23 mars 2025, 14:10
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
Contexte

Aelle a décidé de ne pas retourner faire une deuxième année à l’AESM suite aux rattrapages qu’elle a dû passer pour valider sa première année (qu’elle a effectivement validé avec brio, malgré les rattrapages). Incapable d’assumer ce choix, elle ment à sa famille, notamment à son frère Narym chez lequel elle vit, en leur faisant croire qu’elle poursuit ses études. Il lui faut donc s’occuper durant la journée, quitter l’appartement pour faire croire qu’elle va en cours. Le fait de ne plus être étudiante et de n’avoir aucune activité à côté lui laisse énormément de temps libre. Beaucoup trop.


Lundi 4 octobre 2049
Sur le Plateau — quelque part en Écosse
19 ans



Un matin, je prends congé de Zikomo. Cela ne m'est pas arrivé depuis un moment, alors je ne lui en veux pas de paraître surpris et de me questionner. J'élude, mais il comprend rapidement. Quand j'élude, c'est toujours parce que je vais au même endroit. Il me jette un regard inquiet, me dit : « Passe un bon moment » et se glisse par la fenêtre entrouverte pour s'en aller chasser dans les champs qui entourent Mochdinam. J'embarque un carnet que je pioche parmi mon stock qui n'a pas diminué depuis un bon moment. Je vérifie la présence de la boîte contenant plumes et encres dans ma besace, y ajoute quelques victuailles piochées dans les placards de Narym et je sors du bâtiment pour transplaner.

Lorsque je réapparais à des miles de là, un froid mordant me prend à la gorge et me pique les joues. Je resserre mon écharpe en me demandant si je n'aurais pas dû mettre une couche de vêtements en plus. Ces préoccupations me passent rapidement au-dessus de la tête : le froid n'importe pas quand je peux admirer ce qui m'entoure. C'est avec une certaine émotion que j'observe les horizons Écossais qui m'entourent. Je ne suis pas venue ici depuis quelques semaines. Avant, je venais tous les dimanche, j'en avais fait une habitude agréable, pour ne pas dire un besoin. Aujourd'hui, j'agis comme il y a plusieurs mois. Inconsciemment, je retrouve les mêmes rituels, les mêmes gestes.

J'envoie magiquement s'accrocher ma besace à une branche cassée à bonne hauteur d'un pin — c'est moi qui l'ai brisée un jour d'entraînement ; l'arbre a de la chance d'encore exister, c'est lui que je visais au préalable et mon intention était de le faire exploser comme Kristen Loewy a fait exploser un sapin sur ce même plateau un jour, il y a une éternité. Mon cœur se serre à son souvenir ; quand je m'entraînais à puiser au fond de moi pour trouver cette énergie brute qu'elle m'a appris à faire apparaître, je connaissais le processus sans pour autant me souvenir de qui me l'avait enseigné. Aujourd'hui, je me souviens de tout, de son enseignement, de la douleur qui a suivi, tant physique que morale. Je secoue la tête pour m'arracher à ces désagréables souvenirs. Retrouver les gestes quotidiens pour ne pas penser ; c'est mon seul objectif.

Doigts resserrés autour de ma baguette magique, je m'approche de l'arbre à la branche cassée. Je tends la main, récite la formule magique. La terre gronde et grouille, se déplace, laisse place à un coffre en bois qui remonte des entrailles du sol. Le bois n'a pas été entamé, bien protégé par la magie. À l'intérieur, je trouve tout un barda. Maintenant que j'ai retrouvé mes souvenirs, il ne m'est plus possible d'ignorer la provenance des nombreux carnets protégés par un tissu épais, tout au fond du coffre. Des dizaines et des dizaines de carnets dont la seule vision suffit à me nouer le ventre. Toute la vie de Kristen Loewy est rassemblée là-dedans. Je ne sais plus ce qu'elle y raconte, même si j'en ai parcouru certains il y a plus d'un an. Je n'ai pas envie de penser à ça, s'il-vous-plaît, pas maintenant. J'ignore également la boîte en bois qui renferme deux des objets les plus importants du monde sorcier. Plus tard. Peut-être. Peut-être jamais.

Je me contente de récupérer deux livres dans le coffre avant de le refermer. Ce sont les deux seuls grimoires de magie noire qui m'appartiennent, payés avec mon argent, étudiés avec soin l'année passée. J'ai passé des heures à griffonner dans les marges, à noter des indications, des précisions, le résultat de mes recherches, parfois. Je m'installe au centre de la clairière, les jambes croisées, les fesses sur la terre dure. Les nuages s'amassent au-dessus de moi mais je les ignore ; s'il se met à pleuvoir, ce sera l'occasion de m'entraîner à maintenir mon Umbrella quand je fais autre chose.

J'ouvre un livre, puis le second. Je suis ici sans savoir ce que j'ai envie de faire, mais en ayant besoin de faire sortir ma magie de mon corps. C'est comme un tremblement qui court sur ma peau depuis ce matin, des frissons qui dévalent mon dos, une attente dans le creux de mon ventre. Je veux sentir la magie m'étirer, fouir à l'intérieur de mon âme, effriter les émotions dégradées qui s'accumulent dans ma tête depuis des semaines. Alors je me penche sur les grimoires et dès que mes yeux comment à parcourir leurs chapitres, je comprends que je n'ai plus envie de réviser, d'approfondir mes connaissances ; je veux m'essayer à quelque chose de nouveau et d'effrayant, qui ferait hurler les bons enfants de la Grande Bretagne et qui me donnerait la force d'affronter tout ce vide qui m'entoure constamment, du matin au soir.

L'an dernier, je me suis essayée à différents sortilèges sombres. Parfois, je dessinais une estafilade douloureuse sur ma peau pour le besoin du maléfice. J'ai fait des tests, j'ai appris à doser ma magie, mes émotions, à moduler mes intentions, à puiser dans les sentiments particuliers dont requiert cette magie. Je feuillette les pages en me rappelant mon apprentissage, tombe sur un chapitre sur lequel je ne me suis jamais attardée, décide que c'est celui-là qui me fera vivre aujourd'hui, qui éloignera les ombres et les souvenirs qui la concernent.

Comme toujours lorsque j'étudie quelque chose de nouveau, j'ouvre une nouvelle page dans mon carnet, j’indique en haut la raison de mon apprentissage, ce qui m'a poussé dans cette direction. Puis je prends des notes, j'écris les éléments que je ne trouve pas dans le livre mais qui me sont inspirés par mes propres connaissances. Je me prépare en amont pour le lancer d'un sortilège que je ne connais pas et qui agira sur mon esprit, sans que je ne puisse m'assurer des effets exacts qu'il aura sur moi. La magie noire est toujours une prise de risque, un bond dans le vide. L'excitation m'encourage souvent à laisser de côté mes gribouillages pour me plonger dans la pratique. Essayer pour mieux comprendre, toujours mieux comprendre les effets de la magie sur moi, même lorsque c'est douloureux, que ça me tiraille, que ça s'inscrit dans mon âme, que ça abîme mes pensées ou noircit mes émotions de teintes sombres.

La journée passe et s'écoule selon les caprices de la météo. La lumière se fait de moins en moins forte et bientôt ce n'est plus seulement un temps grisâtre mais une vraie tempête que l'on me propose pour cette journée en extérieur. Un éternuement brutal m'arrache à ma concentration. Je lève un regard embêté vers le ciel : la voûte nuageuse est basse, lourde, mais elle ne se contente plus de me menacer ; cela fait plus d'une heure qu'il pleut sans discontinuer. Tout à l'heure, j'ai même cru voir tomber un ou deux gros flocons. La température a chuté et je suis traversée de violents frissons. J'ai de plus en plus de mal à me concentrer parce que le ciel rugit comme un immense animal en colère. Le tonnerre fait trembler le sol et les éclairs qui transforment le monde en teintes grisâtres gênent ma lecture. J'ai beau me protéger de la pluie d'un sortilège, avoir fait un feu et sorti mon bocal de flammes bleues pour le caler entre mes jambes, rien ne suffit à écarter le froid.

