Cet endroit qui me rappelle la maison
|
Dans ce sujet seront répertoriés différents OS tournant autour de la vie d’Aelle chez son grand frère, Narym.
*
Dans ce sujet seront répertoriés différents OS tournant autour de la vie d’Aelle chez son grand frère, Narym.
*
03-10-48 | Vous êtes ?
07-09-49 | Courrier à Narcisse
27-03-50 | L'imminence du parasite
06-50 | Promis Narym, je vais arrêter d'être moi-même
*
Fiche personnage : Narym Bristyle
Dernière modification par Aelle Bristyle le 11 août 2025, 17:48, modifié 7 fois.
Cet endroit qui me rappelle la maison
La scierie < PRÉCÉDEMMENT
VOUS ÊTES ?
________________
________________
Samedi 3 octobre 2048
Mochdinam
1ère année à l'AESM
Je tombe à genoux dans un râle douloureux. Le malaise dû au transplanage met encore plus de temps que d'habitude à disparaître. Je patiente les yeux fermés en essayant de toutes mes forces de ne pas rendre sur le trottoir la seule chose que j'ai avalée ce soir, soit cette boisson alcoolisée qui m'a laissée un goût âcre dans la bouche. Au bout d'un temps interminable, je parviens à me relever en m'appuyant sur mes jambes et en maugréant à mi-voix.
La rue est calme autour de moi. Les façades des bâtiments sont illuminées par des lanternes à la lueur faiblarde. Un vent insidieux me fait frissonner. Je serre les pans de ma cape autour de moi en m'avançant vers la porte d'entrée du bâtiment de Narym. Monter les escaliers me semble plus hasardeux que jamais. J'ai du mal à me concentrer sur les marches et sur le simple fait de grimper sans faire du bruit. De fait, bruit il y a. Ponk ! ponk ! à chaque fois que je pose le pied sur les degrés en bois. Je retiens un rire impromptu, amusée par l'idée que l'on puisse m'entendre de l'intérieur des appartements et se demander qui je suis.
Dernier étage. Appartement de Narym. Je ne sais pas quelle heure il est. Tard, mais Minuit ne peut pas être dépassé. Narym n'a jamais été un couche-tard, il y a de grandes chances pour que je le réveille. Peu importe. Avant même d'avoir terminé de conceptualiser ma pensée, mon poing frappe trois fois contre le battant en bois. J'attends impatiemment. Ma tête lourde dodeline. Moins de dix secondes passent. Je frappe trois fois de plus. Allez, Narym ! Je veux dormir et oublier cette soirée !
La porte s'ouvre à la volée. Mon frère se dessine dans l'encadrement. Jeune trentenaire aux cheveux en catogan vêtu d'une jolie chemise vert bouteille. J'aurais dû dire « bonsoir » ou au moins « désolée de te déranger, je peux rester dormir ici ? », mais la première chose qui franchit mes lèvres, c'est :
« T'es bizarrement bien habillé pour un samedi soir, toi. »
J'ai l'impression d'avoir mâché la moitié des mots mais à en croire le sourcil perplexe qui se lève sur le front de mon grand frère, il a compris ce que je lui ai dit.
« Et toi tu te trouves sur mon palier à une heure bien tardive. »
Nous nous affrontons du regard, mais Narym n'étant pas Zakary son visage s'étire rapidement en un doux sourire de bienvenue. Je fais mine de m'avancer mais il ne s'écarte toujours pas pour me laisser entrer.
« Tout va bien, Ely ? me demande-t-il d'une voix douce.
— Génial, ouais. C'est que je me disais que ce soir, je pouvais... »
Il ne parait pas m'écouter, se retourne pour regarder à l'intérieur de son appartement puis ramène son regard sur moi.
« Rester dormir ici ? termine-t-il néanmoins. Oui, évidemment, évidemment. Euh... »
Il hésite mais se décale finalement pour me laisser entrer. Je pénètre dans le salon, soupirant de bien-être quand la chaleur réchauffe le bout de mes doigts glacés. J'ôte ma cape que j'envoie s'accrocher au porte manteau avant de m'approcher de la cheminée dans le coin salon pour présenter mes mains au feu. Sans transition aucune, sans introduction, sans préparation, je tourne la tête vers Narym, planté dans l'entrée dans sa jolie chemise verte comme s'il ne savait pas quoi faire de ses quatre membres, et je lui balance :
« La lanterne du Pitiponk, tu connais, toi ? »
Son visage exprime tout à coup une surprise hilare. Il glousse en s'approchant :
« Non, ne me dis pas que tu as été traînée à une de leur soirée ? Pas toi ! s'amuse-t-il en se laissant tomber dans le fauteuil, sur ma gauche.
— Tu aurais pu me prévenir ! m'exclamé-je en lui lançant un regard noir. Toi, Naël, Aodren et même Zak, vous avez tous fait au moins une année d'étude en Grande-Bretagne, je suis sûre que vous connaissez tous ce putain de Pitiponk ! »
Narym ne parvient pas à retenir le sourire qui lui grignote les joues. Il rit franchement en secouant la tête.
« Je n'y ai pas pensé, sinon tu penses bien que je t'aurais expliqué. »
Je me contente d'un « mh » boudeur en ramenant mes yeux sur les flammes de la cheminée. Je sais qu'il est sincère et qu'il aurait cherché à me prévenir s'il s'en était souvenu. Je ne lui en veux pas réellement, mais je n'arrive pas à accepter d'être passée pour une idiote, là-bas. Devant Adler, d'une part, et devant cette abrutie de Rockfield, d'autre part. C'est vraiment ridicule.
