Blodyn

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Ce recueil retranscrira tout le mois de Juillet 2051 d'Émeline chez ses grand-parents dans la campagne Irlandaise
Les thèmes des OS viendront d'une animation de la maison Serdaigle
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Sommaire :
| 1. Gnomes au Poivre | |||
| 2. Anteoculatia | |||
| 3. Saule Cogneur | |||
| 4. Ventoulpe | |||
| 5. Dragon | |||
Dernière modification par Émeline Joyner le 5 oct. 2026, 17:39, modifié 5 fois.
- #066ccb - Coucou Rapeltout -- Son petit Moine Gras -- Préfète InRP de Février 2051 à Juin 2051-- merci à Sage pour le vava 
Semeuse de Discorde - Projectile de qualité supérieure - Méméline
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1 Juillet 2051
Mamie a toujours aimé les gnomes au poivre.
C'est peut-être pour ça que j'ai ce paquet dans les mains, alors même que je ne suis pas une fan de ces bonbons. Il n'est pas ouvert et je ne compte pas l'ouvrir. Je n'ai pas faim, mais je le garde avec moi parce que la sensation du plastique me rassure. Mes doigts triturent l'emballage car j'ai peur.
J'ai peur, oui.
J'ai peur de m'approcher de la maison de mes grands-parents.
J'ai peur de leur regard quand la porte s'ouvrira.
J'ai peur de ce qu'ils peuvent penser de moi.
J'ai peur de ne plus jamais être leur petite-fille.
Que vont-ils me dire, alors que j'ai ignoré toutes leurs lettres ? Tatie m'assure que je n'ai pas à flipper, qu'ils ont compris que je n'ai pas fait ça pour leur faire du mal. Mais je l'ai fait. Je leur ai fait mal alors que je voulais juste éviter la colère de Jonathan. Est-ce qu'elle a pu leur expliquer tout ça ? Mes craintes, mes choix. Mon espoir de le retrouver.
J'en sais rien et je ne vais pas demander. Je préfère lire le nom des bonbons. Gnomes au poivre. Je ne me souviens plus de quand j'ai pu acheter ce paquet. L'ai-je pris pour les garçons ? Peut-être bien, vu qu'il trainait au fond de mon ancien sac de cours. La menthe poivrée, ce n'est pas mon kiffe, je préfère largement le chocolat. Pourtant, ils sont là, ces petits gnomes, à me servir de balle anti-stress. Ils ne sont pas faits de chocolat, mais je les ai achetés.
Le paquet s'abime un peu. Ce n'est pas grave. Rien n'est grave. Tant qu'ils finissent par être mangés, il n'y a pas de gâchis. C'est ce que je me répète pour ne pas culpabiliser de maltraiter le papier. Pas grave, c'est qu'un paquet. Pas grave, c'est que des bonbons. Pas grave, c'est juste une visite.
Comme si c'était vrai.
Ce qui m'est arrivé est grave. Tout ce que j'ai ignoré jusqu'à maintenant l'est aussi. Mais au lieu de relever la tête et d'affronter mes erreurs, je continue à maltraiter ce paquet qui n'a rien demandé. Il subit en silence, un peu comme je le faisais. Est-ce que mon père me prenait pour un paquet de bonbons ? J'en avais la définition. Docile et fragile, accepte tout sans craquer.
J'en aurais fait un bon paquet de gnomes au poivre.
- Émi ?
Je réponds à peine à son appel, c'est le paquet qui m'intéresse. Mais je vais devoir l'oublier, hein ? Elle va me dire que nous sommes arrivées, que tout va bien aller. Le speech habituel donné aux personnes stressées.
- Tu m'en donnes un ?
Elle en veut un ? Un gnome ?
Je regarde d'abord mon paquet avant de passer à elle. Tatie me sourit et attend que je lui donne un gnome. Mais…ce n'était pas prévu que je l'ouvre.
Je ne veux pas l'ouvrir. Si je le fais, je ne pourrai plus jouer avec et oublier où on va. Je ne veux pas. Je ne veux pas le briser. Je l'ai abîmé, mais il tient encore. Il va tenir. Je vais lui donner du temps, il tiendra. Je-
Le paquet me paraît soudainement lourd dans mes mains. Il reprend un peu son identité. C'est qu'un paquet de bonbons. Un paquet débile que j'ai trouvé dans mon sac. Ce truc que je tiens, ce n'est pas moi.
