareille à du sang, au bout de la baguette. Puis elle revint se placer devant l’autre peinture et pointa de sa baguette le chat et la chouette.
— Vestigia Alis, prononça-t-elle d’une voix claire.
Ils virent alors la chouette prendre son vol à travers la toile, et foncer à tire d’ailes jusqu’aux monts en arrière-plan et bientôt disparaître au-delà de ceux-ci.
— Avez-vous fait ? demanda le professeur ?
— Aretha a laissé des traces de son passage, infimes et qui vont bientôt disparaître. La chouette va être capable de les suivre, elle devrait pouvoir la retrouver, guidée aussi par le chat. Même si cette Aretha que nous avons là est un portrait magique comme ceux que vous connaissez au château, elle a aussi un lien avec son modèle. Le “sang” que j’ai prélevé sur celle-ci va former un lien que la chouette va suivre. Elle va d’abord suivre le fil que votre amie laisse derrière elle mais quand elle l’aura retrouvée, il n’y aura plus ce fil. Elle suivra alors la piste qui la ramènera vers ce tableau.
— J’ignorais que la magie des peintures était aussi étendue, fit remarquer Aelnod, impressionné par ce qu’il avait vu.
— Et il y a encore bien des choses à découvrir.
———
Aretha finit par s’éveiller. Elle ne sentait plus le froid, n’entendait plus le vent. Elle n’était plus dans le chariot. Elle voyait toujours la neige dehors mais une vitre la séparait du froid extérieur, celle d’un wagon de chemin de fer. Ce n’était pas le Poudlard express, elle l’aurait reconnu immédiatement, et les voyageurs qu’elle voyait à bord étaient clairement des moldus, habillés à la mode ancienne.
J’ai changé de tableau. J’ai changé de tableau pendant mon sommeil ? Comment est-ce possible ?
Elle regarda à nouveau dehors. Elle était dans un train à vapeur qui traversait la campagne. Le ciel était gris de nuages. Elle le sentit ralentir et s’arrêter dans une gare. Elle ne put voir de panneau indiquant de quelle gare il s'agissait. Il y avait du monde sur le quai mais elle n’entendit cependant aucune porte s’ouvrir, personne ne montait à bord, personne ne descendait. Puis le train se remit en marche. Comme dans le traîneau, elle s’attendait à ce que le train fasse en boucle ce même parcours. Rouler, s’arrêter dans cette gare sans prendre de voyageurs et recommencer. Mais peu lui importait, ce qui comptait c’est ce qui était arrivé dans son sommeil.
Est-ce moi, inconsciemment, qui ait provoqué ce changement de tableau ? J’ai pensé au Poudlard express avant de m’endormir puis je me suis réveillée ici. Dans un train mais pas celui que j’attendais. Et dans le premier tableau, j’avais tellement soif, j’espérais trouver de l’eau et j’ai croisé ce ruisseau. J’étais effrayée à l'idée que les moldus me voient et j’ai trouvé un accès vers un autre tableau.
Elle était convaincue qu’elle avait le pouvoir d’ouvrir le chemin vers un tableau qui la ramènerait à Poudlard. Mais elle sentait bien que ce n’était pas aussi facile que cela. Elle avait pensé au Poudlard express mais n’était pas dedans.
Mais oui, j’étais dans un tableau moldu et aucun tableau chez les moldus ne représente le Poudlard express, ni l’école. Je dois trouver un chemin à travers des tableaux moldus jusqu’au monde des sorciers.
Elle se remémora ses cours d’histoire de la magie consacrés aux chasses aux sorcières et se rappela quelques reproductions de peintures anciennes représentant les sabbats de sorcières tels que les moldus les imaginaient. Ils avaient ri en classe tellement ces peintures étaient excessives et ridicules, jusqu’à ce que le professeur rappelle que des milliers d’innocents et d’innocentes avaient péri à cause de ces croyances. Le souvenir de ces toiles restait un peu flou dans sa mémoire mais elle était persuadée que c’est avec ce souvenir en tête qu’elle devait chercher la sortie de ce tableau.
Quand le train s’arrêta à nouveau en gare, elle se leva et boita jusqu’à la plateforme pour descendre sur le quai. Engoncée dans un manteau de fourrure trop grand pour elle, traînant la jambe, elle attira quelques regards réprobateurs des voyageurs. Elle fendit la foule puis la barrière pour s'engouffrer dans les rues de cette ville anonyme. Elle réalisa brusquement qu’elle avait complètement oublié les moldus qui pouvaient être témoins de l’animation des peintures que sa présence provoquait. Elle regarda autour d’elle, cherchant à voir hors du tableau, puis haussa les épaules. A quoi bon faire attention, le tableau entier s’était animé et donc, même si des moldus observaient ce phénomène, ils ne prêteraient pas attention à une silhouette isolée. Et de toute façon, que pouvait-elle faire d'autre ?