Je soupire et frotte mes mains l'une contre l'autre. Désormais bien réchauffée, je fais le tour de la table basse pour m'asseoir sur le canapé. Je me sens lourde et engourdie, comme si je n'avais pas suffisamment dormi. Je laisse tomber ma tête sur le dossier, je ferme les yeux pour mieux sentir mes pensées tourbillonner dans ma tête, tourbillonner si vite que je ne sais plus train bien ce que je pense.
« J'pensais assister à une réunion. Mais en fait ils nous ont fait prendre un passage secret et puis on a atterri dans un bâtiment au milieu de la forêt. »
Ce n'est que lorsque j'entends ma propre voix que je me rends compte que je parle à voix haute.
« J'en ai marre. Les gens sont si intér... Ininté... Inintéressants, articulé-je vaillamment sans trop savoir ce que je dis, le visage barré par mon avant-bras. Tout ce qu'ils veulent c'est boire et s'amuser. J'pensais que ce serait différent, à l'ASM... L'ASM... Enfin, l'Académie. Mais non. Ils s'enivrent. Ils gâchent leur soirée. Et ils entraînent les autres. Moi je voulais pas aller là-bas, tu sais ? »
Je me redresse pour épingler Narym de mon regard. Il me regarde avec une drôle de tête. Quoi, ne me croit-il donc pas ?
« C'est vrai ! j'insiste. Je voulais pas, je voulais travailler. J'allais d'mander des précisions pour mon projet final, tu sais. Je pense que j'ai une idée, ce sera vraiment génial mais comment j'peux... Comment je peux travailler dans ces conditions ? »
Je m'arrête subitement. Je ne sais pas pourquoi je parle de ça. Narym me regarde avec de grands yeux. Il profite de mon silence pour dire :
« Aelle, est-ce que tu as bu ?
— Pas grand chose, dis-je en haussant les épaules.
— Et tu as transplané après avoir bu ? »
Il fait sa tête de frère pas content. Cela fait un moment que je ne l'avais pas vu ainsi. Ce qu'il vient de dire me fait brutalement prendre conscience que oui, j'ai transplané après avoir bu, chose que jamais, jamais je n'aurais cru faire. À vrai dire, je n'ai pas pensé une seule seconde que ça pouvait être dangereux. Tout simplement parce que ça ne l'était pas.
« Oui mais ça va, hein, je gère. Regarde, tout va bien. »
Je lui montre mes deux mains, comme si ça lui prouvait que je vais bien.
« Stresse pas, je sais ce que je fais.
— Ce n'était pas raisonnable, Aelle, me gourmande-t-il.
— Tu parles à la sorcière la plus douée d'la famille, Nar, il allait rien m'arriver.
— Heureusement que je souffre pas d'un complexe d'infériorité, » grommelle-t-il dans sa barbe.
Sa blague me fait rire. Je renchéris :
« J'aurais pas dit les choses comme ça si t'avais été Naël, va. »
Narym me lance un regard réprobateur.
« C'est faux, tu aurais dit la même chose. Allez, décide-t-il dans un élan de motivation en se levant. Au lit, jeune fille. Et n'oublie pas de boire de l'eau, surtout. Je ne suis pas sûr que j'aurais le coeur à te donner une potion pour la tête, demain matin. Il faut bien que tu retiennes la leçon... Merlin, je ne pensais pas que j'aurais à faire ça avec toi, Aelle...
— Et t'as pas à le faire, marmonné-je en me relevant difficilement à mon tour, ignorant sa main tendue. J'ai pas vraiment bu, t'sais. C'est à cause de cette fille, là, Rockfield.
— Ta colocataire ?
— Elle m'a saoulé.
— Donc tu as bu ? »
Je lui secoue la main devant le visage. Je n'arrive pas à suivre le fil de cette discussion. C'est comme si j'avais de la purée dans la tête. Mes pensées vont beaucoup trop vite et moi je ne parviens pas à les suivre. J'ai envie de m'allonger et de dormir durant des heures, de très longues heures.
Narym comprend que la conversation est terminée. Il me sert un verre d'eau qu'il envoie magiquement sur ma table de chevet et me souhaite la bonne nuit. Il me dit : « N'hésite pas à me réveiller si tu ne te sens pas bien. » Il ajoute après un moment d'hésitation : « Frappe avant d'entrer. » À l'une et l'autre phrase, je réponds un « Ouais ouais » peu concerné avant de rejoindre mon lit et, je l'espère, un monde sans rêve ni cauchemar.
*
J'ouvre les yeux sur une pièce baignée dans la lumière dorée du matin. Je grogne en serrant les mains autour de mon front — j'ai un tambour dans le crâne et la bouche pâteuse. Je roule entre les draps jusqu'à attraper le verre d'eau sur la table de chevet. Je bois goulûment en observant le ciel bleu qui se détache derrière la fenêtre. Au loin, j'entends les bruits de la vie : des passants qui s'interpellent dans la rue, le cri joyeux d'enfants et plus proche le bruit de la vaisselle dans la cuisine, signe que Narym est réveillé.
Ce matin, la fatigue frappe plus durement. La nuit n'a pas été exempt de cauchemar, évidemment. Toujours cette silhouette dont je ne sais rien mais qui me semble plus importante que jamais. Ce matin, elle me manque. Cela fait comme un trou dans le coeur. Comme si le bonheur allait me fuir à jamais. Comme si jamais je ne pourrais me débarrasser de cette douleur sourde à l'intérieur de mon corps. C'est une impression étrange, incongrue. Je la camoufle sous des dizaines de pensées peu préoccupantes et je fais comme si elle n'existait pas.
En me levant, je remarque que j'ai dormi dans mes vêtements de la veille. Ma manche pue encore le Whisky.
