Dilemme
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Agilhorn, la Petite Maison. Avril 2051. 1ère année de @Leta Blackbirds à la FSCM. [♛] ... d'encre,... |
Jeudi, 17h43. Deux semaines que je suis rentrée, et l'Irlande fait ce qu'elle peut pour me recoudre. Les cours ont repris, les langues magiques me résistent comme d'hab, et ce matin, quelques prélèvements j'ai réussi une approche parfaite sur un farfadet particulièrement chiant, j'en garde encore un sourire idiot en préparant mon thé. Ma vie, la vraie. Elle m'a manqué.
Dehors la pluie tombe comme elle tombe toujours, sans conviction ni relâche. Presque tout serait normal, sauf les feuilles sur le coin de ma table. Deux enveloppes à l'écriture fine, légère et aux majuscules extravagantes, que je reconnaîtrais entre mille. Ruby. J'ai répondu à la première, quatre lignes sur l'enterrement, le froid, le retour. Je n'ai rien dit concernant la proposition de Papa. J'ai pas encore ouvert la deuxième. Je sais pas pourquoi. Si, je sais : je gérerai ça plus tard.
On toque à ma fenêtre. Un hibou, pas un corbeau, je souffle, soulagée une demi-seconde, avant de voir la bague de l'oiseau : plumage administratif, sacoche frappée d'un blason. Bureau du Registre des Sang-Purs de Grande-Bretagne. Évidemment, il fallait bien que le destin me retrouve, même perdue à Agilhorn.
À l'intérieur, un parchemin épais, en-tête gaufré. Suite au décès de Rémotto Blackbirds [...] extrait actualisé de l'arbre généalogique [...] adressé à l'ensemble des membres de la branche principale.
Je parcours, ma tasse de thé encore chaude entre les mains. Rémotto, ses dates fraîchement complétées. Line. Papa. Maman. Moi. Et là, mes yeux accrochent, reviennent en arrière, relisent. Pluton Clifford.
Je relis. Trois fois. Ma tasse refroidit sans que je m'en aperçoive. Pluton Clifford ? Comme le nom de jeune fille de Maman, comme cette famille fantôme dont personne parle jamais, comme le cousin Antonn que j'ai trop rapidement perdu de vue. Mon petit frère, sur le papier officiel du Registre, s'appelle pas Blackbirds. Mon petit frère porte le nom d'une famille qui n'est pas la nôtre, et apparemment tout le monde le sait sauf moi, vu que le Bureau me l'envoie avec la sérénité d'une facture quelconque.
Une erreur ? Non. Ces gens font pas d'erreurs, c'est bien ça le problème de ce pays. Alors quoi ?
Je reste plantée devant ce parchemin, la pluie battant contre les carreaux de la fenêtre. L'État m'a déjà écrit une fois : pour dire que j'étais née fille. Ce soir il m'écrit une deuxième fois, pour me dire que mon frère est Clifford et donc que... Oh merde, je suis la seule putain de Blackbirds de ma génération. Mais... Mais quoi ? Depuis quand ? Personne m'a rien dit, dans cette famille on dit jamais rien, tiens, c'est bien le problème. Maman le sait forcément, c'est son propre nom de jeune fille collé sur son gosse. Papa aussi, forcément, lui qui négocie mon silence contre trois babioles chiffrées pendant que son fils change de famille sur un bout de parchemin. Tout le monde savait. Sauf moi. Toujours la dernière servie, dans cette baraque. Comment est-ce possible ? Il faut absolument que je comprenne, que je lise les règles du jeu moi-même.
Il doit bien exister un texte derrière ce charabia. Je prends une plume et rédige séance tenante une demande de copie certifiée, poliment, administrativement, avec l'en-tête et les formules, tout ce qu'ils aiment. Puisque le papier veut me parler, on va parler papier.
Dilemme
La copie certifiée est arrivée au bout de quatre longs jours. Elle est roulée et rubanée académiquement, un document des plus administratifs qu'il soit.