Cette fois encore, il ne lui fallut pas longtemps pour trouver l’accès à un nouveau tableau. La neige sous ses pieds laissa place à de l’herbe humide, le ciel conserva son gris qui se fit plus sombre encore, l’odeur aussi était différente. Elle se heurta à nouveau à cette sorte de mur de mélasse qu’elle avait déjà connu en entrant dans le tableau des loups. Elle avait sa baguette à la main et prit le temps d’observer le décor qui l’entourait. Il faisait sombre, ce qui ne l’étonna pas, les sabbats représentés se déroulaient généralement à la faveur de la nuit. Elle guetta la lumière de feux de bois et tendit l’oreille.
Elle finit par entendre du bruit, des rires, des cris par moments. Rien qui n’évoqua l’ambiance joyeuse de la grande salle, plutôt la démence, la rage, l’extase, la folie. Cela n’avait rien d’engageant mais elle n’avait pas d’autre choix et commença à avancer lentement. Elle se faisait aussi discrète que possible et arriva derrière des buissons où étaient éparpillés des vêtements. Elle avisa une robe sombre qu’elle s’empressa de revêtir, abandonnant l’épaisse fourrure devenue bien trop chaude. Elle observa la scène qui se jouait derrière les buissons, espérant y trouver quelque chose qui lui rappellerait le château. Elle n’y vit que les délires d’un esprit moldu empoisonné par les croyances et la superstition et détourna les yeux de dégoût. Elle s’éloigna, tout cela n’avait rien à voir avec son monde, son école. Elle commençait à imaginer quelle scène d’un tableau moldu pourrait lui être utile quand les cris d’un bébé retentirent. Elle se figea puis revint sur ses pas. Une des femmes tenait bien un bébé qui gigotait et hurlait. La vieille femme s’apprêtait à le jeter dans quelque gouffre ou four peut-être. Aretha fixait la scène avec horreur, comprenant trop bien le sort qui attendait l’enfant. Elle savait que rien de cette scène n’était réel, ce n’était qu’un tableau imbécile animé par magie. Même si elle intervenait, la scène se rejouerait encore et encore. Mais comment ignorer ces cris tellement réels. Alors que la folle levait bébé pour le jeter, elle n’y tint plus et se redressa la baguette pointée vers la sorcière, hurlant dans sa tête le sortilège qui vint la frapper de plein fouet et l’envoya rouler en arrière, le bébé avec elle. Pour la première fois de sa vie, Aretha se lançait dans un duel de sorcières mais sans en respecter les formes. Ce n’était ni le lieu ni le moment pour cela, aucun salut, aucun avertissement, seulement un déferlement de magie et de rage froide. Elle courut comme elle put, sa jambe toujours douloureuse de la morsure du loup, pour récupérer l’enfant. Dans le chahut de leurs ébats, les autres femmes ne la virent pas de suite et elle parvint à ramasser le bébé avant de battre en retraite. La sorcière qu’elle avait attaquée se relevait, hurlant de colère et de folie. Aretha tendit à nouveau sa baguette et enflamma les broussailles et la vieille étoffe qui lui tenait lieu de jupe. La sorcière hurla encore mais sous la morsure des flammes. Aretha réalisa qu’elle avait été révoltée par les procès de sorcières étudiés au cours mais venait d’allumer le bûcher pour l’une d’elles. Les flammes semèrent le désordre, assez pour qu’Aretha puisse s’éloigner un peu, puis les sorcières réalisèrent la disparition de l’offrande nécessaire à l’invocation du Seigneur des Enfers, et se lancèrent à sa poursuite. Elle s’éloignait aussi vite qu’elle le pouvait, enchaînant les Incendio et Flipendo pour ralentir ou décourager la poursuite. Une petite silhouette fondit du ciel, les ailes déployées, et fila devant elle comme pour lui ouvrir la route. Elle sursauta quand l’oiseau passa au-dessus de sa tête. Il faisait trop sombre pour qu’elle puisse reconnaître Tanazelle, la chouette de Thessaly, mais c’était le premier signe de Poudlard qu’elle voyait dans ses errances entre les toiles. Elle devait la suivre, voler avec elle jusqu’à l’école.