Il est à peine seize heures quand je décide de partir. En emballant mes affaires, je réfléchis au mensonge que je vais bien pouvoir sortir à Narym pour expliquer pourquoi je rentre aussi tôt de l'Académie d'Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose à laquelle je ne suis plus inscrite.


Reducio
- Votre PJ est présent ? oui
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Ils sont parfois actifs, parfois prétextes.
Zikomo, compagnon Mngwi
Narym Bristyle, frère
Aodren Bristyle, frère
Natanaël Bristyle, frère
Zakary Bristyle, frère
Ashley Rockfield, ancienne colocataire
Oswald Johnson, camarade
Nyakane, ami
vendeur Starbucks qu'on verra qu'une seule fois, inconnu, prétexte
- Lien vers la fiche du PNJ
- Intérêt de ce RP pour votre PJ : Écrire Aelle dans son quotidien, avec les personnes qui composent son quotidien. ces PNJ sont sa famille et ses amis. Pourquoi les PNJ de sa famille interviennent dans ce RP ? C'est sa famille, ils existent dans son quotidien, les écrire sans me contenter de les mentionner c'est les faire exister tout comme ils existent pour Aelle, j'ai besoin de montrer que les relations avec sa famille sont pas au top et comment ça se passe exactement. pareil pour ses amis.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 1 mai 2025, 18:19, modifié 2 fois.

23 mars 2025, 14:14
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
Vendredi 8 octobre 2049
Mochdinam — Pays de Galles



L’Écosse est prise d'assaut par les vents glaciaux et des trombes de pluie. Pas un jour ne passe sans qu'une averse ne se déverse sur le pays et plus exactement sur mon froid plateau rocheux. De la pluie, des rafales, des températures de saison qui me paraissent anormalement glaciales. J'amène une cape en plus, puis choisis d'enfiler une robe plus épaisse, des collants sous mes pantalons, deux paires de chaussettes dans mes bottines, mais il n'y a rien à faire : rester dehors toute la journée quand les températures avoisines les dix degrés rend difficile toute tentative de réchauffement.

Le pire arrive un vendredi matin. Si j'en crois mon emploi du temps fictif que j'ai pris le temps de rédiger soigneusement afin d'être cohérente dans le honteux mensonge que j'ai inventé, le vendredi je suis censée avoir cours de dix heures à seize heures. Il est dix heures passées quand Narym frappe à la porte de ma chambre. J'ouvre difficilement un œil lorsque la porte s'ouvre sans avoir attendu mon invitation.

« Oh, tu es là ! s'excuse mon grand-frère, gêné de me trouver encore au lit. Je venais vérifier. Je ne t'ai pas entendu partir ce matin et... Et ça m'a étonné, je me suis demandé si tu avais bien passé la nuit ici.
T'aurais voulu que je dorme où ? » répliqué-je, la voix entravée par les draps, en plissant les yeux pour supporter la lumière du couloir qui aggrave le terrible mal de tête qui gronde dans mon crâne.

Je perçois l'étonnement de Narym et je le comprends : ma voix est rauque et encombrée. D'ailleurs, mon nez l'est aussi, ce qui explique mon mal de crâne. Et malgré le fait que je sois emmitouflée dans une couette bien épaisse, des frissons traversent mon corps. Mon frère arrive à la même conclusion que moi :

« Mais... Tu vas bien ? Tu es malade ? »

Je ne prends pas la peine de répondre et laisse tomber ma tête sur l'oreiller, épuisée à la seule idée de tenir cette discussion. Je ne sais pas si j'ai envie de hurler ou de pleurer, mais je suis persuadée que je n'arriverais à faire ni l'un ni l'autre tant je me sens mal et faible. Quand était-ce la dernière fois que je suis tombée malade ? C'était il y a une éternité. Je n'ai jamais eu le temps de tomber malade. Le simple fait d'être dans cet état en ce moment alors que rien ne m'attend, ni école, ni révision, ni recherche, ni objectif, ni mentore intéressée par mon cas suffit à faire revenir au centre de ma conscience la peine que j'avais oubliée de ressentir ce matin au réveil.

Puisque je ne réponds pas, la gorge entravée à la fois par la maladie et le désespoir, Narym pénètre dans la chambre et s'approche de moi.

« Laisse-moi poser une main sur ton front, fait-il en surprenant mon regard sombre sur lui. Là, oui. Merlin ! Mais tu as clairement de la fièvre, Aelle ! Tu es malade !
J'ai connu pire, » marmonné-je en fermant les yeux sous son contact apaisant.

C'est faux, je ne me rappelle pas avoir connu pire que ce jour où mon corps semble vouloir me lâcher en même temps que mon esprit me torture de mille pensées angoissantes. Je crois que j'ai envie de disparaître. Je me roule en boule dans mon lit en sentant, à ma plus grande horreur, mes yeux se remplir de larmes.

« Laisse-moi, geins-je en tirant la couette sur ma tête.
Je vais aller te chercher de la Pimentine. Est-ce que tu aimerais une tisane ? Ou peut-être un bol de soupe ? »

Calfeutrée sous ma couette, je ne fais rien pour essuyer mes yeux humides de larmes et mon nez d'où s'écoule un filet de morve. Je n'arrive même pas à renifler. Je me demande si Kristen Loewy m'aurait proposé de la soupe si elle m'avait surprise dans cet état-là. Sa silhouette faite d'ombres et d'angles m'apparaît derrière mes paupières fermées et à ses lèvres pincées je comprends qu'elle ne m'aurait rien proposé du tout. Pourtant, un sanglot m'échappe en songeant qu'au moins, elle aurait été là quand même.

« Aelle ? panique Narym qui a très bien entendu le son lamentable que je viens de faire. Qu'est-ce qui se passe ?
Dégage ! croassé-je comme un animal blessé, humiliée d'être vue dans cet état-là même si je suis cachée sous une couette, terrifiée d'être aussi faible et lamentable, moi qui ai toujours été si forte.
Très bien ! répond avec hâte mon frère. Je reviens avec de la Pimentine et tout ce qu'il faut. Reste au chaud en attendant. »

Ses talons résonnent contre le parquet. Un instant plus tard, la porte se referme dans son dos. Le silence soudain me fait prendre conscience de ma propre idiotie et je suis obligée de plaquer une main sur ma bouche pour étouffer un sanglot stupide que je n'arrive pas à contrôler, même en y mettant toutes mes forces. Mais il faut dire que la grippe carabinée qui a déclaré la guerre à mon corps puise jusque dans les réserves de mes forces mentales. Ce jour-là, je découvre donc qu'il suffit d'un banal virus pour me faire pleurer à chaudes larmes en public.

24 mars 2025, 11:31
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
Mercredi 13 octobre 2049
Mochdinam — Pays de Galles



« Tu es sûre que tu veux déjà y retourner ? » s'inquiète Narym en me tentant une tasse de thé noir fumante.

Le weekend s'est déroulé dans un brouillard épais, tout comme le début de la semaine. Je n'ai eu cesse de dormir, dormir, dormir, mon sommeil entrecoupé de cauchemars éprouvants et d'une fatigue lancinante si profonde qu'elle m'empêchait de me reposer. À ma plus grande honte, Narym s'est occupé de moi tout du long, remplaçant mes tasses de thé quand elles se vidaient, m'amenant des bols de soupe même quand je ne le demandais pas et réparant mes dégâts quand je voulais utiliser ma magie alors même que mon état physique me le déconseillait.