Décembre 2048. J'avais seize ans, j'étais à Poudlard, j'étais complètement ballottée par les sentiments divins que j'éprouvais pour Ruby. Complètement éloignée du paysage politique qui semblait avancer sans se soucier du monde autour de lui.
Je lis, plume en main. Je peux pas m'empêcher d'annoter. Je me fiche pas mal qu'il s'agisse d'une copie certifiée, en réalité, rien de mieux que de bafouer les documents du Conseil.
Je repose la plume. Je fixe le mur. Bon, allons-y, je remonte le fil, comme d'habitude.
Décembre 2048, le décret. Mais avant ? Avant, y'avait ce mot dans toutes les bouches dès qu'on parlait de mon frère : héritier mâle légitime. Pluton l'a été avant même de savoir marcher. On me l'a assez fait comprendre. Dans ce monde-là, une aînée transmet que dalle et encore moins avec mon... histoire.
Alors j'agence tranquillement les pièces et le puzzle s'assemble en fanfare dans mon esprit. Le tableau est splendide. Ma transition finit au printemps 2045 et, hasard de dingue, Pluton naît en janvier 2046, neuf mois, quasi pile poil. Un héritier de rechange, commandé dans la foulée et livré dans les temps. Puis évidemment, le palimpseste : on efface mon parcours des dossiers donc la voie du cadet devient pavée d'or. C'était pas de la folie, ni même de la vanité, juste un plan froid, complet et parfaitement réalisé par ce calculateur qu'est Papa.
Et puis décembre 2048, et la Chambre vote le Décret n°12, rétroactif jusqu'à l'os. L'aînée redevient l'héritière, quel que soit son genre. Le fils de rechange devient un Clifford. Tout le plan semble pulvérisé en deux articles de loi. La loi a bouffé ton crime, Papa. Et pire : elle l'a retourné. En me « purifiant » sur le papier, t'as fabriqué de tes mains l'héritière la plus inattaquable de Grande-Bretagne. Ton chef-d'œuvre est devenu mon sacre. Franchement, y a de quoi rire, si c'était pas aussi dégueulasse.
Je reprends la plume. Ma main tremble un peu, mais elle écrit droit.
Ohohoh, oh que non. Cher Papa, ta putain de troisième clause va très vite voler en éclat. Espèce de fou.
Je commence à rire, un rire mauvais, presque fière de moi... et il meurt tout seul, à mi-chemin, sur un détail qui vient de me sauter à la figure.
Rémotto votait, ce jour-là. Lui qui ne m'a jamais pipé mot de son vivant et qui ose me laisser une lettre qui remue vingt tombes à elle seule. Est-ce qu'il savait, lui aussi au moment de voter ? Quelle famille d'aliénés...
Je range cette question tout en haut de l'étagère de mon esprit, avec le reste. Je n'ai plus besoin d'en savoir plus, me voilà déjà suffisamment avancée. Mais par la barbe de Merlin, que faire ?
Dehors, le ciel jaunit déjà. Je suis déjà replongée dans les questions que je venais de ranger. Je suis incorrigible. Je regarde ma table, la loi de l'État couverte de mes ratures, foutu papier.
Cessons donc de tergiverser : douche, thé, cours. Dans le bon ordre, histoire d'oublier toutes ces conneries que j'aurais volontiers transmises à quelqu'un d'autre.
Décret n°12, relatif à l'Identité Sorcière, adopté le 14 décembre 2048.
Décembre 2048. J'avais seize ans, j'étais à Poudlard, j'étais complètement ballottée par les sentiments divins que j'éprouvais pour Ruby. Complètement éloignée du paysage politique qui semblait avancer sans se soucier du monde autour de lui.
Je lis, plume en main. Je peux pas m'empêcher d'annoter. Je me fiche pas mal qu'il s'agisse d'une copie certifiée, en réalité, rien de mieux que de bafouer les documents du Conseil.
« [...] La dernière génération de cette famille doit impérativement posséder un héritier pouvant perpétuer le nom de la famille dans la branche principale. »
Famille à deux enfants = deux héritiers ?
« Le premier enfant à naître, quel que soit son sexe ou son genre, prendra et transmettra le nom de son père. »
Oui évidemment je suis Blackbirds comme prévu.