Elle ne vit cette fois pas de frontière concrète en entrant dans une nouvelle toile, si ce n’est la lune, pleine, perçant les nuages. Elle eut le temps de mieux voir la chouette qui la précédait, remarqua le chat accroché à son dos. Elle sentit une nouvelle détermination bouillir en elle. C’était bien un signe des siens, une main pour la ramener chez elle. Puis c’est la sorcière, flottant dans le ciel, qui attira son regard. Une sorcière assise sur un balai, les cheveux figés dans le vent, sans rien sur elle. Ça lui parut tellement ridicule, qu’un moldu ait pu imaginer qu’on vole ainsi sur un balai. Puis elle sentit la colère monter, au fur et à mesure que la magie qu’elle apportait animait le tableau. Elle vit les cheveux de la sorcière commencer à danser dans le vent, son regard la narguer. Elle leva sa baguette et un sortilège fusa pour la jeter à bas de son balai. En ramassant le balai tombé un peu plus loin, elle jeta un dernier regard sur la forme étendue.
Tu n’es pas une sorcière, tu n’as rien à voir avec moi, tu n’es que le délire d’un fanatique.
Alors serrant bien le bébé contre elle, elle enfourche le balai et s’élança dans le ciel.
———
Une jour et une nuit s’étaient écoulés depuis que la chouette était partie à la poursuite de la disparue. Tiecia et Thessaly avaient découverts que chez les moldus, la nourriture peut apparaître presque de façon magique, comme à Poudlard. Avec l’avantage que vous pouviez choisir vous-même le menu. Le professeur profitait de l’expérience pour leur faire un petit cours sur le sujet et il avait prévu aussi d’emporter avec lui les sacs et emballages des repas.
Soudainement, un mouvement attira leur regard, venant du fond de la toile, d'une hauteur dans le décor qui avait échappé à la foudre. Une chouette traversait le ciel, suivie par une silhouette, vêtue de sombre, installée bizarrement sur un balai qui volait dans son sillage. Les deux préfètes et même le professeur bondirent de leurs sièges pour venir près d’Aelnod, le visage radieux en voyant leur amie approcher et atterrir de manière fort peu orthodoxe devant eux.
— Mais où as-tu trouvé tout ça Aretha ? demande Tiecia en voyant son accoutrement, le balai et surtout… Et d’où vient ce bébé ?
Aretha tenta de répondre mais même revenue ici, elle restait incapable d’émettre la moindre parole, ce qu’elle expliqua à grands renforts de gestes de frustration.
— Placez-vous à côté de votre effigie, lui indiqua Tara. Je pense comprendre… Essentia Revelio.
Une aura émana des deux représentations d’Aretha, l’une riche et dense, l’autre plus ténue. Tara baissa sa baguette et fit signe à Aretha de s’écarter avant de se rapprocher de l’autre au visage défiguré pour lui dire, avec une certaine tendresse dans la voix.
— Tu nous as été bien utile, ta tâche est finie, tu vas pouvoir te reposer maintenant.
Un beau sourire éclaira son visage et Tara pointa sa baguette sur elle en murmurant Exanimus Effigie. Rien de visible ne se passa mais tous comprirent que la peinture animée n’était plus. D’un geste tendre, Tara caressa le beau visage désormais figé.
— Notre capacité à formuler nos pensées fait partie de notre essence, la vôtre était prisonnière de votre représentation. Elle est de nouveau à vous maintenant.
Tous percevaient dans sa voix la tristesse qu’elle ressentait après ce geste qu’elle avait été obligée de commettre. C’est Thessaly qui brisa ce moment d’émotion en demandant, d’une voix timide.
— Et maintenant, comment sort-on Aretha de cette toile ?
— Je ne sais pas, avoua Tara. Je ne sais même pas si cela sera possible.
— Quoi ! Mais ce n’est pas possible. Je ne vais pas rester ici. Tout ce que je bois ou mange a un goût infect. Je veux sortir de ces maudites toiles.
— Quoi, tu dois boire et manger ?
— Bien sûr. Et même aller aux toilettes. J’ai faim, j’ai soif et j’ai mal.
— Et si vous nous racontiez ce que vous avez vécu et qui est ce bébé que vous avez ramené avec vous.
———
Douze années passèrent.