Déchirer le tout apparaît comme la meilleure solution pour effacer ce que je ressens.
Mes doigts vont à l'extrémité du paquet et tirent dessus. Le papier se fend facilement. Il n'y a pas de vraies résistances. Alors j'ai qu'à tirer pour que l'ouverture s'agrandisse et récupérer un bonbon. Un gnome finit par se montrer et je l'attrape. Il est minuscule. Tellement petit que je comprends mieux pourquoi on les a nommés gnomes.
Elle le récupère, le gobe direct. De la fumée se met à sortir de ses oreilles et son rire vient jusqu'à moi. Il est doux, son rire. Comme à chaque fois que je l'entends, je sens le mien qui arrive non loin. Avant, il sortait direct. Il suivait le pas du sien et s'y mêlait. Ils se joignaient toujours, au final. Tel un seul rire qui se pousse uniquement à deux.
Maintenant, il se fait désirer. J'ai l'impression qu'il a perdu le chemin dans ma gorge, mais j'ai la sensation de sa présence. Je crois qu'il sortira, oui. Il y arrivera. Un peu comme moi qui monte les marches du perron. Avec un gnome au poivre dans la bouche, de la fumée sortant de mes oreilles. Je n'ai pas réussi à rire, mais ma main se lève quand même vers la porte.
Je toque plusieurs fois. Mes jambes se figent, Tatie se tient près de moi, elle me soutient sans même me toucher. La poignée s'actionne, la porte s'ouvre. Ils sont là. Mamie en première, ses yeux me reflètent. J'aimerais m'enfuir et ne plus sentir mon cœur battre si fort. Mon reflet, est-il comme je le perçois ? Je ressemble vraiment à une gamine effrayée ? Grandir, ça n'aura pas suffi, apparemment.
Dans ses yeux, je me sens comme la revenante dont on espère le retour. Je le sais, car je les vois, les larmes venir humidifier son regard. Mais elles ne coulent pas. Mamie reste forte et ouvre ses bras, elle m'y invite.
Je crois que c'est ce que je voulais, au fond. Juste me jeter dans des bras que je connais et qui m'ont tant de fois porté. Dedans, je sais que je n'aurais plus peur. Je ne réfléchis pas. Je ne réfléchis plus. J'atterris dedans, je m'y réfugie, je m'y cache comme quand j'étais petite. Le paquet tombe de mes mains et les gnomes au poivre se répandent sur le sol.
Ce n'est pas grave. Rien n'est grave. Plus rien ne l'est depuis qu'elle a refermé ses bras sur moi.
Des baisers arrivent dans mes cheveux. Je sens son odeur, toute sa chaleur. Je crois que je suis retombée en enfance. J'ai de nouveau dix ans.
Un Blodyn* m'est soufflé à l'oreille, telle la plus belle des merveilles.
Ces retrouvailles, elles ont le goût de la menthe poivrée.
1038 mots
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2 Juillet 2051
- T'as complètement perdu la tête ?! Lancer un tel sort pour une petite blague de rien du tout ? Ma pauvre, l'âge t'a volé tout ton humour !
- Et toi, t'as oublié pour quel genre de femme tu as posé le genou à terre ! J'ai bien trop supporté tes âneries sans rien faire. Au lieu de t'indigner, tu devrais te considérer chanceux de ne pas avoir reçu un Calvorio !
J'observe la scène, une main plaquée sur la bouche pour ne pas rire. La tension dans la pièce est bien là et je préfère éviter d'attirer l'attention sur moi. Une balle perdue, ça arrive très vite dans ces moments-là.
Ce que j'ai sous les yeux est hilarant. Fou quand on y pense deux secondes, mais hilarant.
- Si j'avais su avant, je ne me serais sûrement pas levé ce matin, râle-t-il en portant une main vers son front. Tu sais au moins que ça peut être perçu comme une agression ? T'en as conscience de ça ?
- T'as fini de te plaindre ? C'est ta voix qui commence à être une agression pour mes oreilles.
Papi se tourne rapidement vers moi, les grands yeux ouverts et les mains tendues comme pour dire : "Tu vois ce que je subis tous les jours ?". C'est dur de ne pas éclater là, surtout quand il me montre ce genre de réaction. Faut pas que je craque, pas tant que ma grand-mère ne s'est pas calmée.