« Le deuxième enfant [...] prendra et transmettra le nom de sa mère. »
Alors c'était donc ça. Cette unique phrase fait de Pluton un Clifford.
Famille à deux enfants = deux héritiers ?
« Le premier enfant à naître, quel que soit son sexe ou son genre, prendra et transmettra le nom de son père. »
Oui évidemment je suis Blackbirds comme prévu.
« Le deuxième enfant [...] prendra et transmettra le nom de sa mère. »
Alors c'était donc ça. Cette unique phrase fait de Pluton un Clifford.
Je repose la plume. Je fixe le mur. Bon, allons-y, je remonte le fil, comme d'habitude.
Décembre 2048, le décret. Mais avant ? Avant, y'avait ce mot dans toutes les bouches dès qu'on parlait de mon frère : héritier mâle légitime. Pluton l'a été avant même de savoir marcher. On me l'a assez fait comprendre. Dans ce monde-là, une aînée transmet que dalle et encore moins avec mon... histoire.
Alors j'agence tranquillement les pièces et le puzzle s'assemble en fanfare dans mon esprit. Le tableau est splendide. Ma transition finit au printemps 2045 et, hasard de dingue, Pluton naît en janvier 2046, neuf mois, quasi pile poil. Un héritier de rechange, commandé dans la foulée et livré dans les temps. Puis évidemment, le palimpseste : on efface mon parcours des dossiers donc la voie du cadet devient pavée d'or. C'était pas de la folie, ni même de la vanité, juste un plan froid, complet et parfaitement réalisé par ce calculateur qu'est Papa.
Et puis décembre 2048, et la Chambre vote le Décret n°12, rétroactif jusqu'à l'os. L'aînée redevient l'héritière, quel que soit son genre. Le fils de rechange devient un Clifford. Tout le plan semble pulvérisé en deux articles de loi. La loi a bouffé ton crime, Papa. Et pire : elle l'a retourné. En me « purifiant » sur le papier, t'as fabriqué de tes mains l'héritière la plus inattaquable de Grande-Bretagne. Ton chef-d'œuvre est devenu mon sacre. Franchement, y a de quoi rire, si c'était pas aussi dégueulasse.
Je reprends la plume. Ma main tremble un peu, mais elle écrit droit.
«... doit impérativement posséder un héritier pouvant perpétuer le nom... »
Famille à deux enfants = deux un héritiers ? seulement si cet enfant peut lui aussi procréer.
Famille à deux enfants = deux un héritiers ? seulement si cet enfant peut lui aussi procréer.
Ohohoh, oh que non. Cher Papa, ta putain de troisième clause va très vite voler en éclat. Espèce de fou.
Je commence à rire, un rire mauvais, presque fière de moi... et il meurt tout seul, à mi-chemin, sur un détail qui vient de me sauter à la figure.
Rémotto votait, ce jour-là. Lui qui ne m'a jamais pipé mot de son vivant et qui ose me laisser une lettre qui remue vingt tombes à elle seule. Est-ce qu'il savait, lui aussi au moment de voter ? Quelle famille d'aliénés...
Je range cette question tout en haut de l'étagère de mon esprit, avec le reste. Je n'ai plus besoin d'en savoir plus, me voilà déjà suffisamment avancée. Mais par la barbe de Merlin, que faire ?
Dehors, le ciel jaunit déjà. Je suis déjà replongée dans les questions que je venais de ranger. Je suis incorrigible. Je regarde ma table, la loi de l'État couverte de mes ratures, foutu papier.
Cessons donc de tergiverser : douche, thé, cours. Dans le bon ordre, histoire d'oublier toutes ces conneries que j'aurais volontiers transmises à quelqu'un d'autre.
Dilemme
J'ai encore dormi quatre heures et me voilà devant un rapport d'observation de strangulots, que j'écris pas. À la place, je fais des comptes (il paraît que c'est de famille ahah).