Peu après le retour d’Aretha, Tara avait ramené le bébé et le balai dans leurs toiles. Aelnod et quelques élèves réalisèrent de grandes peintures aux décors variés pour lui servir de demeure car elle refusait de passer dans les tableaux du château et qu’eux viennent dans les siens. Elle put ainsi bientôt aller dans de nombreux endroits de l’école, sa salle commune, son dortoir et la maison de sa famille. Elle devint une confidente appréciée des élèves de sa maison. Elle passait parfois dans la première toile, que Tara avait reprise pour l’étudier, et observait longuement son effigie endormie, sans rien dire.
Si les années passaient, elles n’avaient pas prise sur Aretha. L’enfermement lui pesait mais il était devenu bien plus supportable grâce aux elfes de maison. Eux qui ont à cœur le bien-être des occupants de l’école étaient désolés du sort de l’une d’entre elles. Pour tenter de la réconforter, l’un d’eux dessina avec du jus de groseille quelques fruits dans le tableau qui se trouvait dans la cuisine. Et ses fruits conservaient leur goût dans la toile.
Plus de douze ans après ce soir d’orage funeste, Aelnod était de retour à Poudlard en compagnie de Tara Picquery. Une fois son diplôme en poche, il avait consacré tout son temps à assister la sorcière dans ses recherches, voulant défaire ce qu’il avait contribué à faire. Aretha était là, ses parents, Tiecia et Thessaly. Tara posa sur une table un épais manuscrit.
— Voici le résultat de nos recherches, le sortilège qui pourrait te rendre ta forme humaine, s’il est accompli avec l’aide de la magie des elfes de maison. Mais je ne peux te donner de garantie absolue, il nous est impossible de le tester. Aussi, si ta vie te devient insupportable, tu sais qu’il existe. Ce sera à toi de décider.
Aretha regarda le manuscrit, pensive, puis demanda : “Pouvez-vous réanimer mon effigie qui dort chez vous ? Je voudrais laisser quelque chose ici le jour où je déciderai de partir.”
Prix Fleury & Bott
MISSION HORIZON
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Les Carnets de bord d’Alice Pierce
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Les Carnets de bord d’Alice Pierce
À celui qui lira ces lignes,
Je t’écris depuis le Canada. Cela paraît banal, presque naïf, dit comme ça. Mais pour moi, c’est un miracle. Je ne suis pas repartie, et tu es encore là, visiblement.
Le sol me paraît encore trop stable. L’air, trop dense. Le ciel, trop proche. L’air empeste la pollution toujours plus chaque jour. Je n’en peux plus. Personne ne le peut. Vaut-il mieux être là-haut un court instant plutôt qu’ici-bas à attendre notre fin ? Je n’en sais rien. C’est une réponse que je n’ai jamais trouvé.
J’ai mis cinq ans à trouver la force d’écrire. Cinq années à me taire, à laisser les mots tourner en orbite dans ma tête comme un débris qui refuse de retomber. J’ai hésité à oublier, à me faire oublier. Mais aujourd’hui, je crois que je peux enfin parler du voyage. Pas seulement de la mission - mais de ce qu’elle m’a fait.
I
Alice Pierce, astrophysicienne.
Je n’ai jamais été une personne facile à côtoyer. La plupart des gens me trouvaient distante, froide, voire antipathique. Je pensais que c’était simplement de la prudence. Écouter trop d’êtres humains sans comprendre leurs motivations semblait une perte de temps quand l’Univers avait tant à révéler. Je préférais les équations aux conversations, les diagrammes aux sentiments, et les étoiles aux visages. J’étais surtout jeune et arrogante. (désagréablement vrai)
J’espère que ces lettres ne deviendront jamais publiques, car mes mots risquent de poser quelques soucis en fonction de ton identité. Parce que je n’ai peut-être pas le droit de te dire que je suis une enfant de sang-mêlée. J’ai eu mes années de baguette et de grimoires, comme tout le monde. Mais ce n’est pas la magie qui m’a fascinée. C’est la logique. L’élégance des lois de Newton, que l’on ne m’a jamais apprises. La beauté froide d’un nombre exact que j’ai découvert et redécouvert au fil des études. Je passais des heures à calculer la trajectoire de planètes fictives avec des nombres tout aussi inventés dans ma chambre, baguette posée sur le bureau comme un curseur inutile. à quoi bon un Patronus si les étoiles ne t’écoutent pas ? (Je me suis fait disputer un paquet de fois pour ça.)
C’est pour cela que j’ai rejoint la mission Horizon.