Zikomo n'était pas en reste non plus. Quand je lui ai demandé s'il ne risquait pas d'attraper lui aussi un mauvais virus en restant si près de moi, son poil chaud collé à la peau de ma nuque luisante de sueur, il a ri de sa voix si claire en affirmant qu'un Mngwi ne pouvait pas attraper une maladie humaine et que cette seule idée me ferait rire lorsque je serai en état de le faire. Je suis en état de le faire mais je ne rigole pas pour autant, parce que ces quelques jours passés au lit à souffrir alors même que je ne faisais pas le moindre geste ont aspiré toutes les traces de bonne humeur qui me restait — et Merlin seul sait que je ne suis déjà guère propice à l'humeur joviale en temps normal. Zikomo m'aidait à m'endormir en me racontant des histoires. Il n'avait pas fait cela depuis des années. Peut-être depuis Poudlard, quand nous passions tout notre temps ensemble et qu'il me racontait sa vie parfois durant des heures, me contant ses anciens compagnons, ses séjours en pays étrangers, ses folles aventures. Je m'en suis voulu de regretter aussi fort le temps passé.

J'ai le corps perclus de douleurs résiduelles que les potions ne peuvent effacer. Elles ne peuvent rien non plus contre cette fatigue qui rend mes paupières lourdes et qui fait trembler mes jambes et mes bras. Je baisse les yeux sur le contenu de ma tasse. La surface du thé est parcouru de vaguelettes dues à mes incessants et peu discrets tremblements. Je suis littéralement épuisée, mais la Aelle normale, la Aelle du passé, celle qui allait à l'école et qui se levait chaque jour passant à l'aube avec la hâte d'apprendre et de se gorger de savoir, cette Aelle-là serait repartie en cours même si la maladie la terrassait. Alors pour ne pas éveiller les soupçons de Narym (qui sont éveillés depuis le premier jour, même si je continue de me persuader que je suis une parfaite menteuse), il me faut faire semblant de retourner à l'AESM où je ne suis plus étudiante.

« Rester au lit c'est pour les incapables, Narym, articulé-je donc d'une voix sèche. Je retourne étudier, évidemment que j'y retourne. »

Sur ces mots, j'enfourne une brioche dans ma bouche, en attrape deux autres dans ma main libre et repars vers ma chambre en emportant ma tasse brûlante avec moi. Je dépose le tout sur mon bureau après avoir bataillé pour fermer la porte derrière moi.

« Tu ne vas pas retourner là-bas, tout de même ? » me morigène Zikomo en sautant sur le bureau.

Il prend soin de contourner mon petit déjeuner pour ne pas déposer sur les brioches encore chaudes ses épais poils bleus. Je pousse un long soupir en me laissant tomber sur la chaise.

« Et tu veux que je fasse quoi d'autre ? » soufflé-je d'une voix sombre.

Une chape de lassitude me tombe dessus. Zikomo et moi échangeons un regard silencieux. J'observe les poils plus clairs qui entourent ses yeux mordorés, ses longues moustaches qui frémissent, ses deux oreilles pointues, disproportionnées par rapport à sa taille. Insensible à mon observation, il bâille en dévoilant deux rangées de dents pointues et une petite langue rose avant de s'asseoir. Il prend le temps de bien ranger son épaisse queue touffue avant de me répondre.

« Fais ce qui te plaît, me conseille-t-il de cette voix douce que je connais par cœur pour l'entendre depuis six ans. Tu n'as aucune contrainte. Qu'as-tu envie de faire aujourd'hui ? »

Je lui lance une œillade agacée. J'aimerais qu'il comprenne ce que je ne dis pas et qu'il ne propose pas des idées aussi idiotes. S'il comprenait, il saurait que je n'ai envie de rien. Quand je sonde mon cœur, je n'y vois que du néant. Je n'ai rien envie de faire, je n'ai envie d'aller nulle part, je n'ai rien envie de lire ni d'apprendre, je n'ai pas envie de lancer de sortilège, je n'ai pas même d'argent à dépenser dans je ne sais quoi. Je n'ai rien et je ne veux rien. Comme je suis incapable d'ouvrir la bouche pour le lui dire, je me contente de détourner les yeux, la mine aussi sombre qu'un ciel orageux d’Écosse.

« Comment je vais faire si je ne peux même pas aller sur le Plateau ? dis-je alors d'une voix rauque. Il fait trop froid là-bas et ça sera de pire en pire avec l’hiver. »

Zikomo ne répond rien parce qu'il a parfaitement compris que ce n'est pas à lui que je parlais. Je me referme et me laisse aller contre le dossier de la chaise en jouant avec une brioche sans la manger. Mon lointain plateau est le seul endroit au monde où je peux être tranquille. Chez Narym, il y a Narym et les enfants dont il s'occupe. Parfois, il y a même Gabrielle, son agaçante petite-amie qui n'est pas aussi agaçante que cela mais que je ne supporte pas. Mon frère est discret, mais il me propose toujours de dîner avec lui ou de lire en ma compagnie ou d'aller faire des courses ou de discuter. Et puis, il y a Zikomo qui me propose des sorties, des occupations, quand il ne m'abandonne pas purement et simplement pour aller chasser dans la campagne Galloise. Où aller ? Dans l'une de ces bibliothèques moldues que j'ai visitées ces dernières semaines ? Et pour quoi faire ? Ces endroits sont toujours remplis de moldus affairés à je ne sais quoi, d'enfants braillards, de bibliothécaires avec leurs insupportables sourires accueillants. J'ai écumé tous les musées des alentours qui me plaisaient et ceux des villes moins proches et qui me sont accessibles ne m'intéressent pas — pas parce qu'ils ne proposent pas des œuvres ou expositions intéressantes, mais parce que je n'ai pas envie, pas la moindre envie quelle qu'elle soit. Ma vie est vide de vie et de besoin.

Je jette un regard triste aux livres qui s'accumulent dans un coin de la pièce. Il s'agit d'une partie de ma collection que j'ai ramené de chez mes parents et de livres que j'ai accumulés durant mon année à l'AESM. Certains n'attendent que moi pour être dévoré, recouvert de notes et de pensées dans les marges. Mes carnets s'entassent également dans un coin, protégés magiquement. Ils contiennent toutes mes recherches, toutes mes pistes d'articles d'apprentissages. La Aelle d'avant avait des dizaines de projets en cours et une bonne centaine d'envies et d'objectifs à atteindre. Je détourne les yeux car la Aelle d'aujourd'hui n'a plus la moindre envie de se plonger dans ces carnets qui ont pourtant été le centre de mon monde ces dernières années.

« Le monde a encore tant de choses à te montrer ! s'exclame alors Zikomo en cherchant à croiser mon regard. Partons à l'aventure, veux-tu ? »

Je hausse les épaules. Et pour faire quoi ? Si je le pouvais, je repartirai plutôt sur mon Plateau. Je me plongerais dans mes livres noirs. Au moins, je n'ai pas perdu l'envie de cet apprentissage-là. Oh, je n'ai pas l'impatience d'apprendre comme y a plusieurs mois, mais j'ai cette hâte là, cachée au creux de mon corps, ce besoin de resserrer mes doigts autour de ma baguette et de m'exercer à cette magie obscure. J'en ai envie comme j'ai souvent envie de quitter cet appartement pour aller m'encrasser les poumons en fumant et en me baladant dans les rues de Mochdinam. Envie d'une chose douloureuse qui ne m'apporte aucun bien mais qui remplit un endroit laissé vide à l'intérieur de moi.

Je croise le regard inquiet de mon petit compagnon bleu.

« Je devrais l’aménager, » dis-je alors dans un souffle.

Sa tête minuscule se penche sur le côté dans une question silencieuse.