Pour cette année, je n'avais pas prévu d'être confrontée à l'image de mon grand-père avec des bois sur la tête. Ça dénote avec les silences d'hier et les regards qui parlent. C'est plus bruyant. Presque plus vivant. Et naïvement, j'ai cru que l'ambiance de la veille allait durer plus longtemps, que les années de séparation allaient jouer leur poids.
C'était mal connaître les deux.
Une vanne de trop et Mamie s'était empressée de sortir sa baguette pour lancer un Anteoculatia sur son propre mari. Je n'avais jamais vu quelqu'un subir ce maléfice. Voir pousser des bois sur une tête humaine, c'est vraiment bizarre. On dirait presque qu'il s'agit d'un serre-tête moldu. Mais nan, c'est bien des vrais bois qui sortent de sa peau. J'ai l'envie d'aller les toucher, mais pas sûre que Papi soit d'accord avec ça.
- Encore un truc à rajouter ? Tant que j'y suis, je peux y remédier pour la calvitie.
- On ne touche pas à mes cheveux, merci ! Pas possible cette femme...
Les deux s'envoient des éclairs, parfois des pics supplémentaires, mais elle finit quand même par lui lancer le contre-sort pour le délester des bois. Pendant tout ce temps, j'ai fait que d'être celle qui regarde la dispute en se faisant plus petite. Mais une chose est sûre, leur couple n'a pas pris une ride.
Papi finit par s'asseoir près de moi. Il soupire, me jette un coup d'œil qui exige un soutien de ma part. Je lui rends son œillade, mais pour le coup, je préfère être dans la team de la plus forte.
- T'as déjà pensé à ta prochaine réincarnation ? Peut-être qu'être un cerf...J'propose ça comme ça.
528 mots
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3 Juillet 2051
Le soleil est haut dans le ciel quand je me mets à la chercher dans le jardin.
Papi est parti faire quelques courses. Avant de partir, il est venu me dire où je pourrais la trouver. J'ai hoché de la tête, comme si je n'étais pas au courant. Papi a oublié que je connais parfaitement leurs habitudes. En deux ans, elles n'ont pas eu le temps de changer. En fait, celle qui a changé, c'est moi et non eux.
Quand il part, je me lève pour la retrouver.
Comme il me l'a dit et comme je m'en doutais, elle est près de ses plantes, le dos courbé et les vêtements tâchés de vert à force de se baisser dans l'herbe. Elle me voit approcher et me laisse naturellement de la place. Petite, je venais souvent faire ça. Je la suivais dans ses serres et dans toutes les plantations dont elle prend soin.
- Phyneas est parti faire ses courses ?
- Oui, il vient d'y aller.
- Il va encore rapporter n'importe quoi, l'entends-je soupirer. Il a le don de me rendre chèvre !...Tiens, à ta gauche t'as une mauvaise herbe, enlève-la.
Je m'exécute sans réfléchir. Je me penche et j'attrape la mauvaise herbe qui n'est pas passée inaperçue. Mes doigts l'arrachent et je la jette un peu plus loin. Quand je reviens vers elle, une question me vient. Elle est innocente, bien le genre qu'on pose quand on est gamin. Enfant, j'ai déjà dû la poser. C'est même sûr, en me connaissant. J'aimerais quand même entendre l'histoire une nouvelle fois de sa bouche.
- Comment vous vous êtes connus avec Papi ?
Elle se tourne vers moi, les sourcils haussés. Je crois qu'elle ne s'attendait pas à ce que je demande ça maintenant, alors qu'elle a les mains dans la terre et le front plein de sueur. Elle se redresse, s'éponge le front avec un mouchoir qu'elle gardait dans sa poche puis m'accorde ce sourire, celui qu'elle me dédie les fois où j'ai réussi à la surprendre. Je ne lui ai jamais dit, mais j'ai toujours adoré le voir se dessiner sur ses lèvres. Il est spécial pour moi.
- T'as oublié ça ? Après toutes les fois où tu m'as demandé de te le raconter quand t'étais petite ?
Combien de fois je te l'ai demandé, Mamie ? Tu arrives à t'en souvenir, toi ? Moi, j'en ai que la vague sensation et quelques bribes de votre histoire, alors que je n'ai pas oublié des détails insignifiants. Je me souviens de l'heure à laquelle tu te lèves tous les jours. Je me souviens du parfum que tu préfères mettre quand le printemps arrive. Je me souviens que tu beurres seulement la partie de la tartine que tu comptes mordre, au lieu de la beurrer en une fois. Je me souviens que tu gardes précieusement des articles dans le tiroir de ton bureau, car c'est toi qui l'as rédigé dans ta jeunesse.