Un projet insensé qui aurait pu marquer notre temps, si un équipage n’avait pas été envoyé sur Alpha du Centaure quelques années plus tôt. Huit personnes, dix ans de sommeil cryogénique, pour atteindre une anomalie gravitationnelle à la limite du système solaire. Officiellement, il s’agissait d’observer le comportement des ondes gravitationnelles dans cette zone, mais chacun de nous savait, au fond, qu’il y avait quelque chose d’inexplicable derrière cette mission. Une promesse de vérité au bout du vide, peut-être.
Nous étions huit à bord du Vigilant : (oui, oui, des présentations):
- Le commandant John Marlow - Robot déguisé en humain Hm, un type rigide et sérieux. Un bon chef, même s’il est difficile.
- Benny Evans, pilote - type pas drôle. Peureux qui se cache bien. Je le connaissais depuis un moment.
- La Docteure Maeve Lin - D’une lucidité redoutable, avec un humour noir que j’adorais.
- Alma Jared, ingénieure en propulsion - grossière Toujours les mains sales, mais rapide et efficace.
- Yuetao Chen, spécialiste en communications et calculs de trajectoire - Notre big brain.
- Jack Reid, biologiste - Fasciné par les effets du sommeil cryogénique sur le corps, un peu glauque.
- Oslo Tal, physicien des matériaux pour les boucliers gravitationnels - (Je le connais mal)
- Et… moi, astrophysicienne, du coup.
Nous avons passé les semaines suivantes à nous préparer, à comprendre chaque protocole de cryostase, à calculer nos trajectoires, à répéter des scénarios d’urgence. Chaque détail, chaque chiffre, chaque résultat était consigné. (note : si la gravité chute à 0,12 g, recalibrer boucliers 4–7, sinon évitez les propagations de fissures. Apprendre. Apprendre. Retenir.)
La magie n’était qu’un souvenir lointain, un fil discret dans ma vie. Quelque chose que je ne pouvais en aucun cas aborder avec cette mon équipe. C’est cocasse, puisque j’écris ça, maintenant. Mais bon. Nous étions une équipe de bras cassés, mais l’une des meilleures qu’ils auraient pu mettre à disposition. Et pourtant, malgré ça… nous avons été pris de court d’une façon que nous n’aurions pas pu prévoir.
Laisse les ratures de côté, c’est… pas important. Faut rester pro.
II
Le réveil cryogénique ne ressemble pas à une grasse matinée. C’est une agonie.
Les sens se rallument dans le désordre : la douleur d’abord, le froid ensuite, la respiration trop lente. Tu te crois morte, et puis tu réalises que c’est pire : tu es revenue. n’écrit pas ce genre de trucs. Pardon.
L’alarme hurlait. Les écrans clignotaient. Le bip des capteurs, la cloche d’alerte rouge, le murmure métallique du vaisseau en surchauffe. J’étais dans le flou du sommeil alors que je captais lentement que quelque chose avait mal tourné. Nous étions encore à deux mois de notre destination, le Point Orphée, quand la cryostase s’est rompue. Les systèmes enregistraient une perturbation gravitationnelle variable - comme si l’espace lui-même avait des spasmes. Les communications internes étaient instables, et le champ magnétique du vaisseau subissait des inversions soudaines, ce qui a expliqué notre réveil involontaire. (que 1.5% de chance que cela n’arrive, néanmoins.)
Marlow était déjà debout, raide comme une tige de métal, vérifiant les écrans. Evans, lui, se tenait la tête dans les mains, fronçant les sourcils comme s’il était trop crevé pour comprendre. La gravité artificielle n’avait pas encore totalement repris, et nos mouvements étaient maladroits, presque flottants. Lin s’est occupée de moi, j’entendais des variables et des calculs ici et là. Nous avons commencé les procédures d’urgence. Jared recalibrait les propulseurs, Chen vérifiait les communications internes, je mesurais et traçais graphiques sur graphiques.
Puis il y eut cette chose.
Ce signal.
Au début, ce n’était qu’un souffle. Une série de bourdonnements incompréhensibles. Lin pensait à une interférence. Marlow, à un écho électromagnétique de nos propres transmissions. Mais le message revenait toujours plus net, plus régulier, et nous ne comprenions pas.
Des chiffres. Des coordonnées. Des instructions techniques précises - et correctes. Un modèle qui correspondait à nos propres mesures. Assez pour stabiliser les propulseurs, assez pour comprendre que quelqu’un, quelque part, essayait de nous aider.
J’ai pris note de tout ça dès que possible, bien sûr. (Signal externe non identifié. Instructions cohérentes avec nos données. Origine inconnue. Vérifier impact sur trajectoire.)
