Héritage V PNJ Douairière

Janice Sung - 2024
La Demeure, aile ouest.
Jeudi 13.04.51.

1ère année de @Leta Blackbirds à la FSCM. []
Présence en PNJ Actifs de Line.

... de cire...

Dilemme
Douairière
?



Jeudi, 9h54. Je transplane devant les grilles de la Demeure avec six minutes d'avance et une boule au ventre que je refuse de nommer.

J'ai étudié la convocation hier soir comme on étudie un texte de loi (il paraît que c'est aussi de famille ahah). Jeudi, dix heures. Le jeudi matin, Papa travaille au Conseil, séance immanquable. Ma grand-mère a pas choisi ce créneau au hasard ; rien est jamais au hasard dans cette famille, j'ai fini par piger la leçon. Line Blackbirds me reçoit dans le dos de son fils. J'ignore ce que ça veut dire, mais je range l'info tout en haut de la pile avec toutes les autres pensées que je ne fais que classer depuis ces derniers jours.

L'air est frais, avril hésite encore entre l'hiver et le reste. Un elfe m'attend au portail, pas Wimsey qui sert Papa et Maman, celui-là est plus vieux, que je n'ai croisé qu'en périphérie de mon enfance. Il s'incline et me guide sans un mot vers l'aile ouest. L'aile de Line. Celle où Papa met jamais les pieds, celle dont les couloirs sentent la cire d'abeille et pas le tabac froid. Grand bien m'en fasse, je déteste cette odeur. Je réalise, en comptant mes pas sur le parquet ciré, que j'y suis entrée que deux fois en dix-neuf ans. Cette Demeure, c'est un pays avec des frontières intérieures.

Le petit salon ouest est exactement ce que j'imaginais : haut plafond, sombre, impeccable, un feu modeste, deux fauteuils face à face autour d'une table basse en bois noir. Sur la table, un coffret. Contre le fauteuil de droite, une canne.

La canne de Rémotto. Celle dont on chuchote, dans la famille, qu'elle a jamais cessé d'être armée d'une baguette redoutable. Elle est là, posée contre le velours comme si son proprio allait revenir la prendre, je comprends parfaitement le message : dans cette pièce, le patriarche est pas tout à fait mort.

L'elfe me désigne le fauteuil de gauche et disparaît. Je m'assois. J'attends.

Dix heures passent. Dix heures cinq. Dix heures douze. Elle me fait attendre, forcément. C'est un message aussi, tout est message chez ces hautes gens, chez nous, souffle une petite voix que je fais taire. Je pose mes mains à plat sur mes genoux, gauche sur droite, le corbeau bien visible, et je décide que je regarderai plus jamais cette pendule. Le feu crépite. Quelque part dans l'aile, très loin, une horloge sonne le quart.

La porte s'ouvre.

Line Blackbirds porte le deuil comme d'autres portent une armure : noir strict, coupé net, pas un bijou hormis l'alliance. Soixante-douze ans et un dos que j'aurai jamais. Elle traverse la pièce sans se presser, s'assoit face à moi, arrange un pli de sa jupe, et me regarde enfin.

Longtemps.

Je soutiens. Je sais pas quoi faire d'autre, alors je soutiens ces yeux perçants. Que dire, cette femme est un mystère que l'on m'a toujours présenté comme un meuble solennel au bout des tables.

"Vous êtes venue," dit-elle enfin. "Bien."

FSCM - 19 ans - Fille de papier.

Héritage V PNJ Douairière
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Line Blackbirds
Grand-mère de Leta
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On m'a enseigné, voilà bientôt soixante ans, qu'une maîtresse de maison ne reçoit pas : elle accorde audience. Quatorze minutes d'attente pour une convocation à dix heures. Assez pour mesurer un caractère, pas assez pour l'insulter. La petite n'a pas regardé la pendule quand je suis entrée. Ses mains étaient posées, la gauche sur la droite, l'anneau vers la porte. Soit elle a compris, soit elle a l'instinct.

La canne de mon époux est restée contre ce fauteuil depuis le vingt mars. Je n'ai pas eu le cœur de la faire ranger. Voilà, je crois, la seule concession que je me sois autorisée.

L'avantage des audiences, c'est que l'on peut dresser un bilan de son visiteur pendant qu'il vous croit occupée aux civilités. Dressons donc.

Elle se tient droite sans raideur. Elle porte le deuil sans excès. Elle me soutient le regard sans défi, la nuance est capitale, mon époux disait qu'elle sépare les insolents des héritiers. Et elle porte la chevalière à l'auriculaire gauche, exactement comme Rémotto la portait. Je doute fort qu'elle le sache. Les instincts justes ne s'enseignent pas : ils se transmettent dans le sang, en sautant parfois une génération. En sautant, disons, celle de mon fils.

Mon fils. Voilà des semaines que je l'observe occuper le bureau de son père comme on occupe un territoire, expédier le deuil en formulaires, courir après une élection. Azur est capable, nul ne le conteste. Capable est par ailleurs un mot de gestionnaire. Là où mon époux a bâti, mon fils administre ; et lorsqu'une chose lui a résisté, il ne l'a pas affrontée : il a gratté le parchemin. Rémotto a toléré cet ouvrage. Tolérer était sa façon à lui de mépriser, lentement, et je ne suis toujours pas certaine, aujourd'hui encore, que ce fût la bonne méthode. Je n'ai pas ce talent, moi. Je me souviens, voilà tout.

"Vous avez reçu l'extrait du Registre, je présume," dis-je.

Oui.

"Et vous l'avez lu."

Ce n'était pas une question. Elle le comprend, ne répond que d'un battement de paupières, et attend la suite. Bien. Nous pouvons parler.

Je pousse le coffret vers elle, du bout des doigts, sur le bois noir.

"Les legs de mon époux ne sont pas tous distribués. L'un d'eux est ceci, propriété du porteur de l'anneau."

Elle soulève le couvercle. À l'intérieur, sur le velours : les bâtons de cire noire aux armes de la Maison, le nécessaire de chauffe, le tampon de voyage. L'atelier complet du sceau. Elle regarde le contenu, puis sa propre main gauche, puis moi, et je vois la compréhension monter en elle comme une marée, lente et dévastatrice.

"Une bague sans cire est un bijou, mademoiselle. Mon époux ne léguait pas de bijoux."

Je n'ai jamais approuvé ce qu'elle a fait de son corps, ni la façon dont le monde a changé de mots pour elle. Mon époux non plus, à sa façon, la sienne : jamais un reproche dit tout haut, seulement ce silence qu'il réservait à ce qu'il jugeait sans vouloir en débattre. Nous n'avons ni l'un ni l'autre changé d'avis, et nous ne changerons plus. Mais l'opinion ne pèse rien devant la loi, et le Décret a tranché à notre place. Alors nous faisons, lui et moi, ce que le nom exige, pas ce que nous aurions choisi.

Parce que la question n'est pas de savoir si j'aime cette petite. Je n'aime plus personne depuis fort longtemps, c'est un luxe que j'ai rendu avec mon premier deuil, et l'on vit très bien sans. Ou presque. La question, la seule qui m'ait tirée de mes appartements ce matin, est de savoir si la Maison survivra. Non. Soyons exacte, puisque nous sommes entre nous : si la Maison survivra à mon fils.

Alors je la regarde refermer le coffret, cette enfant que le papier a tourmentée toute sa vie et que le papier vient de couronner, et je décide qu'il est temps de lui dire ce que personne, dans cette famille de bavards silencieux, ne lui dira jamais en face.

FSCM - 19 ans - Fille de papier.