Je m'en souviens de tout ça, Mamie. Alors comment j'ai pu oublier votre rencontre ?
- Je peux demander à Papi si ça t'ennuie...
- Hein ? Non non non. Il va te zapper le plus important de l'histoire pour aller directement au dénouement, s'empresse-t-elle de dire pour couper court à mon idée.
Elle me pointe du doigt des chaises de jardin qui traînent à côté. On y va pour s'y installer et profiter de l'ombre d'un arbre. Je la regarde, j'attends qu'elle prenne la parole. Elle ne le fait pas tout de suite, comme si elle avait besoin de se replonger entièrement dans l'histoire pour pouvoir me la raconter.
Quand nos yeux se croisent, j'ai l'impression que son visage s'est mis à rajeunir. L'illusion est brève, elle ne dure qu'un instant. Un battement de paupière plus tard, les traits de Mamie m'apparaissent normalement, mais la lueur dans son regard n'est plus la même.
- Phyneas a toujours été le Serdaigle qu'on pouvait admirer pour son sérieux et, je reconnais que son ingéniosité était déjà développée pour son âge. Grand, un beau regard et des notes respectables. Il avait tout pour être apprécié, me dit-elle avant de prendre une légère pause. Sauf que ton grand-père avait un énorme défaut. Il était totalement tête en l'air !
Je lui souris, car c'est exactement le genre de chose qu'on pouvait me reprocher à moi aussi. C'est le lien universel entre tous les Serdaigles.
- Je connaissais son nom, bien qu'il était d'une promotion au-dessus de la mienne. Même si je n'avais jamais eu l'occasion de lui parler. Tu sais bien comment sont les jeunes filles, elles piaillent tout le temps dans les dortoirs et se racontent tous les derniers sujets croustillants du moment. Je peux t'assurer que je n'avais pas besoin de sortir de mon lit pour savoir quel garçon avait avoué ses sentiments à l'élue de son cœur…
- Donc t'as attendu la fin de Poudlard pour vous parler ?
- Non, au contraire. C'est là-bas que nous nous sommes rencontrés pour la première fois, me corrige-t-elle. Sous le Saule Cogneur, pour être plus précise.
- Hein ? Sous le Saule ?
J'ai du mal à imaginer la belle rencontre du destin sous le pire arbre de la Terre. Ma réaction fait pouffer de rire Mamie qui s'empresse de me répondre.
- Il était parti vérifier l'écorce du Saule cogneur pour voir si des Botrucs avaient eu la mauvaise idée d'y élire domicile. Il avait évidemment immobilisé le Saule avant de s'en approcher, mais il n'a pas dû faire attention au temps qu'il mettait dans son inspection. Le Saule a fini par se réveiller et l'attaquer comme bon lui semblait. Heureusement pour lui que je passais par là et que j'avais ma baguette à portée de main. Imagine si je n'avais pas été assez dégourdi en magie ? Un coup d'Immobilus trop tard et il finissait écrasé sous l'une des branches...J'ai réussi à le sauver à temps. Et tu sais quelle a été sa réaction ? Il a ri ! L'idiot était sur le point de se faire écrabouiller et tout ce qui lui passa par la tête fut de rire !
Elle s'arrête, soupire comme si elle y était de nouveau. Puis je vois son menton se relever et ses yeux brillants se perdre dans le lointain.
- Un idiot au si beau rire... l'entends-je murmurer au vent.
À ces mots, une chaleur se propage dans ma poitrine. Je n'arrive pas bien à savoir ce que c'est, mais elle s'amplifie quand je vois un doux sourire se dessiner sur les lèvres de Mamie.
1096 mots
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4 Juillet 2051
Kiaye pèse lourd sur moi.
Ma petite boule de poils orange a grandi, tellement que je me demande où est passé le chaton que j'ai adopté des mois plus tôt. Je ne me sentais pas de le laisser chez Alexander. Pas parce que je n'ai pas confiance en lui pour s'en occuper, c'est juste que quand il n'est pas près de moi, ça m'inquiète. Je sais. Je sais qu'il n'est pas comme Poli, qu'il ne va pas disparaître du jour au lendemain, mais je ne sais pas, ça me travaille quand il n'est pas dans la même pièce que moi. Je ne regrette pas de l'avoir emmené ici. Mamie le gâte de friandises, il adore passer du temps dans le jardin et même Papi s'est mis à lui faire des gratouilles quand il pense que je ne regarde pas.