Nous avons essayé de répondre. Chen envoyait des messages tests vers le vide spatial, mais aucune réponse n’est venue. Forcément. L’équipage était partagé. Marlow voulait couper le signal, persuadé que c’était une hallucination ou un artefact de nos instruments. Evans voulait obéir aveuglément, parce que tout ce qui peut nous sauver mérite une chance. Lin et Tal proposaient une approche scientifique : vérifier, tester, documenter.
sérieusement, j’étais persuadée que cela avait une cause magique. C’était fou.
Les jours suivants, nous avons travaillé à la fois sur les systèmes du vaisseau et sur le signal. Chen a construit un modèle de fréquence pour prédire ses instructions. Lin et Tal ont testé chaque intervention pour vérifier qu’elle ne causait pas de dommages. Evans et Marlow débattaient de son origine à longueur de journée. Reid écrivait des hypothèses biologiques sur l’effet de l’incertitude sur notre stress. pas très pertinent, sur le moment. Et moi… je notais, analysais, toujours à remettre à jour nos calculs sur le champ gravitationnel environnant. C’était lourd, mais c’était le travail.
III
Le signal est devenu une voix un matin - ou ce que nous appelions un matin, car les jours n’existent plus quand le soleil n’est qu’une idée lointaine. Je ne saurais pas te décrire ce que j’ai ressenti quand elle a percé le bruit. Une voix humaine, claire, avec une intonation neutre forcément issue d’une modification audiophonique.
"Vigilant, ici le point relais Gamma. Vous devez ajuster votre trajectoire de 0,03 degré vers le nord galactique. Répétez : 0,03 degré."
Marlow a voulu couper la fréquence, n’ayant aucune confiance en ce point relais inconnu. Chen a vérifié les coordonnées, mais n’a reconnu aucun signal. Evans était toujours trop confiant, de là à agacer certains de ses collègues dont moi. Pourtant, ça restait familier. Pas dans le ton, mais dans la structure, la cadence, la façon de respirer entre les phrases. J’ai alors à mon tour tenté ma chance en parlant à notre interlocuteur.
Silence. Puis de nouveau, le timbre métallique :
"Pas d’origine connue. Écoutez. Vous êtes proches d’un champ de distorsion gravitationnelle. Si vous maintenez votre trajectoire actuelle, le Vigilant subira une surcharge structurelle dans 11 minutes. Détournez-vous de 0,03 degré. Faites vite."
Je me suis activé à lancer un rapide calcul, puisque si les coordonnées étaient justes, le changement de trajectoire compenserait une courbure de champ. Et c’était plausible. Vraiment déroutant, mais plausible. Marlow n’aimait pas ça, et il était loin d’être le seul. Contre ses indications, nous avons corrigé la trajectoire. Et le Vigilant s’est stabilisé.
À partir de là, la voix revint régulièrement. Jamais menaçante. Toujours calme, toujours précise. Parfois, elle donnait des coordonnées. Parfois, elle nous avertissait d’une anomalie avant qu’elle ne se manifeste. Marlow, méfiant, exigeait des vérifications systématiques, tandis que nous autres commencions à prendre cette voix au sérieux. Evans l’appelait Bob idiot. Je documentais tout : fréquence, intensité, délai de réponse, impact sur les systèmes. Une partie de moi se sentait exaltée, une autre, profondément troublée. Parce que plus le temps passait, plus je reconnaissais quelque chose dans cette voix.
Les inflexions. Les pauses. Les expressions. Comme une empreinte.
Jusqu’à ce qu’elle finisse par faire une erreur.
“Alice, vérifie la matrice de propulsion secondaire. Tu trouveras un désalignement de 0,2.”
Nous nous sommes tous figés. Nous ne nous appelions pas par nos prénoms, le seul moyen que notre interlocuteur ait pu utiliser pour connaître le mien était mon dossier. Nous en avons conclu à une interférence, une paréidolie. Mais bon, c’était bizarre. Je suis restée des heures à regarder les relevés, essayant de trouver une explication rationnelle. J’ai testé les interférences, recalculé les probabilités de coïncidence : 0,00014 %.
Autant dire que non, ce n’était pas un hasard.
Et pourtant, tandis que je n’arrivais pas à dormir et que Marlow perdait la tête à l’idée de ne plus diriger pleinement, Reid tentait vainement de converser avec la voix pour apprendre à la connaître. Elle ne répondait qu’à peine, bien sûr. Je savais bien que je ne pourrai pas me le permettre pour ne pas être découverte. Il m’était pourtant évident que cette voix était, derrière tous ses artifices, était la mienne.