« C'est dégoûtant, » grincé-je entre mes dents.
Un sortilège plus tard, je me retrouve avec une tenue propre complète que je m'empresse d'enfiler. Je noue mes cheveux en natte, passe à la salle de bains me débarbouiller et prends le chemin de la cuisine, prête à affronter le regard moqueur de Narym.
Je pénètre dans la pièce comme en territoire conquis mais je suis bien forcée de m'immobiliser sur le pas de la porte, la main sur le chambranle et la bouche ouverte dans une grimace de surprise. De dos devant l'évier se trouve bel et bien une personne mais si l'on en croit les courbes de ses hanches et ses long cheveux bruns ramassés en un chignon relâché, il ne s'agit absolument pas de mon frère. Elle se retourne dès qu'elle m'entend et je croise son sourire lumineux quand elle dit :
« Bonjour, Narym. J'allais pr... Oh. »
Ses mains se resserrent autour du chiffon. Son sourire se fait moins grand mais il ne quitte pas son visage. Qu'elle a de joli, d'ailleurs, mais sa beauté est gâchée lorsque je comprends ce qu'elle fait réellement ici. Je croise les bras sur mon buste.
« Bonjour, Aelle, se reprend-t-elle rapidement en déposant le chiffon sur le plan de travail. Je m'attendais à voir Narym.
— Moi aussi. »
Et je le dis sans sourire ni rire, moi. Je la regarde de la tête au pied en essayant de savoir si elle était déjà là hier soir quand je suis arrivée. Cela pourrait expliquer la jolie chemise de Narym, non ?
« Vous êtes ?
— Je m'appelle Gabrielle, dit-elle en s'adossant à l'évier sans se laisser démonter par mon ton froid. Je suis la maman du petit Liebel. Tu te souviens de lui ? Ton frère m'a dit que tu l'as rencontré, l'été dernier ou celui d'avant. »
Je ne me souviens pas de tous les gosses que j'ai croisés chez le précepteur Narym quand je crèche chez lui. D'une part, je ne me souviens de rien de cet été et d'autre part, l'été précédent remonte à trop loin pour que je puisse mettre un visage sur ce gosse dont je ne sais rien. Mais ce prénom me dit quelque chose. Ainsi donc, Narym sort avec les mères des enfants dont il s'occupe ?
J'ouvre la bouche pour répondre, et je ne crois pas que ma réponse aurait bien été accueillie, mais je suis interrompue par l'arrivée soudaine de Narym qui débarque dans la cuisine comme s'il craignait qu'arrive une catastrophe. Je me décale pour le laisser passer.
« Bonjour les filles ! Alors, vous faites connaissance ?
— On commençait, oui, répond Gabrielle en me jetant un regard amusé en coin.
— Y'a pas grand chose à dire, » dis-je en haussant les épaules.
Je pince les lèvres en faisant la moue, le regard braqué sur Narym. Va-t-il traverser la pièce pour aller déposer ses lèvres sur sa joue ? Il n'en fait rien mais il s'approche tout de même d'elle pour échanger quelques paroles dont je suis exclue. La femme s'éloigne rapidement de lui. Je la suis des yeux et ne peux m'empêcher de la trouver particulièrement antipathique.
« Je vais y aller, dit-elle à ma plus grande surprise. Je dois aller récupérer Liebel. »
Elle s'arrête près de moi avant de quitter la cuisine.
« Je suis contente de t'avoir rencontrée, Aelle. J'espère qu'on aura l'occasion de faire plus ample connaissance à l'avenir. »
Je ne réponds pas à son sourire ni à sa salutation. Je n'ai aucune envie de faire connaissance avec qui que ce soit et surtout pas elle. Narym l'accompagne jusqu'à l'entrée. Je me concentre sur la préparation du thé en tendant l'oreille dans l'espoir de glaner un mot ou deux. Évidemment, je n'entends rien.
Mon frère revient quelques minutes plus tard. Il se détache dans l'entrée de la cuisine, ses cheveux négligemment détachés lui retombent sur l'épaule. Nous échangeons un regard, j'arque un sourcil dans sa direction.
« Ça arrive souvent que tu sortes avec les mères des enfants dont tu t'occupes ? demandé-je sur un ton badin.
— Aelle ! » Il me lance un regard réprobateur. « Gabrielle est une personne qui compte pour moi, fait-il en traversant la pièce pour attraper une tasse dans le placard. Je ne sors pas avec toutes les mères des enfants. Juste elle.
— Juste elle, ouais, marmonné-je en levant les yeux au ciel.
— Tu as quelque chose contre elle ? »
Je croise son regard par-dessus la théière dont je réchauffe le contenu.
« Je me fiche d'elle.
— Tu n'en as pas l'air, pourtant. »
Je hausse les épaules sans répondre. Elle était dans la cuisine de mon frère, elle agissait comme si c'était chez elle, elle a même dormi ici. J'ai bien le droit de ne pas beaucoup l'aimer, non ? Et puis d'ailleurs, il ne m'a rien dit avant ! Depuis quand la fréquente-t-il ? Et puis d'abord, qu'a-t-elle de différent de toutes les autres, cette fille ? C'est la première fois que je vois une femme en compagnie de mon frère depuis l'autre, là. Je ne sais plus comment elle s'appelait. Je l'ai vue deux trois fois durant mon enfance, c'était une collègue à lui. Une femme qui riait beaucoup et qui riait fort, qui était élégante et qui sentait bon. Je me souviens à peine d'elle.
« Je savais pas que tu voyais des femmes, lâché-je soudainement.