Le plan de Papa est limpide : Ruby et mon avenir contre mon silence et une descendance. N'ayant que déduit ce quatrième point, je ne suis pas certaine de son exactitude, cette proposition de sa part est quand même contradictoire : pourquoi autoriser ma relation avec Ruby s'il veut perpétuer les Blackbirds ? Veut-il m'imposer un mari parfait me faisant oublier ma douce ? L'idée me répugne.
Mais rassurons-nous, j'existe. Or, la dernière génération doit posséder un héritier pouvant perpétuer le nom. Comme je l'ai déjà réalisé, cet héritier étant moi, et moi seule. Sans Leta, plus de Registre. Et sans Registre, l'une des fondations les plus anciennes de cette illustre famille s'effondre. J'ai même pas besoin de menacer quoi que ce soit. Le levier le plus tordu du monde, mon existence, est le seul qu'on pourra, et ne voudra, jamais me confisquer. C'est un contre son camp incroyable. Papa doit m'avoir à ses côtés, les Blackbirds doivent absolument m'avoir à leurs côtés. Sans moi, la puissante maison au corbeaux n'est plus rien.
Je peux évidemment contacter la presse, je me suis réveillée ce matin avec un truc sympa : je vis en Irlande. Le Conseil n'a aucun droit sur les journaux d'ici me semble-t-il (si tantôt il en avait sur les journaux d'Angleterre, autant être sûre). En me poussant à fuir son monde, Papa m'a installée dans un pays où sa machine à imprimer la réalité marche pas. Sauf que, je me calme direct, pour un journal, il faut des preuves, et je n'ai évidemment rien. Les originaux ont forcément disparu, un homme qui gère les problèmes avec efficacité laisse pas traîner les pièces à conviction. Alors la presse, je la range aussi, c'est une épée que je brandirai peut-être plus tard.
Il y a aussi la chevalière, que je fais tourner autour de mon auriculaire, ce petit corbeau d'or aux ailes ouvertes, et à chaque tour c'est pareil : je sens Rémotto me regarder par-dessus l'épaule. "Certaines choses appartiennent à l'aînée". Il connaissait forcément les conséquences du décret, j'en suis quasi sûre, je n'avais pas mis longtemps pour répondre à ma question. Ce legs, c'était clairement pas une devinette. C'était une nomination. Bien qu'étrange je l'avoue.
Reste les deux morceaux que je repousse depuis une heure. Les vrais (ceux qui font mal et que j'avais évidemment poussé le plus loin possible).
Faut-il réellement tout foutre en l'air juste pour la satisfaction de le faire ? J'ai un réel doute. Je me suis imaginée, cette nuit, claquer la porte pour toujours. Renoncer au nom, au Registre, à cette famille, être enfin libre. Et j'ai déroulé le film jusqu'au bout : mes demandes de permis pour approcher des espèces protégées, signées par qui ? Les expéditions que je rêve de fonder, financées par qui ? Toutes les routes de mon rêve passent par des bureaux, et tous les bureaux remontent, vers des gens comme mon père. Ce qui est absolument génial.
Et puis il y a l'équation Ruby. Comment pourrais-je oser la mettre dans la balance ? Je me sens si loin d'elle en ce moment alors que j'ai terriblement besoin de sa présence. Foutu Poudlard qui m'empêche de la rejoindre. M'en voudrait-elle vraiment si Papa arrange les choses avec sa famille ? Sa proposition est trop alléchante, il me tient autant que moi. Voilà un magnifique duel mexicain. Et le gagnant ne sera clairement pas celui qui dégainera en premier mais bien le plus intelligent. Punaise, si seulement on pouvait s'exiler loin toutes les deux. Continuer notre vie loin de tout ces problèmes. Si seulement Ruby était là pour m'aider.
Je tire le parchemin sur les strangulots. J'ai pas vraiment le choix, je dois le faire, parce que mes rêves de magizoologie commencent forcément par une réussite de ce diplôme et en étant assidue.
Le plan de Papa est limpide : Ruby et mon avenir contre mon silence et une descendance. N'ayant que déduit ce quatrième point, je ne suis pas certaine de son exactitude, cette proposition de sa part est quand même contradictoire : pourquoi autoriser ma relation avec Ruby s'il veut perpétuer les Blackbirds ? Veut-il m'imposer un mari parfait me faisant oublier ma douce ? L'idée me répugne.