IV
Nous avons franchi le Point Orphée.
La lumière était dorée, dense, presque liquide. C’était loin d’un simple phénomène lumineux, surtout aussi loin d’une étoile. C’était beau… terriblement beau. Et j’ai eu peur.
Les lectures étaient incohérentes : gravité négative, décalage de phase, température du vide légèrement au-dessus du zéro absolu. Les capteurs enregistraient une distorsion de 0,74 seconde entre les communications internes et externes. Chaque transmission était antidatée - nous parlions légèrement en avance sur nous-mêmes.
Marlow a donné l’ordre de maintenir la position orbitale pendant que nous analysions la signature du phénomène. Les autres s’affairaient aux capteurs, aux consoles, aux protocoles. Je me suis retrouvée seule dans le poste radio, un casque sur les oreilles, à entendre les voix de mes coéquipiers comme s’ils étaient déjà loin. L’horizon devant moi reflétait tout : la lumière, nos visages, même les signaux radar semblaient rebondir sur lui. Étions-nous censé rentrer là-dedans ? Evans a posé la question, bien sûr.
Marlow, bien sûr, voulait s’en approcher. C’était dans sa nature : franchir la limite, même au prix de la peau d’autrui. Nous avons débattu pendant deux heures, car beaucoup ne voulaient pas prendre ce risque. J’étais étonnamment confiante. Peut-être que ma voix me rassurait, dans un certain sens. Le calcul énergétique indiquait qu’une poussée à 40 % pourrait maintenir la stabilité orbitale à distance sûre. Cependant, elle nous a demandé de traverser. Malgré les chiffres, rester en orbite resterait dangereux (c’était évident).
J’ai demandé confirmation. Traverser un tel inconnu permettrait-il la survie ? Et la voix m’a répondu avec tant d’affection que j’ai oublié de respirer. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris qu’elle était là pour boucler la boucle.
Le Vigilant a avancé lentement vers l'horizon après de longues heures de débat. Les lumières se sont tamisées. Les écrans se sont remplis de données impossibles : vitesses négatives, distorsions spatiales… le temps lui-même semblait se dilater. À mesure que nous approchions, j’ai senti une étrange lourdeur dans ma tête, une résonance familière, comme si mes pensées se dédoublaient. J’étais incapable de bouger.
Puis nous avons franchi la limite.
Tout a disparu. Voix, lumières, gravité. Peut-être même air, je n’en savais plus rien. Puis, des échos, de nos voix, de nos pensées. Avions-nous même eu le temps de parler ? Il était difficile de comprendre, sur le moment, qu’il s’agissait d’un voyage dans le temps. Court, certes, et à peine réel. Il n’a suffit que de quelques minutes. Ce n’était pas un phénomène technique, bien que nous aurions aimé le croire, mais une espèce de boucle. C’est ça, une boucle. Cette voix était la mienne, projetée dans le passé par la distorsion temporelle de cet endroit.
Je ne saurai décrire ce que l’on ressent quand le temps cesse d’être linéaire. Une étrange chaleur, une certitude mêlée d’une crainte sans précédent. J’ai voulu prévenir les autres, leur dire que tout allait bien, mais mes mots se perdaient, fragmentés, aspirés. Les visages autour de moi se dissipaient dans la lumière : Evans d’abord, puis Chen, Lin, Reed… Je crois avoir crié. Je ne suis plus vraiment sûre.
J’ai cependant entendu leurs voix, lointaines. C’était peu de temps après notre réveil de la cryogénisation. J’ai vu la console radio, juste devant moi, et… Je suppose que tu t’en doutes depuis un moment, hein ? J’ai transmis sur la fréquence d’origine, la même que celle du point relais Gamma, puis… j’ai pris la parole. J’ai pris la parole pour moi, pour celle que j’avais été, quelque part dans le passé, terrifiée et curieuse, prête à écouter une voix inconnue. Cela n’a duré que peu de temps, bien moins que dans mes souvenirs.
Puis nous sommes sortis de l’autre côté de l’horizon. Tombant comme des pommes d’un coup sec.
V
Nous avons un par un repris connaissance des heures plus tard, pour découvrir que plusieurs mois s’étaient écoulés, à l’intérieur de la distorsion. C’était affolant, mais nous avons, dans notre incompréhension la plus totale, fait ce que nous faisions de mieux : travailler.
En silence, jusqu’à ce qu’il soit temps de rentrer.