— Est-ce que ça te dérange ? »
Ce n'est pas une voix qui accuse ou qui reproche. Je me retourne pour le regarder. Adossé à l'évier comme elle tout à l'heure, il pose un regard doux sur moi, ce regard qui dit : tu peux me parler. Mais qu'il aille se faire voir, je n'ai rien à lui dire.
« Je me fiche de ta vie amoureuse, tout comme je me fiche de celle de nos frères. »
Je rassemble tasses et théière sur un plateau que je fais léviter jusqu'à la table de la salle à manger. Narym me suit avec un panier rempli de brioches, comme ceux que l'on avait toujours sur la table le matin à la maison. Ces brioches dont maman raffole. Nous nous installons, lui les mains resserrées autour de sa tasse brûlante et moi le regard braqué sur les nuages qui passent dans le ciel derrière les grandes fenêtres.
« Ça va, ta tête ?
— J'ai pas trop mal, dis-je en haussant les épaules.
— Et tu te souviens de ta soirée ? demande-t-il sur un ton soucieux.
— Évidemment, Narym, je ne me suis pas enivrée jusqu'à ce point-là. »
Il hoche la tête d'un air entendu et me pose quelques questions sur l'organisation de la soirée. Je lui parle de la Scierie, de ce grand bâtiment qui a poussé au beau milieu de la forêt.
« J'ai entendu parler de lui, me confie-t-il. Les fêtes à la Scierie sont assez réputées, même si chaque université a son propre endroit pour ce genre de choses. Avant que tu me reproches de ne rien te dire, prépare-toi à être invitée à des soirées dans le plus grand bar étudiant de Londres, s'amuse-t-il en se penchant vers moi. Le Pitiponk !
— Original, commenté-je d'une voix froide.
— J'y ai passé pas mal de temps quand j'avais ton âge. Zakary aussi. C'est un endroit amusant.
— Je ne compte pas y aller.
— Tu devrais ! me conseille l'homme avec un sourire joyeux. Au moins pour essayer. »
J'affiche une moue désabusée. Essayer quoi ? De nouvelles boissons qui étoufferont mes sens ? Pour me perdre dans le bruit et dans la foule, pour perdre mon temps avec des idiots incapables de réfléchir correctement ? Je n'ai rien à faire dans ce genre d'endroits. Je méprise ce genre d'endroit.
J'avale une longue gorgée de thé. La panier à brioches me nargue mais je sais que mon estomac ne supportera rien ce matin. Ce matin et les autres matins. Je ne mange plus guère depuis que je passe mes nuits à me battre contre des cauchemars. Bah, c'est du temps gagné : je passe souvent les heures avant les cours à la bibliothèque pour réviser. Mais ce matin, je suis ici. Narym déjeune allègrement en blablatant. Je profite d'une accalmie dans son discours pour lui demander sur un ton maussade que je ne parviens pas à contrôler :
« Elle vient souvent ici ?
— Parfois, répond-t-il prudemment après un temps d'arrêt.
— Ça veut dire quoi parfois ? » j'insiste sur un ton insolent.
Narym dépose sa tasse sur la table et se penche vers moi.
« Dis-moi Aelle, tu veux qu'on parle du tiens, de Gabryel ? Une Gabrielle pour un Gabryel ? »
Je grogne, surpris par cette attaque. Surprise, surtout, par mon coeur qui sursaute brusquement dans mon corps en entendant ce prénom. Et que pourrais-je lui dire sur Gabryel ? Je n'ai pas répondu à ses courriers de tout l'été. Je ne sais plus très bien pourquoi. Je devais sans doute avoir une raison mais je suis incapable de m'en souvenir pour le moment.
J'élude la question en quittant la table après un regard sombre lancé en direction de mon frère qui, loin de s'en préoccuper, me répond par un grand sourire amusé. Je retourne dans ma chambre en essayant de chasser le Gryffondor de mes pensées, sans trop de réussite. Je rassemble mes affaires, fais le lit et mets de l'ordre avant de retourner dans le salon.
Narym est toujours attablé, il feuillette un magazine.
« Je vais chez les parents à midi, dit-il en voyant que je suis prête à m'en aller. J'aimerais que... Tu ne veux pas venir avec moi ?
— Ah, grincé-je en posant mon sac sur la table, une grimace aux lèvres. Non. J'ai à faire. »
Je dois transplaner sur un certain Plateau afin d'aller étudier un certain grimoire. Et surtout, je n'ai envie de voir ni maman ni papa ni Natanaël ni Aodren ni Zakary. Je n'ai pas envie de faire semblant que ce repas du dimanche en famille me réjouit, car c'est loin d'être le cas. J'ai d'autres choses beaucoup plus importantes à faire.
« Je leur passerai le bonjour de ta part, alors ?
— Non, râlé-je en secouant la tête. Tu peux pas juste ne pas parler de moi ?
— Tu es leur fille et notre sœur, comment veux-tu que je ne parle pas de toi ? Ça fait un moment que tu n'es pas allée les voir, Aelle.
— Oh ça va, c'est pas comme si je leur manquais, hein.
— Tu leur manques, Ely...
— Ouais, bien sûr, » dis-je vivement en me détournant, mettant un terme à cette discussion inutile. Et agaçante.
Assise sur le canapé, je fais les lacets de mes bottines, l'esprit déjà tourné vers la journée que je vais passer sur le Plateau à étudier un art sombre duquel Narym ne saura jamais rien. Il s'assied près de moi, sur le fauteuil.
« Gabrielle est venue hier soir pour m'aider pour quelque chose, » commence-t-il.
Je n'attendais pas à ce qu'il prenne la parole. Et surtout pas qu'il ramène ce sujet sur la table. Je lève la tête vers lui avec un regard inquisiteur. Oui, vous aviez à faire hier soir, et alors ? Est-ce que j'ai réellement envie de savoir ? Je ne crois pas.