« Le Plateau, je veux dire, précisé-je en posant sur le bureau la brioche que j'ai déchirée sans en prendre conscience. S'il y fait trop froid, je devrais l'aménager. J'y avais déjà pensé, tu sais. Ça ne devrait pas être si difficile d'y construire une maison... Cabane... Un abri, quelque chose comme ça.
Je ne suis pas sûr que rendre cet endroit plus confortable soit une bonne idée, commence Zikomo d'une voix prudente.
Bah pourquoi ? répliqué-je dans un ricanement. Mieux j'y suis, plus longtemps je pourrais y rester !
Justement... »

Son regard se fait sévère. Je comprends aussitôt ce qu'il sous-entend. Zikomo n'a jamais apprécié le temps que je passe sur le Plateau, surtout lorsque j'y allais régulièrement. N'est-ce pas lui qui m'a dit par le passé : « Quand tu pratiques cette magie, tu reviens toujours de mauvaise humeur ». Ce n'est pas mon humeur qui l'inquiète, il est depuis longtemps habitué à la supporter. Non, c'est ce qu'il imagine que la magie noire me fait. Je balaye ses craintes d'un revers de main.

« C'est bon, t'inquiète ! »

Je me lève en prenant appui sur le bureau pour soulager mes jambes encore faibles.

« Je vais faire ça, poursuis-je sans faire attention à son regard d'or qui me suit et aux lueurs inquiètes qui le hantent, mais je ne sais absolument pas comment m'y prendre. Peut-être que je devrais aller prendre un livre à la librairie de papa... »


25 mars 2025, 10:35
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 

Samedi 23 octobre 2049
Fleury et Bott, Chemin de traverse — Londres



Narym me lance des regards obliques. Je pensais qu'après plusieurs jours il serait habitué aux traces qui parsèment encore mon visage malgré les soins que j'ai reçus. Je pensais qu'après plusieurs jours moi-même ne verrais plus les regards qu'il me lance à chaque fois que nous sommes dans la même pièce. Mais le fait est qu'il ne cesse de me regarder et que je ne cesse de remarquer l'attention qu'il me porte. Pourtant, j'ai déjà répondu à ses questions. Il m'a demandé ce qu'il m'était arrivé, j'ai répondu que ce n'était pas ses affaires — quoi de plus clair ?

Je pousse un énième soupir en plongeant mes mains tout au fond de mes poches. La mine sombre, j'observe la façade de la librairie de laquelle nous nous approchons. J'ai toujours détesté venir ici, mais je n'ai pas envie de retourner au Dôme Libre — pour ne pas dire que je ne peux pas y retourner. La dernière fois était un échec cuisant et même moi j'ai conscience de la nécessité de laisser passer quelques temps avant de mettre les pieds là-bas. Ce qui explique pourquoi je me console avec Fleury et Bott. Narym a été étonné lorsque j'ai souhaité l'accompagner sur le Chemin de Traverse dans l'optique de venir ici. J'ai bien vu qu'il avait envie de me questionner, mais je présume que mon regard noir a été plus efficace que tous les mots que j'aurais pu dire : il a compris qu'il n'avait pas intérêt à poser la moindre question.

Je capte un nouveau regard à l'orée de ma vision. Merlin, comment peut-il être aussi peu discret !

« Arrête avec tes regards ! sifflé-je en lui jetant une œillade incendiaire.
Pardon, » grimace-t-il sur un ton penaud, parfaitement conscient d'être en tort.

Ce matin devant le miroir de la petite salle de bains de chez Narym, j'ai appliqué l'onguent que m'a passé papa avant que je parte, la dernière fois. Les couleurs des coups que j'ai reçus sont de moins en moins visibles. Les douleurs, elles, ont disparu. Ne reste que ma fierté labourée. À chaque fois que je vois les marques verdâtres autour de mon œil, la marque blafarde sur mon nez ou encore les entailles qui se devinent à peine désormais sur mes lèvres, je vois de nouveau le sale petit visage de cette fille. Celle qui m'a sauté dessus pour me frapper de toutes ses forces. Je me souviens de ma colère, de mon envie de me jeter contre elle sans le moindre égard pour les dégâts qu'elle pourrait faire — et ceux dont je pourrais être à l'origine. Je me souviens de ce besoin qui se cachait là, tout au fond de moi. Je m'en souviens le soir avant de m'endormir ou quand je me réveille au beau milieu de la nuit après avoir fait le cauchemar d'une femme faites d'ombres et d'angle. Je me souviens de mon envie de la voir se défouler sur moi et de ma façon de la provoquer pour que cela arrive réellement.

« On y va ? »

Le doux sourire de Narym m'accueille lorsque je me tourne vers lui et je remarque que je me suis immobilisée devant la devanture sans avoir le courage de m'avancer davantage. La main sur la poignée de la porte, mon grand-frère attend patiemment que je sois prête à franchir le pas. Mais je refuse de laisser qui que ce soit croire que je ne suis pas prête à faire une chose aussi simple, alors je pince les lèvres, le gourmande d'un regard sévère et je pousse moi-même la porte d'entrée pour pénétrer à l'intérieur de cette librairie que j'ai boudée toute mon enfance, par loyauté pour mon père.

« On se rejoint plus tard, » glissé-je à mi-voix à Narym en avançant dans les rayons.

Je n'attends pas sa réponse avant de me diriger vers les rayons qui m'intéressent. Il me faut un moment pour m'y retrouver carje ne suis pas habituée à venir ici. Je me perds dans les rayons de fiction, perds un temps fou à me retrouver dans ceux de magie et je parviens finalement à trouver sans la moindre aide un petit filon intéressant : c'est à dire quelques livres écrits par des sorciers sur l'architecture et les constructions en général. Accroupie dans le rayon, je feuillette chaque livre et prends un temps considérable à faire mon choix. J'ai beau avoir moins de dépense cette année, car les cafés, les visites de monuments et autres pertes de temps qui occupent mes journées vaudront toujours moins chers que les dizaines de libres que j'achetais lorsque j'étais encore étudiante — ou tout simplement encore motivée par l'idée d'étudier et de mener mes recherches —, j’ai gardé cette habitude de faire attention à mes économies.

J'essaie de me concentrer sur mes livres sans songer à tout ce que j'ai perdu, sans me pencher sur le néant que représente ma vie. Il ne se passe pas une heure sans que mon esprit ne se tende pas vers ce néant-là. À chaque fois qu'il s'en approche, je ressens un désespoir si grand que je prends peur. Parfois, j'ai peur de tomber dans ce trou qui s'est creusé dans mon cœur et de ne plus jamais réussir à en sortir.

« Tu as trouvé ton bonheur ? »

Je sursaute violemment lorsque mon frère se penche au-dessus de moi. Il s'excuse aussitôt de m'avoir fait peur, sans se douter que ce n'est pas à lui que j'en veux lorsque mon visage s'assombrit, mais bien à moi : il m'arrive trop souvent, ces derniers temps, de me perdre dans des pensées d'une tristesse infinie au point d'en oublier ce qui m'entoure. À chaque fois je m'en veux terriblement car je n'ai jamais été ainsi. Je ne veux pas être ainsi. Je déteste ce que je suis en train de devenir.

« Aelle ? »

Narym me regarde d'un air soucieux. Je pousse sur mes jambes pour me relever, un livre à la main. Il fera l'affaire. Je m’éclaircis la gorge.

« J'ai trouvé, réponds-je enfin d'une voix un peu trop rauque, puis je le questionne pour éviter qu'il se montre trop curieux : et toi, tu as ce que tu voulais ?
Oui, sourit-il en me montrant une pile d'ouvrages jeunesse. Les enfants seront contents, ça fait des semaines que je leur promets de leur faire lire ça. »

Je hoche vaguement la tête parce que ce sujet ne m'intéresse guère. Nous payons chacun nos achats et sortons sous un grand ciel bleu. L'odeur de la pluie qui est tombée plus tôt est vivace. Le sol pavé du Chemin de Traverse est encore brillant d'humidité.