Le sommeil cryogénique était, bien sûr, inévitable. Cela a été une véritable prison.
La Terre (ou du moins, son orbite) nous a accueillis avec des applaudissements et des questions. Des visages inconnus, des reporters, des formules de politesse. Ils étaient rare à avoir accès à la station. J’ai répondu mécaniquement, avec formalité et preuves à l’appui. Mais comment décrire un phénomène qu’on a vécu dans la chair du temps ? Cela avait été brutal. Pas seulement physiquement - bien que mon estomac ait tenu à me rappeler que les lois de la gravité, elles, n’avaient pas bougé -, mais psychiquement. Le bruit, la densité de l’air, la couleur bleue… J’avais oublié que le ciel pouvait être bleu, malgré cet air infâme.
Ils m’ont gardée des semaines dans un centre médical orbital. Analyses, tests cognitifs, interrogatoires. J’avais beau expliquer les relevés, avec mes compagnons à l’appui, les anomalies gravitationnelles, les communications paradoxales, la plupart des scientifiques me regardaient comme on observe un insecte fascinant. C’était un sujet trop peu étudié pour être qualifié d’autre chose que science fiction. c’était surtout que le paradoxe temporel rendait ces trouillards nerveux, ouais
Certains ont même insinué que nous avions subi une hallucination prolongée due au sommeil cryogénique. Bien sûr, parce que toutes les hallucinations se traduisent par des rapports de données quantifiées et une correction orbitale réussie. Pourtant, malgré toutes ces données, je ne savais pas moi-même où placer la frontière entre le réel et la boucle. Ma seule certitude était que j’avais entendu ma propre voix dans le futur.
Nous sommes redescendu sur Terre un an plus tard, et la planète m’a semblé étrangère. Les bâtiments avaient changé, les gens parlaient plus vite, les écrans étaient toujours plus grands. Je me suis surprise à chercher la constellation d’Orion à travers la pollution lumineuse - sans la trouver. Encore une a rayer de la liste. il y en a six autres, maintenant.
VI
Je me suis retirée au centre d’observation d’Inuvik situé au nord du Canada, celui dont je t’écris aujourd’hui. C’est calme, vide. Très vert (ou blanc, selon la saison). C’est agréable. Je passe mes journées à analyser les données anciennes de la mission en guise de passe temps. Autrement, je sors, je donne des cours. C’est sympa.
Je suis redevenue une femme ordinaire. Je marche, je mange, je respire. Je parle parfois de mécanique céleste à des étudiants qui n’ont jamais quitté la stratosphère, dont la plupart n’en a sans doute rien à faire. Je ris même, parfois, même si j’ai l’impression qu’une partie de moi est restée là-bas. C’est.. comme une douleur tiraillement qui traîne depuis ce moment-là. Ils disent que je risque de développer des problèmes cardiaques (Marlow y a succombé il y a quelques mois, malheureusement).
J’ai gardé un de mes casque de communication. Il grésille parfois, sans raison. Un vieux truc. Je n’ose pas le jeter. Il a quoi… presque trente ans ? Avec tous ces voyages, la vie ici a changé bien plus que je ne l’ai fait. Ca me donne mal au crâne, parfois. Je ne cherche plus à comprendre la mécanique exacte du phénomène. Les modèles que j’ai établis suggèrent une boucle fermée auto-cohérente : mes transmissions ont provoqué les événements qui m’ont poussée à les émettre. Une équation élégante, mais inutile.
Je n’ai pas de morale à t’offrir, ni de conclusion brillante. Si j’écris aujourd’hui, c’est pour toi, lecteur inconnu. Peut-être que tu es né longtemps après moi. Peut-être que tu es moi, encore une fois, sous une autre forme, dans une autre boucle, mais je n’espère pas. Finis ta vie tranquillement, loin de toutes ces choses.
Je ne cherche pas à t’expliquer, seulement à te laisser une trace, un écho, au cas où tu en aurais besoin un jour.
Et si tu as trouvé ces feuilles et que tu n’es pas un sorcier, repose-le avant que les aurors du Ministère débarquent ! Pauvre fou !
Fin du carnet de bord - Mission Horizon
Dr Alice Pierce
Observatoire d’Inuvik, Canada
Année terrestre 2345
Dr Alice Pierce
Observatoire d’Inuvik, Canada
Année terrestre 2345
Prix Fleury & Bott
Vous avez jusqu'à demain, 23h59 pour voter pour votre nouvelle préférée.
Prix Fleury & Bott
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