« Peu importe, dis-je en faisant un dernier nœud et en me levant. Tu fais bien ce que tu veux.
— J'avais besoin d'aide pour... Enfin... »
Il hésite. Je passe la lanière de mon sac autour de mon cou. Je me fiche de savoir pourquoi elle était là hier soir, vraiment.
« Pour des papiers... Enfin, je t'en parlerai une autre fois, tu as l'air pressé. »
Il se lève maladroitement.
« Pas besoin de m'en parler, dis-je sur un ton distant, la tête penchée sur mon sac ouvert pour vérifier que je n'ai rien oublié. Je dois y aller, Narym.
— Oui, oui, » fait-il en me raccompagnant à la porte.
Je m'arrête sur le palier pour le regarder. Je remarque bien la ride qui lui barre le front tout comme je ne peux pas manquer son regard préoccupé qu'il essaie de camoufler derrière un sourire. Je suis sa sœur, j'ai grandi avec lui et ces derniers temps il est le membre de ma famille que je côtoie le plus — le seul que je côtoie, en fait. Évidemment que je suis capable de voir toutes ces choses sur son visage. Mais le Plateau m'appelle, ma vie m'attend et Narym est un grand garçon. Il a sûrement d'autres personnes auxquelles parler. Des personnes qui s'y intéresseront. Moi, je dois repasser par l'Académie pour récupérer des affaires, je dois supporter les regards de reproche ou de moquerie de Rockfield quand je la croiserai et je dois aller étudier. La journée est belle, le soleil est haut ; j'espère que les Highlands écossaises seront aussi belles, ce matin.
« À plus, Narym.
— Attends ! »
Je m'arrête, la main sur la rambarde, un pied déjà posé sur la marche. Il avance d'un pas sur le palier.
« Tu seras toujours la bienvenue, ici. »
Tout ça pour ça ?
« Ouais, j'sais. »
Je le salue d'un geste de la main avant de m'élancer dans les escaliers. Sa phrase tourne en boucle dans ma tête. Tu es toujours la bienvenue, ici. Et quand cette Gabrielle sera là, je serai toujours la bienvenue, peut-être ?
SUITE > Worcestershire
Cet endroit qui me rappelle la maison
Mardi 7 septembre 2049
Bristol
« Alors ? chuchote discrètement Zikomo à mon oreille alors que je suis en train de m'éloigner de l'imposant bâtiment de la bibliothèque centrale de Bristol. Celle-ci était agréable, n'est-ce pas ?
— Mh, marmonné-je en me dirigeant vers l'endroit à l'abri des regards que j'ai repéré en arrivant.
— Ça me rappelle Poudlard.
— Tu rigoles, j'espère ! me moqué-je en coulant un regard vers l'édifice duquel je suis en train de m'éloigner. C'est joli comparé à d'autres endroits qu'on a fait mais ça n'a rien à voir avec Poudlard.
— Je voulais dire que ça a un certain charme, » précise le Mngwi.
Je poursuis mon chemin, insensible aux regards qui se tournent vers moi, étonnée de me voir parler seule — personne ne peut apercevoir la petite créature cachée sur mon épaule qui me murmure ses inepties à l'oreille.
« Je me fiche du charme, dis-je dans un soupir en contournant le bâtiment. Je cherche... »
A vrai dire, je n'en sais trop rien. Parmi toutes les bibliothèques que j'ai visité ces derniers jours, celle-ci était la plus agréable, c'est vrai, mais elle ne m'a pas pour autant donné envie de revenir avec parchemins et grimoires pour étudier (en toute discrétion, cela s'entend) et reprendre le fil de ma vie de chercheuse abandonnée depuis plus d'un mois. Un profond sentiment de lassitude m'empêche de terminer ma phrase. Zikomo doit le comprendre car il n'insiste pas.
J'attends d'être complètement à l'abri des regards puis, après avoir à plusieurs reprises vérifié que rien ni personne ne pouvait m'apercevoir, je transplane.
*
Appartement de Narym — Mochdinam
Je me jette sur mon lit, déjà agacée par la présence de l'oiseau sur le rebord de ma fenêtre. Je lui ai ouvert, il a hululé dans la pièce avant de faire tomber l'enveloppe devant moi. Maintenant, il profite de son miamhibou en me surveillant d'un œil. Je l'ai reconnu : je sais donc que la réponse vient de Poudlard, et plus précisément de l'étrange petit Brando qui, Merlin sait pourquoi, persiste à m'écrire alors que ça ne lui apporte rien. Je trouve son comportement vraiment irrespectueux, mais je ne vais pas me plaindre alors qu'il a certainement répondu à mes questions.
Je m'installe plus confortablement en arrangeant les coussins dans mon dos. Zikomo est resté dans la cuisine discuter avec Narym. Je décachette la lettre, étonnée par le soupçon d'impatience qui nait au creux de ma poitrine. Dès les premiers mots de la lettre du garçon, je comprends qu'il va me donner tout ce que je désire et je suis soulagée qu'il soit exactement comme j'ai deviné qu'il serait. Il est suffisamment naïf pour me donner toutes mes réponses alors que, j'en ai conscience, je ne le méritais pas tellement : à sa place, si la personne à laquelle j'écrivais ne m'avait donné aucune réponse, je n'aurais pas pris la peine de combler sa curiosité. Je trouve Brando un peu idiot d'agir ainsi, mais encore une fois je ne peux m'en plaindre alors que sa bêtise me permet d'avoir mes réponses.