« On va se manger une glace ? propose Narym avec un sourire lumineux. C'est moi qui offre. Dis oui, s'il-te-plaît, je meurs d'envie de manger une glace à chaque fois que je vois du ciel bleu ! »

Je n'ai pas envie de manger une glace. J'ai froid, j'ai toujours froid ces derniers temps. Et puis je n'ai pas faim. Pourtant j'accepte, parce que l'idée de rentrer à l'appartement et de m'enfermer dans ma chambre sans rien avoir à faire me fait ressentir une intense tristesse, le genre de tristesse qui entrave la gorge et noue les entrailles. Alors j'accepte, parce que je préfère faire n'importe quoi que de retrouver le silence de ma chambre.

25 mars 2025, 10:47
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
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Mardi 26 octobre 2049
Édimbourg, Grassmarket square — Écosse



Coincé entre mes jambes, un gobelet brûlant me réchauffe les cuisses. Une odeur épicée remonte en spirales grisâtres jusqu'à mes narines. De temps en temps, j'enroule mes doigts autour du carton et j'avale une longue gorgée de Chai Latte, boisson moldue que j'ai découverte dans cet espèce d'étrange café qui sert des boissons à la pelle et qui fait également office de salon de thé. On m'a demandé mon prénom, lorsque j'ai commandé. J'ai ricané et demandé pourquoi.

« Pour qu'on puisse vous appeler lorsque votre commande sera prête, madame, a répondu le serveur du Starbucks café.
Kristen, ai-je répondu sur un coup de tête, le cœur affolé de prononcer ce prénom à voix haute. Je m'appelle... Kristen. »

À chaque fois que j'attrape le gobelet sur lequel j'ai lancé un discret sortilège afin de garder ma boisson à la bonne température, je regarde ces lettres écrites grossièrement. Ce Kristen qui est censé me désigner. Étrangement au lieu de me faire me sentir triste, cette vision fait rebondir mon cœur.

De ma main libre, je tiens en équilibre un épais grimoire ouvert en son centre. J'ai enchanté la couverture pour donner l'impression qu'il s'agit d'un guide sur l’Écosse, et plus exactement sur la ville dans laquelle je me trouve. Personne ne s'étonnerait de voir une jeune femme feuilleter un livre sur Édimbourg alors même qu'elle est installée sur un banc de Grassmarket square, à Édimbourg. Quand je relève la tête, j'ai une vue fabuleuse sur le château perché en haut de sa colline. Il me rappelle étrangement Poudlard, en bien moins impressionnant. Le château d'Édimbourg n'est qu'un gros amas de briques, rien à voir avec l'édifice vieux d'un bon millénaire de mon ancienne école. Mais tout de même, il y a un air de ressemblance et à chaque fois que je suis de passage dans cette ville, ce qui arrive régulièrement puisque Zikomo me pousse régulièrement à venir nous balader dans les rues anciennes de cette vieille ville moldue, je me surprends à venir m’installer sur ce banc et à regarder ce château en me souvenant de mes années à Poudlard.

J'avale une gorgée de ma boisson, lance un regard au château d'Édimbourg qui s'élève orgueilleusement devant moi, puis je recommence à feuilleter mon livre. Caché dans un recoin de cette cape qui pourrait tout à fait passer pour un manteau moldu un peu étrange que j'enfile à chaque fois que je sors dans l'autre monde, Zikomo lit avec moi et fait parfois des commentaires sur ce que les pages dévoilent de la construction sorcière. Des pages et des pages de conseils, de description des différents bois, des briques, de la manière dont sont construites les maisons. Ça raconte les bases, les façades, les linteaux, le béton, les fenêtres. Tout un jargon avec lequel je ne suis pas familière et qui m'intéresse seulement parce que j'ai une idée très précise de mes objectifs. Qui aurait cru que je passe tant de temps à essayer de comprendre comment on fabrique une maison ?

Calée sur ma cuisse droite, un énième carnet. Celui-ci je le réserve spécifiquement à l'aménagement du plateau. Sur la première page, j'ai écrit : "Construction d'une cabane", ainsi que la date du jour où j'ai commencé le carnet. Je prends soin d'écrire chaque conseil que je trouve avisé, de noter les différences entre les bois de construction. Et même si je connais déjà le processus, je prends quelques notes sur le sortilège de construction qui pourrait s’avérer très utile lors des futures étapes.

25 mars 2025, 19:35
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
Dimanche 14 novembre 2049
Domaine Bristyle — Worcestershire



J’ai découvert qu’il ne me suffisait plus de vouloir quelque chose pour l’obtenir aisément. Aussi, bien que ma volonté de construire une cabane sur le Plateau écossais qui est devenu mon quartier général soit sincère et solide, j’éprouve autant de mal à me concentrer sur ce projet que sur tous les autres. Je vois les jours défiler, s’enfuir, disparaître sans parvenir à réaliser quoi que ce soit de concret. Oh, j’ai bien écrit une liste des matériaux nécessaires à mon projet, ainsi qu'une liste de sortilèges de construction et de protection assez précis à maîtriser, et j’ai même commencé à dessiner (assez mal, je dois dire) un plan de la future cabane. Mais après deux semaines, je me rends compte que je n’ai rien fait réellement. Je ne suis pas allée dans les boutiques me renseigner sur les matériaux, je n’ai pas mis au propre mon plan, je ne me suis pas entraînée aux sortilèges. Qu’ai-je fait ?

Le plus terrifiant, c’est que je n’en sais rien. Le temps file et embarque avec lui ma raison. Vais-je devenir folle à force de rester sur mon lit à ne rien faire ou en continuant de m’amuser avec Zikomo, me balader dans les rues, à jouer à la touriste, l’esprit vide ?

Le résultat de ces semaines de néant, c’est que lorsque Narym me propose un dimanche matin de l’accompagner chez nos parents pour déjeuner, j’accepte, même si je me suis déjà coltiné la famille hier lors des votes pour le ou la nouvelle présidente du Conseil. Mon frère a un temps d’arrêt, ses yeux s’écarquillent, même s’il s’empresse de me le cacher. Trop tard.

« Tu es sû… Vraiment ?
Je vais pas te le répéter une deuxième fois, grogné-je en le fusillant du regard. Et si tu commences à sauter de joie, je te jure que je ne viendrai pas.
Je ne ferai pas ça, réplique-t-il avec un sourire léger, mais je suis content que tu viennes. »

Je lève les yeux au ciel et retourne à mon ennuyante lecture. Au moins suis-je encore intéressée par les magazines auxquels je suis abonnée. Il me reste au moins cela.

Une heure plus tard, nous transplanons à l’orée du domaine. Je prends conscience en apercevant la maison au loin que cela fait un moment que je ne suis pas venue et que cela m’a manqué d’une drôle de manière. Depuis quand la maison de mon enfance me manque-t-elle ? Depuis que je ne nourris plus mon esprit de choses intelligentes. Merlin... Vais-je devenir comme tous ces sorciers moyens qui bavassent devant les petits plaisirs futiles et stériles de la vie ? Est-ce cela qui m'attend ? Le vide intellectuel ? L'idiotie ? La nostalgie ?

« Je ne les ai pas prévenu que tu venais, comme tu t’en doutes, me dit Narym lorsque nous traversons le champ pour atteindre la maison. Je n’en ai pas eu le temps.
Évidemment.
Ils seront contents.
Surpris, surtout, le corrigé-je.
Ils peuvent être contents et surpris à la fois.
Mh. »

Narym se contente de ça puis, avec un sourire encourageant, il frappe deux fois sur le battant de la porte d’entrée et entre sans attendre qu’on vienne lui ouvrir. Je m’engouffre dans le vestibule à sa suite, soulagée de sentir la chaleur remplacer le froid piquant du mois de novembre. À peine ai-je le temps de me débarrasser de ma cape et de mon écharpe que la porte vers le salon s’ouvre à la volée.