Mais rassurons-nous, j'existe. Or, la dernière génération doit posséder un héritier pouvant perpétuer le nom. Comme je l'ai déjà réalisé, cet héritier étant moi, et moi seule. Sans Leta, plus de Registre. Et sans Registre, l'une des fondations les plus anciennes de cette illustre famille s'effondre. J'ai même pas besoin de menacer quoi que ce soit. Le levier le plus tordu du monde, mon existence, est le seul qu'on pourra, et ne voudra, jamais me confisquer. C'est un contre son camp incroyable. Papa doit m'avoir à ses côtés, les Blackbirds doivent absolument m'avoir à leurs côtés. Sans moi, la puissante maison au corbeaux n'est plus rien.
Je peux évidemment contacter la presse, je me suis réveillée ce matin avec un truc sympa : je vis en Irlande. Le Conseil n'a aucun droit sur les journaux d'ici me semble-t-il (si tantôt il en avait sur les journaux d'Angleterre, autant être sûre). En me poussant à fuir son monde, Papa m'a installée dans un pays où sa machine à imprimer la réalité marche pas. Sauf que, je me calme direct, pour un journal, il faut des preuves, et je n'ai évidemment rien. Les originaux ont forcément disparu, un homme qui gère les problèmes avec efficacité laisse pas traîner les pièces à conviction. Alors la presse, je la range aussi, c'est une épée que je brandirai peut-être plus tard.
Il y a aussi la chevalière, que je fais tourner autour de mon auriculaire, ce petit corbeau d'or aux ailes ouvertes, et à chaque tour c'est pareil : je sens Rémotto me regarder par-dessus l'épaule. "Certaines choses appartiennent à l'aînée". Il connaissait forcément les conséquences du décret, j'en suis quasi sûre, je n'avais pas mis longtemps pour répondre à ma question. Ce legs, c'était clairement pas une devinette. C'était une nomination. Bien qu'étrange je l'avoue.
Reste les deux morceaux que je repousse depuis une heure. Les vrais (ceux qui font mal et que j'avais évidemment poussé le plus loin possible).
Faut-il réellement tout foutre en l'air juste pour la satisfaction de le faire ? J'ai un réel doute. Je me suis imaginée, cette nuit, claquer la porte pour toujours. Renoncer au nom, au Registre, à cette famille, être enfin libre. Et j'ai déroulé le film jusqu'au bout : mes demandes de permis pour approcher des espèces protégées, signées par qui ? Les expéditions que je rêve de fonder, financées par qui ? Toutes les routes de mon rêve passent par des bureaux, et tous les bureaux remontent, vers des gens comme mon père. Ce qui est absolument génial.
Et puis il y a l'équation Ruby. Comment pourrais-je oser la mettre dans la balance ? Je me sens si loin d'elle en ce moment alors que j'ai terriblement besoin de sa présence. Foutu Poudlard qui m'empêche de la rejoindre. M'en voudrait-elle vraiment si Papa arrange les choses avec sa famille ? Sa proposition est trop alléchante, il me tient autant que moi. Voilà un magnifique duel mexicain. Et le gagnant ne sera clairement pas celui qui dégainera en premier mais bien le plus intelligent. Punaise, si seulement on pouvait s'exiler loin toutes les deux. Continuer notre vie loin de tout ces problèmes. Si seulement Ruby était là pour m'aider.
Je tire le parchemin sur les strangulots. J'ai pas vraiment le choix, je dois le faire, parce que mes rêves de magizoologie commencent forcément par une réussite de ce diplôme et en étant assidue.
Dilemme
J'ai essayé de répondre à Ruby de nombreuses fois. De vraies lettres, celles qui qui parlent de l'essentiel : l'offre, le décret, le palimpseste. Mais rien ne passe au travers des formules classiques sur le deuil, Pluton qui grandit, l'Irlande sous la flotte ou encore mes rapports pour l'école. Je ne peux écrire que des mondanités, des lettres d'actualité, formidablement censurées par un verrou intérieur. Quelle honte.