Je le vois heureux, alors je suis heureuse aussi. Mais même si tout paraît parfait, je pense parfois à des choses qu'il ne faut pas. Va-t-il avoir des problèmes de santé plus tard ? Aimera-t-il l'endroit où nous irons vivre pour mes études ? Arrivera-t-il à supporter les longues journées sans moi ?
J'aimerais qu'il redevienne minuscule pour que je puisse le cacher dans mes vêtements. Lové contre moi, il n'aurait rien à craindre. Et moi je pourrais prendre mes cours sans avoir besoin de m'inquiéter.
- Pourquoi soupires-tu ?
La remarque de Papi me surprend, je n'ai pas remarqué que j'étais en train de souffler si fort.
- Je pense juste à des trucs.
Il se déplace, se rapproche de notre coin. Je le vois faire comme si de rien n'était, à lancer son regard sur mon dormeur au lieu de poser directement la question qu'il a en tête. Comme lui, je feins, je ne rajoute rien. Je referme les yeux, je profite des premiers rayons de la journée tant que la chaleur ne devienne trop étouffante. Kiaye n'a pas bougé, il est toujours sur moi, à prendre toute la place qu'il peut. On peut rester comme ça, ça ne me dérange pas moi. Sauf que je sais qu'à côté, Papi trépigne.
- Si t'as besoin de parler, je suis là.
Voilà, ça n'a pas loupé.
- C'est rien.
- Personnellement, je ne soupire jamais pour rien. C'est une nouvelle tendance chez les jeunes d'expirer pour pas grand-chose ?
J'ouvre un œil, il est en train de sourire avec son air de vieux moi-je-sais-tout. Je déteste quand il fait ça et depuis qu'il est à la retraite, ça n'a fait qu'empirer. Je comprends pourquoi Mamie est grincheuse à passer toutes ses journées avec lui.
- Ouais, c'est ça, une nouvelle tendance. Et tu sais aussi le nouveau truc qui va arriver l'année prochaine ? Plus de maison Serdaigle.
- Mais bien sûr. Et tu vas aussi me dire qu'ils vont supprimer le cours de Sortilèges pour le remplacer par un cours de cuisine ? ironise-t-il.
- Ah mais je te jure. C'est à cause d'une pétition qu'une fille de ma maison a lancée. La maison en elle-même ne sera pas supprimée, ils vont juste changer le nom, la couleur et l'emblème. Ça sera Ventoulpe, ça claque, non ?
Je crois que je n'ai jamais autant improvisé que là. Ce stupide nom m'est revenu d'une ancienne pétition qui a réellement existé quand j'étais seulement en première année. Déjà à l'époque je trouvais ça bête, et je trouve ça pire aujourd'hui en l'exposant à Papi. Je sais que c'est nul, que ça ne sert à rien de noyer le poisson pour si peu, mais le voir se moquer ne m'a pas plu.
Au lieu de lâcher, je continue à expliquer le projet avec sérieux. Il ne dit rien au début, il m'étudie, tente de déceler un pli au bord de mes lèvres. Non Papi, je ne vais pas rire. Je veux que tu gobes mon mytho. Plus c'est gros, plus ça passe, non ?
- Je pense que si un projet d'une telle envergure se projetait sur mon ancienne maison, je serais déjà au courant.
- Tu crois que les profs allaient prendre le risque d'avoir tous les fervents admirateurs des fondateurs aux fesses avant d'avoir fait toutes les modifications ? Ils attendent la prochaine rentrée pour annoncer ça à la presse. Je n'ai pas signé pour la pétition, mais bon...Apparemment les jeunes veulent de la nouveauté, se sentir mieux représentés ? Un délire dans ce genre-là, j'crois. Rowena est devenue démodée.
Je me redresse et emporte Kiaye avec moi qui proteste en miaulant.
- Par contre j'ai vu des croquis du futur emblème, le poulpe est plus mignon que je ne pensais. Avec le violet, ça match bien !
Papi ne sourit plus. Moi je fais tout pour ne pas le faire. Ça se voit que le doute s'est glissé chez lui, c'est dur de ne pas rire dès maintenant alors qu'il est sur le point de pousser une gueulante. Toucher à son ancienne maison ? Quel crime ! Quel désastre ! Quelle aberration !