Et des réponses il m'en donne, songé-je en parcourant sa lettre. Il parle beaucoup, il donne des détails, me raconte le déroulé des événements comme je l'ai souhaité, mais... Je déplore sa façon de s'exprimer qui me rappelle l'enfant qu'il est : son discours n'est pas structuré et au lieu de mettre les mots sur les choses il utilise parfois des onomatopées. Les seules réponses plus précises dont j'avais besoin, il est incapable de mes les donner et cela ne sert à rien d'insister : s'il n'a pas le nom des sortilèges en tête ou au moins leur formule (ou ne serait-ce que leur effet !), il ne peut rien m'apporter de plus. Pour des détails, il faudrait que je contacte un élève plus âgé. Macbeth pourrait répondre à mes questions, elle. Enfin, au moins ai-je une idée précise de ce qui est arrivé.
N'ayant aucune envie de m'attarder sur le courrier de Brando pour le moment, je fais léviter le parchemin jusqu'au bureau que Narym m'a installé dans la chambre et me laisse aller en arrière. Le regard plongé dans le plafond, j'essaie d'ignorer le vide qui s'agrandit autour de moi et qui ne fait que s'épaissir lorsque je me demande, comme actuellement, ce que je vais bien pouvoir faire de ma journée.
*
Courrier envoyé le jeudi 9 septembre 2049 en soirée, devrait arriver pour le petit-déjeuner du samedi.
Le parchemin est propre, plié en quatre et tenu fermé par une simple ficelle. Le nom et le prénom de Narcisse sont inscrits sur une face.
La lettre est rédigée à l'encre noire, les lettres sont petites mais correctement formées et lisibles. Aucune faute d'orthographe.
Le parchemin est propre, plié en quatre et tenu fermé par une simple ficelle. Le nom et le prénom de Narcisse sont inscrits sur une face.
La lettre est rédigée à l'encre noire, les lettres sont petites mais correctement formées et lisibles. Aucune faute d'orthographe.
Brando,
Je te remercie pour tes réponses.
Bristyle
Pas très bavarde, hein !
Cet endroit qui me rappelle la maison
L'IMMINENCE DU PARASITE
____________________________
____________________________
Dimanche 27 mars 2050
Dans le salon
20 ans
« Je retourne voir Mackenzie, aujourd'hui, m'informe Narym en déboulant dans le salon, apprêté comme s'il sortait voir feu le Ministre de la Magie lui-même.
— Je sais, marmonné-je sans détourner les yeux de la cheminée éteinte, tu me l'as dit au moins quatre fois que tu y allais.
— Pardon. »
Je tourne la tête pour apercevoir son sourire penaud. Il arrange sa cape de qualité sur ses épaules et s'assure que sa chemise est bien rentrée dans son pantalon.
« Comment je suis ? me demande-t-il en contournant le fauteuil pour venir se planter devant moi.
— Comme d'hab', réponds-je en le regardant de la tête aux pieds.
— Aelle... S'il-te-plaît... »
Je lève les yeux au ciel. Je n'aime pas quand il fait ça. Quand il abandonne ses sourires et ses expressions de visage apaisée pour me lancer ce genre de regard angoissé et pour me supplier de la sorte. Parce que lorsqu'il fait ça, je comprends qu'il est sérieux et je n'ai plus envie de faire la tête. Pourtant, j'aurais des raisons de la faire : aujourd'hui, il va voir Mackenzie. Parce que oui, elle s'appelle bien Mackenzie, ma future nièce, je n'avais pas mal vu la première fois que j'ai lu le parchemin qui annoncé que le dossier d'adoption de Narym avait trouvé preneur. Ou preneuse. Des mois plus tard, je considère encore que c'est un prénom ridicule, un prénom horrible que j'exècre, même quand mes frères s'amusent déjà à le raccourcir : Mac, Kenny, Kenzie, et j'en passe. Je ne compte plus le nombre de conversation durant lesquelles ils ont débattu pour savoir quel surnom ils allaient lui donner. Se sont-ils pris autant la tête avant ma naissance, quand ils ont dû faire l'horrible, le déconcertant, le mauvais choix de me surnommer Ely ? Certainement.
Narym est déjà allé la voir plusieurs fois. Apparemment, il faut qu'ils s'habituent l'un à l'autre ou quelque chose comme ça. Je m'en fiche. J'espère seulement que ça prendra le plus de temps possible avant qu'il ne devienne légalement son père et qu'elle vienne vivre ici. Je n'ai pas envie de penser à ça, je déteste penser à ça. Narym, lui, adore parler et penser à ça. Il le fait constamment, même si je sais qu'il se retient parfois avec moi parce que ces conversations se terminent en général mal — et je l'ai déjà envoyé se faire voir plusieurs fois quand il insistait pour qu'on parle de « ma réticence face à son futur enfant » afin de crever l’abcès. S'il y a quelque chose à crever dans cette histoire, ce n'est certainement pas un abcès.
Je soupire et cette fois-ci, les yeux levés vers Narym, j'essaie de le regarder réellement. Il a les cheveux bien coiffés et attachés d'un catogan, comme d'habitude. Sa chemise est bien repassée, son pantalon propre, ses chaussures sont bien cirées et sa cape semble presque luire tant sa qualité est bonne.
« Tu es très bien, Narym, dis-je finalement. Comme d'habitude.
— Merci... » Il sourit d'un air penaud. « C'est juste que ça me stresse.
— Ah bon ? fais-je ironiquement. Ça fait quoi, trois fois que tu la vois ? C'est bon, il faudra bien qu'elle te voit mal fringué un jour. De toute façon à son âge elle capte que dalle. »
Il grimace. Je comprends que je l'ai froissé, mais je ne reviens pas sur mes paroles. Il réagit toujours comme ça quand je parle d'elle de cette façon, même si j'ai raison.