Je jette un coup d’œil au brouillon qui traîne encore sur mon bureau, je l'ai commencé il y a trois jours. "Ruby, Je n'y arrive pas mais il faut que je te dise tout :" Treize mots, et plus rien. Je le regarde tous les soirs et tous les soirs je le laisse là. J'en suis incapable. Quelle honte.
Pourquoi je dis rien ? La réponse me fouette pendant que je me lave les dents, le regard fixé dans mes yeux, mon expression livide retournant un visage pathétique et rongé par l'anxiété de ces derniers jours. En réalité, je sais exactement ce qu'elle dirait. Ruby apprendrait que mon père propose d'acheter ses parents comme on achète un terrain, et elle enverrait tout balader, l'offre, la démarche, peut-être les Blackbirds au grand complet, avec cette droiture qui est exactement la raison pour laquelle je l'aime. Elle refuserait d'être achetée, ce qui serait tout à son honneur. Et c'est précisément pour ça que je lui dis rien : parce que je n'ai toujours pas décidé. Quelle honte.
Je repose la brosse à dents et me regarde bien en face : je suis en train de décider à sa place ce qu'elle a le droit de savoir. On m'a fait ça toute ma vie. Je connais l'effet que ça fait, je connais le trou que ça laisse, et je le fais quand même, avec les mêmes excuses de gestionnaire : "c'est pour la protéger, c'est pas le bon moment, je gère". Je lui fais ce qu'on m'a fait. Quelle honte.
Je reviens à ma table désormais jonchée de papiers que je n'ai toujours pas pris le temps de trier depuis l'enterrement. Et c'est là, sans prévenir, entre deux enveloppes, qu'il se met à pleuvoir dans la Petite Maison. Sur mon brouillon de treize mots s'écrasent des larmes folles que je n'arrive plus à contenir. Ma bouche se crispe, ma mâchoire tremble. Ne retombe pas en cénesthésie Leta, je t'en supplie, ne retombe pas. Mon corps entier cherche à s'effondrer, tomber par terre, ressentir un peu de douleur physique pour compenser. Mais je pose mes deux mains fermement sur la table : je ne tomberai pas, ni aujourd'hui, ni demain. Cette situation ne le mérite pas. Je peux flancher mais rien de plus. J'essuie rageusement mes yeux et renifle de colère. Putain de pression. Quelle honte.
On toque à la fenêtre. Encore. Je jure que je vais finir par la condamner, cette fenêtre. Un grand-duc sévère me tend un pli. Cire noire, un cachet que je mets une seconde à reconnaître : les armoiries Blackbirds. Quatre lignes, écriture haute et sans fioritures : "Les legs de mon époux ne sont pas tous distribués. Vous êtes attendue à la Demeure le jeudi 13 avril, dix heures. On ne répond pas à cette lettre. Line Blackbirds." Je lis plusieurs fois. La première pour prendre connaissance ; la deuxième pour me rendre compte que ma propre grand-mère me vouvoie, ce qui n'est même pas étonnant : je crois qu'on a jamais eu une vraie conversation en dix-neuf ans ; et la troisième pour tenter d'intégrer ce que veut dire "Les legs ne sont pas tous distribués." Parce que maintenant on propose des legs en kit suédois ? Je sens à nouveau cette vague monter en moi et je prends le temps de respirer correctement. Je repose le pli sur la table, à côté de l'arbre, du décret annoté et des trois enveloppes bleues, et je regarde ma jolie collection de papiers qui décident de ma vie à ma place. J'en ai marre de tout, alors je prends ma baguette, en magicienne avertie. La pointe en direction de ma tête et de ce visage barbouillé : Diffindo. Rejoignent alors les larmes sur ma lettre inachevée, virevoltantes, des mèches de cheveux. Je fais ça avec une hargne nouvelle pour détruire ce charmant visage qui m'accompagne depuis trop longtemps : me voilà aux cheveux courts. Colovaria, la cerise sur le gâteau me donne une coupe des plus bleues. Je sais exactement ce que dira Papa : Quelle honte.