Je me retiens d'éclater quand je le vois se lever avec plus d'énergie que ces jours précédents. Il s'en va tout en baragouinant des trucs dans sa barbe. J'entends vaguement qu'il compte bien se faire entendre et dès qu'il passe la porte de la maison, je ris à m'en déchirer la gorge.
Kiaye râle encore, je bouge trop pour lui. Désolée mon chéri, je te dérange pendant ta sieste. Tout est de la faute de Ventoulpe et d'une certaine rouquine dont j'ai oublié le nom. L'idée me semble toujours aussi nulle, mais au moins elle aura eu le mérite de me faire rire.
943 mots
@Elowen Livingstone, dédicace à notre chère créatrice du Ventoulpe. Je crois que le vieux Phyneas ne sera pas partant pour le projet
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5 Juillet 2051
Le goûter est bientôt prêt. Je le sais, car j'entends Mamie chantonner dans la cuisine.
Quand elle se met à chanter d'ancienne musique galloise, la nourriture ne tarde pas à arriver. C'est drôle, tous ces détails que je perçois bien mieux aujourd'hui. Avant, je les connaissais mais je n'y faisais pas réellement attention. Ils faisaient partie du décor, c'était normal de les voir, de les entendre. Maintenant, ils m'apparaissent clairement après tout ce temps perdu. Je les écoute, les souligne dans mon esprit. Ça me permet de rattraper les miettes et de savourer ces instants de vie.
Papi n'est pas dans le salon, ni sur la terrasse ou encore dans le jardin. Ce matin, il n'est pas sorti. Il est quelque part. Sûrement dans la pièce que je m'apprête à vérifier. Je toque et j'entends un oui provenant de derrière la porte.
Il est assis dans un des fauteuils de la bibliothèque, un livre en main. Je m'avance, happée par l'odeur familière de la pièce. J'ai tellement passé de temps à lire là, à questionner Papi sur des mots qui m'échappaient ou pour lui demander des conseils de lecture. C'était notre coin à nous, les amoureux d'histoire et de créatures.
- Tu lis quoi ?
Ses yeux ambrés lâchent les mots pour venir se poser sur moi. Il relève le livre pour me montrer le titre. Rien qu'à sa couverture je le reconnais. De l'œuf au brasier : Guide de l'amateur de dragons. Ce même livre qu'il m'a offert des années plus tôt.
- T'es encore en train de le relire ?
Ça m'a échappé, tout comme le sourire qui se pointe sur mon visage. J'ai perdu l'exemplaire qu'il m'a donné, comme le reste des affaires qui sont restées chez Jonathan. Je n'ai jamais tenté d'y retourner pour tout récupérer, il y a de grandes chances qu'il ait tout saccagé après mon départ.
- Plus tu vieillis, plus il faut entraîner ta mémoire, me dit-il, l'air faussement contrarié. Tu verras quand tu auras mon âge.
Non, je n'ai pas envie d'avoir ton âge, Papi. Car si je l'atteins, ça voudra dire que tu ne seras déjà plus là.
Évidemment, je ne lui dis pas ma pensée. Il n'aimerait pas m'entendre dire ça. Je préfère venir m'installer près de son fauteuil et étendre mes jambes sur le tapis. Petite, tout me semblait bien plus grand quand je faisais ça. Là, le tapis me paraît plus riquiqui et le plafond plus si haut que ça. Toute la maison n'est plus si impressionnante. Elle est seulement un refuge que je redécouvre chaque jour.
Ma tête se pose contre sa jambe, comme j'avais l'habitude de le faire.
- Tu veux bien m'en lire un passage ? Moi aussi j'ai des problèmes de mémoire.
Il renifle un coup mais il ne refuse pas ma demande. Sa voix s'élève et mes yeux se ferment.
Je les vois, ces grands êtres faits d'écailles et de griffes. J'arrive à sentir l'odeur du soufre émanant de leur gueule encore chaude. J'entends leur rugissement qui est capable de faire trembler la terre. Ces enfants des cieux qui voient le jour près des ruisseaux, dans le ventre d'un volcan ou sur le point le plus haut d'une montagne.
De leur coquille jusqu'à leur taille adulte, je les imagine. Ça me donne envie de prendre mon crayon et de les dessiner, de rendre hommage à ces créatures ancestrales. Dans mille, deux mille ou encore dix mille ans, je sais qu'ils seront toujours là, à veiller sur les restes du monde.
Papi continue à lire, sa main vient caresser mes cheveux.
C'est doux. C'est chaud. Tout comme le cœur d'un dragon.
597 mots
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