« Quatre fois, me corrige-t-il en s'adossant au mur donnant sur le couloir. Et détrompe-toi, les enfants comprennent plus que ce qu'on imagine. Elle n'est pas si petite, tu sais, à quatre ans les enfants comprennent énormément de choses.
— Si tu le dis. »
Je laisse tomber ma tête contre le dossier du canapé. Si je n'aime pas parler de la gamine avec Narym, c'est parce que dans ces moments il devient béat et un peu idiot. Il sourit tout le temps, il frétille de joie et il ne s'arrête pas de la complimenter. « La dernière fois, elle a presque réussi à terminer la marelle ! Elle m'a fait un monologue interminable pour me parler de son jouet préféré. Elle m'a appelé Arym pour la première fois ! Elle a osé poser des questions. Elle a couru vers moi quand je suis arrivé. Elle m'a pris par la main, c'était tellement mignon. Quand elle réfléchit, elle fronce les sourcils. Et ses cheveux ont bien poussé depuis la dernière fois ! Tu sais ce qu'elle fait quand elle... » et ça n'en finit pas, il la complimente, il me noie sous les mots d'amour la concernant, il parle de ses prouesses, de ses réussites, de ses exploits. Comme si dessiner un trèfle était un exploit. Comme si sauter à pieds joints était une prouesse. Comme si prononcer — mal — le prénom de celui qui sera son père était une réussite. C'est ridicule, profondément ridicule.
Le pire, c'est que tout le reste de la famille fait la même chose. La dernière fois, Zakary, Natanaël, Aodren et papa sont venus à la maison. Pour faire quoi ? Pour choisir la couleur des murs de sa chambre ! Ils ont passé des heures à discuter de la décoration, à se demander s'il lui fallait une peluche veaudelune ou une peluche dragon pour sa première nuit, si le mobile enchanté devait faire de la musique ou non. Ils étaient tous les cinq installés autour de la table à prendre des notes, à rire, à discuter inutilement alors que cette fichue gamine n'habite même pas encore ici. Parfois, papa ou Narym se retournaient vers moi. « Et toi Aelle, tu en penses quoi ? Quand tu étais petite, tu adorais cette peluche billywig que tes grands parents t'avaient offert, tu ne la quittais jamais ! ». Je n'avais pas envie que l'on me rappelle quelle inutile petite humaine j'ai été quand je ne savais pas encore distinguer mon ombre de celle de ma voisine et que j'étais incapable de lire, d'apprendre par moi-même, de réfléchir sans l'aide d'un adulte, alors j'ai fini par partir dans ma chambre pour les laisser à leur petite activité de futur papa, futurs oncles et futurs grand-père qui n'ont rien d'autre de plus intelligent à faire que jouer les idiots à imaginer comment rendre aussi idiote qu'eux leur future fille, nièce ou petite-fille.
À chaque nouvelle visite que fait Narym à la gamine, le poids dans mon estomac se fait plus lourd. Aujourd'hui, c'est la quatrième visite. Combien en faudra-t-il pour qu'il ait l'autorisation de la ramener officiellement chez lui ? La dernière fois, il m'a dit qu'à cette étape-là de l'adoption, les choses pouvaient se faire rapidement. Cela pourrait donc très bien arriver dès ce soir ? Je n'ose pas poser la question, parce que je n'ai pas envie d'avoir la réponse.
Narym se détache du mur sur lequel il était appuyé. Il va récupérer son sac accroché à une patère.
« La prochaine fois, elle viendra certainement ici pour visiter. »
Mon cœur tombe tout au fond de mon corps. Il me semble même l'entendre cogner contre des parois imaginaires ; chaque rebond est douloureux. Je me contorsionne pour pouvoir regarder mon frère.
« Quoi ?
— Bah oui, fait-il doucement, comme pour ne pas me brusquer, je t'en ai déjà parlé : il faut bien qu'elle sache où elle va vivre, pour s'y habituer. Après ça, ça peut être assez rapide. »
Je ne dis rien. L'idée qu'elle vienne ici rend cette affaire un peu plus réelle. Je me laisse retomber dans le canapé, le regard fixé sur la cheminée vide. Mon cœur bat douloureusement de là où il est tombé. Mes doigts sont crispés sur le coussin que je tiens contre moi.
« Tu pourras être là ou non. Ce sera ton choix.
— Je ne serai pas là, dis-je à travers mes mâchoires crispées.
— Je... D'accord. »
Cache mieux ta déception, Narym.
« Je comprends. »
Je l'entends sourire même sans le regarder.
« Il n'y a pas de souci, tu pourras y aller à ton rythme. »
Il sait ce que j'en fais, de mon rythme ? Je sens la colère grimper dans mon corps, la colère noire, la colère épaisse, celle qui remplace le sang dans mes veines et qui reste là des jours durant, celle qui colle à la peau, celle dont on a du mal à se débarrasser. La même qui me poursuit parfois quand je reviens de mes rendez-vous avec Kristen, la même qui m'envahit quand je pense à elle même quand je suis loin. Celle qui est devenue familière ces derniers mois, parce qu'elle a remplacé la tristesse sourde et l'ennui dans lesquels je baignais avant ça. En ce moment, c'est soit cette colère, soit une angoisse dévorante. Ça alterne plus ou moins fréquemment. C'est épuisant. Alors, Narym, je n'ai vraiment, mais vraiment pas envie de parler de la gamine qui t'arrachera à moi très bientôt, d'accord ?
« Aelle, tu sais que..., commence-t-il sur cette voix qui signifie qu'il va essayer de me rassurer.