Je jette un coup d’œil au brouillon qui traîne encore sur mon bureau, je l'ai commencé il y a trois jours. "Ruby, Je n'y arrive pas mais il faut que je te dise tout :" Treize mots, et plus rien. Je le regarde tous les soirs et tous les soirs je le laisse là. J'en suis incapable. Quelle honte.
Pourquoi je dis rien ? La réponse me fouette pendant que je me lave les dents, le regard fixé dans mes yeux, mon expression livide retournant un visage pathétique et rongé par l'anxiété de ces derniers jours. En réalité, je sais exactement ce qu'elle dirait. Ruby apprendrait que mon père propose d'acheter ses parents comme on achète un terrain, et elle enverrait tout balader, l'offre, la démarche, peut-être les Blackbirds au grand complet, avec cette droiture qui est exactement la raison pour laquelle je l'aime. Elle refuserait d'être achetée, ce qui serait tout à son honneur. Et c'est précisément pour ça que je lui dis rien : parce que je n'ai toujours pas décidé. Quelle honte.
Je repose la brosse à dents et me regarde bien en face : je suis en train de décider à sa place ce qu'elle a le droit de savoir. On m'a fait ça toute ma vie. Je connais l'effet que ça fait, je connais le trou que ça laisse, et je le fais quand même, avec les mêmes excuses de gestionnaire : "c'est pour la protéger, c'est pas le bon moment, je gère". Je lui fais ce qu'on m'a fait. Quelle honte.
Je reviens à ma table désormais jonchée de papiers que je n'ai toujours pas pris le temps de trier depuis l'enterrement. Et c'est là, sans prévenir, entre deux enveloppes, qu'il se met à pleuvoir dans la Petite Maison. Sur mon brouillon de treize mots s'écrasent des larmes folles que je n'arrive plus à contenir. Ma bouche se crispe, ma mâchoire tremble. Ne retombe pas en cénesthésie Leta, je t'en supplie, ne retombe pas. Mon corps entier cherche à s'effondrer, tomber par terre, ressentir un peu de douleur physique pour compenser. Mais je pose mes deux mains fermement sur la table : je ne tomberai pas, ni aujourd'hui, ni demain. Cette situation ne le mérite pas. Je peux flancher mais rien de plus. J'essuie rageusement mes yeux et renifle de colère. Putain de pression. Quelle honte.
On toque à la fenêtre. Encore. Je jure que je vais finir par la condamner, cette fenêtre. Un grand-duc sévère me tend un pli. Cire noire, un cachet que je mets une seconde à reconnaître : les armoiries Blackbirds. Quatre lignes, écriture haute et sans fioritures : "Les legs de mon époux ne sont pas tous distribués. Vous êtes attendue à la Demeure le jeudi 13 avril, dix heures. On ne répond pas à cette lettre. Line Blackbirds." Je lis plusieurs fois. La première pour prendre connaissance ; la deuxième pour me rendre compte que ma propre grand-mère me vouvoie, ce qui n'est même pas étonnant : je crois qu'on a jamais eu une vraie conversation en dix-neuf ans ; et la troisième pour tenter d'intégrer ce que veut dire "Les legs ne sont pas tous distribués." Parce que maintenant on propose des legs en kit suédois ? Je sens à nouveau cette vague monter en moi et je prends le temps de respirer correctement. Je repose le pli sur la table, à côté de l'arbre, du décret annoté et des trois enveloppes bleues, et je regarde ma jolie collection de papiers qui décident de ma vie à ma place. J'en ai marre de tout, alors je prends ma baguette, en magicienne avertie. La pointe en direction de ma tête et de ce visage barbouillé : Diffindo. Rejoignent alors les larmes sur ma lettre inachevée, virevoltantes, des mèches de cheveux. Je fais ça avec une hargne nouvelle pour détruire ce charmant visage qui m'accompagne depuis trop longtemps : me voilà aux cheveux courts. Colovaria, la cerise sur le gâteau me donne une coupe des plus bleues. Je sais exactement ce que dira Papa : Quelle honte.