« Narym ! Il faut que tu viennes me défendre face à ce boulu de Zakary, il m’emmerde à dire que je suis plus… Oh, Aelle ?
Bonjour aussi, Aodren, » répliqué-je d’une voix ironique en coulant un regard dans sa direction.

Je ne pensais pas ressentir cela en voyant son visage figé par la surprise s’illuminer d'un grand sourire heureux, pourtant mon coeur sursaute violemment et cela n’a rien d’agréable. Je vois les épaules d’Aodren se lever lorsqu’il gonfle ses poumons et je grimace une seconde avant qu’il ne hurle, la tête passée par la porte menant au salon.

« AELLE EST LÀ !
Putain, m’exclamé-je en lui donnant un coup dans l’épaule, tu connais pas la discrétion, toi ! »

Narym glousse dans mon dos. Aodren me tire la langue.

« Nope ! » fait-il, tout content de lui, avant de s’échapper de mon emprise en filant dans la maison.

Dans le salon j’entends des bruits divers : des exclamations, des questions, des chaises qui raclent sur le parquet, des bruits de pieds qui descendent les escaliers à toute allure. Je termine calmement d’enlever mes chaussures, mais je lève la tête en sentant le regard de Narym sur moi. Il ne dit rien, mais il sourit doucement avant de rejoindre notre famille dans la maison. Je le suis avec un temps de retard, déstabilisée par la chaleur qui se répand dans mon corps suite à l’accueil enjoué d’Aodren qui se mélange au nœud dans mes entrailles car j’appréhende les retrouvailles avec ma mère.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 10 avr. 2025, 10:19, modifié 1 fois.

27 mars 2025, 09:01
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
Dimanche 14 novembre 2049
Domaine Bristyle — Worcestershire



« Fais attention, rit Natanaël en se tenant au mur pour enjamber un carton, le couloir est miné en ce moment ! »

Effectivement, le couloir du second étage qui donne sur la deuxième salle de bains et sur les chambres de Naël et d’Ao est envahi de cartons plus ou moins remplis.

« Aodren en plein déménagement, commenté-je à mi-voix en suivant Natanaël qui a été désigné pour m’aider à trouver ce que j’ai demandé à mes parents.
Ouais, grimace mon frère. Il est à fond, on l’aide comme on peut. Ce matin on a justement fait le tri dans le placard pour qu’il récupère ses vieilles affaires, alors c’est pour ça que je sais exactement où se trouvent mes anciens jouets. »

Il a fait une tête de dix pieds de long lorsque papa lui a demandé de m’aider. Au début, j’ai cru qu’il allait rester silencieux tout le temps, comme c’est souvent le cas lorsque nous sommes tous les deux car nous n’avons pas grand chose à nous raconter. Mais au final, il a l’air détendu. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que c’est grâce à la bièraubeurre qu’il a bu durant le repas. La seule à ne pas avoir été détendue était maman. Oh, Zakary ne s’est pas gêné pour me faire une ou deux réflexions désagréables, mais maman, elle, s’est contentée d’un lourd silence à mon égard et de longs regards songeurs. Je ne suis pas mécontente de m’éloigner d’elle quelque temps.

Natanaël ouvre le placard situé au fond du couloir et se lève sur la pointe des pieds pour attraper ce qu’il cherche. Je me retiens de lui rappeler qu’il est sorcier et qu’il pourrait utiliser sa baguette magique. Un soupir discret aux lèvres, je le regarde faire en m’appuyant sur le mur en face.

« J’adorais jouer à ça quand j’étais gamin, me confie Natanaël comme si nous n’avions pas grandi ensemble et que je n’étais pas au courant de ses goûts d’enfant. Les modèles sorciers étaient pas mal aussi, mais ceux moldus représentaient un plus grand défi pour moi ! Papa allait régulièrement m’en acheter. Je me souviens qu’il m’a amené dans un centre commercial moldu pour ça un jour, d’ailleurs. Drôle d’expérience. »

Je le laisse parler en observant l’arrière de son crâne où des folles mèches de cheveux s’entortillent. Il a toujours eu les cheveux les plus clairs d’entre nous, ils paraissent presque roux parfois à la lumière.

« Alors ? »

J’accommode sur Natanaël qui me lance un regard interrogateur, en équilibre sur la pointe des pieds, les mains encombrées par des boîtes trouvées sur la plus haute étagère qu’il tient du bout des doigts.

« T’as dit quoi ? lancé-je en fronçant les sourcils car je ne l’ai pas écouté.
Tu veux laquelle ? répète-t-il. J’ai pas mal de véhicule.
Des véhicules ? »

Il surprend mon regard dépité et tente maladroitement de hausser les épaules. Dans sa position, c’est difficile, alors sans lui demander son avis je dégaine ma baguette et fait léviter les boîtes pour les poser au sol. Il se masse les épaules.

« Merci. Des véhicules, oui. Apparemment c’est à ça que jouait papa quand il était petit. Enfin, il m’a dit ne pas aimer beaucoup ça, mais son père faisait que lui en acheter parce qu’il pensait que les garçons devaient jouer à ça. Je crois que tante Vika y jouait plus que lui, s’amuse Natanaël.
Ça m’étonnerait pas, oui, » marmonné-je en me penchant sur les boîtes pour observer les images de vente dessus.

Effectivement, beaucoup de véhicules qui m'apparaissent comme des machines diaboliques, mais surtout diaboliquement étranges. Mais ce n’est pas l’objet en lui-même qui compte, c’est le processus de fabrication. Je dois m’entraîner à visualiser une construction, peu importe ce que je construis. Je mets quelques boîtes de côté.

« T’as rien avec des bâtiments ? demandé-je à Natanaël qui me lance un long regard curieux.
Pourquoi tu veux récupérer ça ? me dit-il tout en vérifiant dans le placard. Même petite t’étais pas très joueuse. Ça m’étonnerait qu’à vingt ans tu veuilles jouer à ça.
Je n’ai pas encore vingt ans, me contenté-je de répondre.

Il me lance un regard en coin ; je devine les prémisses de son agacement dans sa façon de me regarder.

« Tu vois ce que je veux dire. »

Oui, je vois. Je le laisse farfouiller un instant dans son placard sans ne rien dire, accroupie au milieu des cartons, ceux des jeux moldus Meccano, mais également ceux d’Aodren. Finalement, je consens à répondre d'une voix morne.

« Je veux juste m’entraîner au sortilège de construction.
Oh ! s’exclame Natanaël en me lançant un regard surpris. Erigo ! C’est une super idée de s’entraîner avec ces jeux ! »

Je n’attendais qu’il valide ma démarche, ni même qu’il la comprenne, pourtant sa réponse me fait plaisir. Je me renferme en haussant les épaules, les yeux baissés sur les cartons.

« Tiens, ajoute-t-il après un silence. Je crois que c’est le seul que j’ai, mais il est assez complexe alors ça peut être intéressant pour t’entraîner. Après ça, j’ai arrêté de jouer à ces jeux. Je crois que c’était à mon entrée à Poudlard. »

Il me tend une grosse boîte qui pèse lourd dans mes bras. Sur le haut, un dessin aux couleurs beaucoup moins vives que sur les autres cartons représente un bâtiment : une vieille bâtisse anglaise comme celles que l’on peut trouver dans nos campagnes. Sur le dessin, une femme sourit en construisant la maquette.

« C’est parfait ! soufflé-je en lançant un regard oblique à Natanaël qui me sourit maladroitement. Je vais la prendre, ainsi que quelques autres. C’est exactement ce que je cherchais. »

31 mars 2025, 11:19
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
Vendredi 19 novembre 2049
Plateau — Écosse



« Erigo, » commandé-je de ma baguette après avoir inspiré longuement par le nez pour me concentrer.

Dans mon esprit, je m’efforce de visualiser la construction. Les rouages qui se positionnent les uns sur les autres, les plaques de métal qui se plient pour aller au bon endroit, les vis qui vont les maintenir en place. Devant moi, le véhicule inconnu commence à se construire, semblable à l’image finale qui me nargue sur le plan déplié devant moi. Les quatre coins de la feuille sont coincés sous des pierres pour éviter que le vent ne l’emporte. Après un long effort, je pousse une exclamation de joie : j’ai réussi la première étape ! Devant moi se trouve une carcasse de voiture miniature qui ne ressemble pas à grand chose mais qui est similaire à ce qui est attendu sur le plan à cette étape. Cela n’a pas été sans effort et j’ai mis un long moment à comprendre ce fichu plan moldu et à réussir ma visualisation, mais finalement j’y suis parvenue.

Je me laisse tomber en arrière sur le sol poussiéreux, un sourire satisfait aux lèvres. J’essuie mon nez froid sur le revers de mon gant et renifle dans la fraîcheur de novembre. Je suis emmitouflée dans plusieurs couches de vêtements, sans oublier les gants, le bonnet et l’écharpe. Tant que je manipule la magie, je n’ai pas froid, mais je sais par expérience qu’il ne faut pas que je m’immobilise.

Je me lève pour faire quelques pas sur le Plateau, le regard perdu sur les Highlands qui s’étirent jusqu’à l’horizon, paysage escarpé et terne sous un ciel nuageux. Cela fait longtemps que je n’avais pas fait de tels efforts de visualisation. J’en ressens une drôle de fierté et le sentiment brûle un long moment en moi. Mais plutôt que de me réjouir, j’en nourris une tristesse froide : cela me semble pitoyable de me réjouir d’avoir réussi à me concentrer pendant une heure, moi qui étais capable, avant, de passer des journées entières à travailler.

Je ne sais pas si j’ai envie de me prouver à moi-même que je suis capable de mieux ou si j’ai seulement besoin de me débarrasser de ces émotions qui grouillent en moi dans un acte brute de magie, mais quoi qu’il en soit tout en continuant à sillonner le Plateau pour me réchauffer je resserre mes doigts autour de ma baguette magique et je pousse.

Les battements de mon cœur ralentissent. Pas de parole, pas de geste ; je me concentre sur le noyau de ma magie, au niveau de mes entrailles. La sensation familière me réconforte. Je garde les yeux sur le paysage, mais je sais que quelque chose grandit derrière moi, quelque chose que je forme grâce à mon imagination et à mon habitude vieille de longues années d’entraînement. Je le vois sans même le regarder. Je connais sa forme, sa taille, sa consistance. Tout.

Quand je me retourne, je me retrouve face à un golem de pierre grossier mais qui fait plus de la moitié de ma taille. Ses bras épais comme des troncs, sa tête ronde, brute, aux yeux invisibles. Une créature de terre et de pierre. Sur une impulsion de ma part elle se met à sillonner elle aussi le plateau. Elle marche à côté de moi de son pas lourd qui fait trembler le sol. Nous marchons ensemble en cercle régulier. Quand je le regarde, sa tête de pierre me regarde aussi.

Puis tout à coup, je m’immobilise et force le golem de pierre à se tourner vers moi. Il le fait dans un mouvement saccadé, inhumain. Je baisse les yeux pour le regarder dans les renfoncements de pierre qui lui servent d’yeux. Mes doigts se crispent sur ma baguette magique. Mon cœur tonne contre ma cage thoracique. Un long moment passe sans que rien n’arrive, mais moi qui agis sur la chose de pierre je sais que quelque chose est en train de se passer. Au bout d’une bonne dizaine de minutes, les changements sont perceptibles : son visage de pierre s’affine, au détriment du corps qui se déforme parce que je ne parviens plus à me concentrer sur lui. Bientôt, ne reste qu’une grosse pierre sur un monticule de rochers, mais la pierre a un visage presque humain.

Soudainement, je relâche ma magie, essoufflée, le cœur tonnant dans les oreilles. La pierre retourne à la pierre, se mélange au sol caillouteux du plateau de nouveau lisse. Je m’appuie sur mes genoux le temps de laisser passer le malaise. Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti la fatigue dû à la magie. Mais je ne me suis pas sentie aussi bien depuis une éternité, comme si cette fatigue rendait tout le reste caduque et remplissait le néant qui m’habite dernièrement.

Alors, laissant de côté mon jeu de construction, je recommence encore et encore à façonner mon golem, jusqu’à ce que l’épuisement et le froid me forcent à rentrer chez Narym.


1 avr. 2025, 08:20
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
Samedi 27 novembre 2049
Mochdinam — Pays de Galles



Derrière les vitres des grandes fenêtres à croisillons du salon, l’obscurité s’étire dans les rues de Mochdinam, éclairée ci-et-là par des lampadaires. Une pluie fine tombe sans discontinuer depuis le matin, discrète mais persistante. Dans le salon de Narym, l’obscurité et le froid automnal sont bien loin. Un feu ronronne dans la cheminée, les flammes éclairent d’une lumière tremblante la table basse recouverte de victuailles. Les rires des quatre hommes m’entourent, mais ne m’atteignent pas. Roulée en boule dans le fauteuil, je regarde le jeu des flammes, n’accordant qu’une faible attention aux conversations autour de moi.

Nos frères sont venus passer la soirée avec nous. Zakary avec son rire grave qui éclate comme un soleil ; Natanaël et sa maladresse légendaire qui nourrit les rires ; Aodren aux milles anecdotes joyeuses. Ils piochent régulièrement dans les plats que j’ai aidé à préparer plus tôt, ils sirotent leur boisson, ils s’amusent comme il est normal pour eux de s’amuser un samedi soir. Je ne participe guère aux conversations, mais cela n’étonne personne. Je n’ai jamais beaucoup parlé, alors pourquoi s’inquiéter si cette fois-ci encore je ne dis pas un mot ? Je pourrais me retirer dans ma chambre maintenant que la soirée est bien entamée et que l’alcool apaise les esprits, mais j’ai peur du silence qui m’attend là-bas.

« Je te resserre, Ely ? »

Je tourne un vague regard vers Aodren qui a employé sans le faire exprès mon surnom. S’il avait été moins éméché, il m’aurait appelé Aelle, car j’ai prouvé à plusieurs reprises que je n’aimais plus ce surnom qui me rappelait mon enfance. Mais aujourd’hui, il l’utilise sans faire attention et moi je réponds sans le corriger. Bras tendu pour que mon frère puisse me resservir en bièraubeurre, je ne remarque pas le regard étonné qu’échangent Narym et Zakary.

J’avale une gorgée fraîche de ma boisson. Puisque je me suis tournée vers eux, mes frères pensent que je suis de nouveau prête à participer et ils m’intègrent naturellement à la conversation. Zakary se contorsionne pour attraper quelque chose dans son sac abandonné derrière le canapé.

« Vous avez vu ça ? s’exclame-t-il d’une voix joyeuse en brandissant un papier. Ça va être trop génial, non ?
Fais voir, fait Aodren en lui prenant l’affiche des mains avant de se redresser, excité : Oh oui, j’ai vu ! J’ai déjà pensé à ma tenue, j’ai une cape parfaite pour ça, mais je dois voir si…
Eh, mais montre ! grogne Natanaël en lui grimpant dessus pour mieux attraper la chose en question. Allez, Ao ! »

Ce dernier glousse et tend le bras pour rendre inaccessible le parchemin sous les cris indignés de Natanaël. Malgré moi, j’étire un sourire amusé.

« C’est pour un bal, intervient Narym qui semble au courant, lui, de ce qui se trouve sur le papier. Allez Ao, rends-lui ! Un bal est organisé à Godric’s Hollow pour le nouvel an. »

Natanaël pousse un cri joyeux et bientôt les commentaires agités de mes frères remplissent le salon. Zakary décrit avec moults détails la tenue qu’il a déjà choisi et conseille Aodren sur la sienne, Natanaël réfléchit avec qui il se rendra à l’événement. Et moi, silencieuse, je les regarde sans réellement comprendre de quoi il est question. Un bal, certes. Mais organisé par qui, pour qui ? Me voyant perdue, Narym appelle magiquement à lui l’affiche et me la fourre entre les doigts. J’ai alors tout le loisir d’apprendre qu’un bal aura effectivement lieu, un bal masqué. Mon cœur sursaute malgré moi : il faut dire que le mot “bal” a toujours un drôle d’effet sur moi depuis le bal catastrophique où j’ai été blessée. J’essaie d’ignorer le froid qui veut grandir en moi.

« Tu viendras ? me lance Aodren.
Ce serait marrant, renchérit Zakary avec un sourire hilare. On pourrait trouver des masques assortis !
C’est ridicule ! se moque gentiment Natanaël.
Tu viendras toi, Narym ?
Peut-être, sourit ce dernier pour répondre à Zakary. Gabrielle n’est pas très événements de ce genre, mais je pense qu’elle voudrait bien m’accompagner.
Et toi, alors ? » insiste Zak en se tournant vers moi.

Et tout à coup, ils me regardent tous, tous les cinq. Gênée, je hausse les épaules. La dernière fois que j’ai participé à un bal, j’ai dansé avec Araya. Je me souviens de notre gêne, de nos mouvements empêtrés. Nous étions alors obligées d’ouvrir le bal en tant que participantes au programme AMICO. Cela fait des années que je n’ai pas écrit à Araya. Des mois que je n’ai pas pensé à elle. Mais l’attention de mes frères m’oblige à rassembler mes pensées, à répondre quelque chose.

« Je crois pas, avoué-je du bout des lèvres. C’est pas trop mon truc. »

Ils devaient s’attendre à cette réponse, car ils enchaînent aussitôt sur les potentielles personnalités présentes. De nombreux noms sortent de leurs lèvres, des anciens de Poudlard, des amis, des sorciers connus. Pour eux, c’est l’événement de l’année. Pour moi, ce n’est qu’un endroit où seront rassemblés tout un tas de personnes, mais pas celle que j’ai réellement envie de voir.

2 avr. 2025, 07:54
Chronique d'un néant bruyant  Recueil d'OS   PNJ 
Jeudi 2 décembre 2049
Le Carrefour — Pré-au-Lard
20 ans



J’évolue dans les rayons encombrés du magasin. J’ai trouvé plus de choses que je pensais en trouver et parmi elles, un nombre incalculable d’objets inutiles qui, de mon point de vue, ne serviront jamais à rien ni à personne. Heureusement, j’ai fini par trouver un sens à l’organisation du bric à brac et depuis, je me concentre exclusivement sur le rayon des matériaux. Et, plantée au milieu de l’allée, les épaules basses, je me fais une réflexion d’une triste réalité :

« C’est cher.
Oui, » murmure Zikomo, caché dans un revers de ma cape.

En soit, les matériaux en eux-même ne sont pas si chers, les prix sont raisonnables, mais c’est les uns assemblés aux autres qui valent chers. Je jette un regard dépité à la longue liste sur laquelle j’ai inscrit tout ce qu’il me faudrait pour construire une cabane digne de ce nom, liste que j’ai rédigée après avoir lu en long, en large et en travers le manuel acheté chez Fleury et Bott. Cette liste me permettrait de construire une cabane solide, étanche et résistante (magiquement, mais pas que) aux éléments, si tant est que je parvienne à la construire, ce qui n’est déjà pas donné : ce n’est pas parce que je connais le processus que je parviendrai à un résultat concluant.

Perdue devant les matériaux qui s’empilent devant moi, mon esprit divague et je me surprends à songer à Gabryel. Gabryel qui construisait avec une simplicité effarante des moulins sur les rives du lac à Poudlard, des cabanes, et surtout, surtout ce chalet dans l’arbre. Le chalet dans lequel nous nous retrouvions, juste lui et moi. Tout à coup, notre jeunesse me manque. Mon cœur se noue violemment à son souvenir. J’invoque son visage dans mon esprit avant de soupirer bruyamment. M’aiderait-il à construire cette cabane ? Sûrement, oui. Mais je n’ai aucune envie de l’inviter sur mon plateau.

Je ressors du magasin une demi-heure plus tard, traînant magiquement derrière moi plusieurs planches, des clous, des objets dont je ne connais même pas le nom. J’ai dépensé une bonne partie de la bourse remplie de pièces que j’ai reçu de mes parents ce mois-ci et j’en ressens une frustration sans nom. Ce n’est pas tant le fait de dépenser qui me dérange : je vis chez mon frère, il paye la plupart des courses, même si j’en fais aussi de temps en temps, je ne manque pas d’argent et je suis encore capable de m’acheter les rares choses que je désire. Non, ce qui me dérange c’est de voir dangereusement s’approcher la limite de mes économies et surtout de devoir attendre avec impatience le mois prochain pour recevoir la bourse d’argent de mes parents. Je déteste ce sentiment et je déteste encore plus dépendre d’eux, car c’est une chose que pourrait me reprocher ma mère. Si elle savait que je n’étais pas réellement étudiante… Je ne préfère même pas y penser.

Pour la première fois, je me demande comment gagner de l’argent. Jusqu’ici, j’étais plus ou moins persuadée que je vivrais de mes recherches, que je publierais dans des magazines, que j’aurais peut-être un salaire en travaillant pour un laboratoire de recherche en magie. Je n’ai pas totalement perdu l’espoir d’en arriver là un jour, même si je m’efforce de ne pas penser à mon avenir pour le moment. Ne pas penser à l’avenir me pousse à me demander : comment puis-je gagner des Gallions dans ma vie présente, pour financer ce projet ? Que puis-je offrir, moi qui suis diplômée de l’AESM ? La simple idée de reprendre ma vie là où je l’ai laissée en août dernier lorsque j’ai décidé, après mes rattrapages, de ne pas rempiler pour une seconde année d’étude me donne l’impression de plonger la tête la première dans un gouffre. Je m’empresse d’éloigner ces pensées de moi. Non, il y a d’autres solutions pour gagner de l’argent, des solutions sans lendemain, sans conséquence, sans réel engagement.

J’abandonne Zikomo pour ramener mes achats sur le Plateau et m’assieds dans la poussière pour observer les quelques planches qui serviront, un jour, à constituer la cabane qui me permettra de m’abriter. Je réfléchis un long moment. Un triste moment. Mais lorsque je finis par rentrer à Mochdinam, c’est déterminée que j’attrape un morceau de parchemin sur lequel je rédige quelques mots pour écrire à un garçon qui jamais ne quittera vraiment le paysage de ma vie. À l’idée de le revoir, mon cœur bat avec un peu plus d’ardeur que ces derniers mois.

*

Gabryel,

Le fait de compter parmi les élèves les plus âgés de Poudlard t’a-t-il fait passer l’envie de construire des cabanes comme tu le faisais enfant ? Si la réponse est “non”, alors je souhaiterais que tu m’apprennes à construire une cabane. J’ai grandi près d’une forêt conséquente qui serait un endroit parfait pour cet apprentissage.

Arya
@Gabryel Fleurdelys