— Arrête, l'interromps-je brusquement. J'ai pas envie d'entendre ça. File à ton rendez-vous. File à ton rendez-vous, répété-je parce que je sais qu'il va insister. De toute façon, j'ai des choses à faire. »
Je me lève souplement. Du coin de l'œil, j'aperçois son corps figé dans l'entrée.
« À plus, Nar, » lancé-je nonchalamment en disparaissant dans le couloir.
Je m'enferme dans ma chambre. Quelques secondes plus tard, j'entends la porte d'entrée se refermer derrière lui. Je m'adosse à la porte et pousse un long soupir. Je ferme les yeux, mais ça n'apaise pas les choses désagréables que je ressens. Au contraire, j'ai l'impression que c'est encore plus présent dans le noir, ça me noue la gorge et me serre le cœur.
« Putain de Mackensie, » sifflé-je méchamment.
Alors sur un coup de tête, j'attrape ma sacoche et ma baguette, une cape, et je sors de l'appartement. Je transplane sur mon Plateau où siège le squelette d'une petite maison en bois qui peine à se construire. Là, je me défoule sur des arbres qui n'ont rien demandé, je transforme la colère poisseuse que je ressens en quelque chose de plus moche encore, et de plus noir.
Cet endroit qui me rappelle la maison
PROMIS, NARYM, JE VAIS ARRÊTER D'ÊTRE MOI-MÊME
___________________________
___________________________
Fin juin 2050
Dans le salon
20 ans
« Tiens, Aelle. Bois vite avant que ça refroidisse. »
Narym pose la tasse sur la table base et jette un regard inquiet vers les volutes qui s'élèvent au-dessus du liquide. Il sait que sa sœur aime boire chaud, mais il a tout de même hésité à baisser la température pour ne pas qu'elle se brûle. S'il s'en est empêché, c'est parce qu'il s'est rendu compte que faire cela le ferait ressembler à son père, qui prend souvent les devants pour prévenir leurs besoins même quand ses enfants ne le désirent pas. À cette époque charnière où le fils va lui-même devenir père, Narym se questionne beaucoup sur le père qu'a été Zile et sur celui que lui veut être. Il y a beaucoup de choses qu'il prendra de sa propre éducation, parce qu'il a conscience que son père a été un très bon parent. Malgré tout, comme tout enfant qui se respecte, Narym a le honteux espoir plein de naïveté de ne pas être comme ses propres parents, tout en sachant qu'il reproduira fatalement certaines choses. Comme vouloir contrôler la température d'un thé alors même qu'il sait que celle qui va le boire l'aime brûlant comme il l'est actuellement.
Aelle, d'ailleurs, lui jette un regard acéré par-dessus son livre, comme si elle trouvait son conseil absolument déplacé. Narym a une grimace dépité, mais il ne fait rien pour s'excuser. Il se laisse tomber dans le fauteuil avec un soupir, les doigts enroulés autour de sa tasse. La chaleur est agréable par un temps pareil : aujourd'hui, un orage a tonné toute la journée au-dessus de Mochdinam et la pluie n'a pas cessé un instant de tomber et de frapper contre les vitres. Les deux Bristyle ont passé la journée à lire dans le salon, à se servir des tasses brûlantes et, parfois mais rarement, à discuter de sujets légers. Et toute la journée Narym a senti son cœur voltiger dans sa poitrine à l'idée d'évoquer avec Aelle le sujet qui le taraude.
Comme souvent quand il doit s'adresser à sa sœur, Narym ressent une angoisse qu'il sait ne pas être saine ni même normale. Avoir peur de parler de sujets fâcheux avec quelqu'un n'est jamais normal et jamais sain. Il déteste ressentir cela, lui qui a toujours été très attentif aux autres et qui met un point d'honneur à parler de ses émotions et de ses sentiments pour éviter tout malentendu. Avec Aelle, c'est compliqué. Si elle n'a aucun mal à entendre certaines choses, pour d'autres c'est impossible de lui parler. Et ces derniers mois... Ces dernières années, même, un sujet en particulier prend toute la place dans l'esprit de Narym et le fait de ne pas pouvoir en parler avec légèreté avec Aelle, que ce soit pour en discuter avec elle ou pour confier ses craintes, lui pèse énormément. Après tout, sa fille est déjà tout pour lui. Il souffre de ne pas pouvoir en parler.
Et justement, le sujet qu'il doit évoquer avec sa sœur aujourd'hui concerne Mackenzie. Pour en avoir discuté récemment avec Zakary, il est plus que conscient de la nécessité d'évoquer le problème avec celle qui partagera très bientôt la vie de sa nièce puisqu'elle vit dans leur appartement.
Narym considère observe Aelle. Assise bien droite sur le canapé, les jambes croisées, elle est plongée dans la lecture d'un livre posé sur ses genoux. C'est rare qu'elle reste aussi longtemps dans le salon, qu'elle passe autant de temps à lire : depuis quelques mois, impossible d'ignorer sa difficulté à se concentrer. Depuis le début de l'année scolaire, d'ailleurs, c'est évident qu'elle a perdu le goût à ce qui était des loisirs par le passé. Mais de toute manière, c'est une certitude qu'elle va mal, sinon pourquoi aurait-elle menti et fait croire à toute la famille qu'elle s'était inscrite pour une nouvelle année à l'AESM alors que ce n'est de toute évidence pas le cas ? Le ventre noué par l'inquiétude, Narym ne parvient pas à détourner les yeux de sa petite sœur. Encore un sujet dont il est impossible de discuter avec elle : s'il n'évoquait ne serait-ce que le sujet, elle se braquerait et quitterait la pièce aussitôt. Et s'il en est persuadé, c'est bien parce qu'il a déjà essayé à plusieurs reprises.
« Quoi ? »
La voix cassante d'Aelle retentit dans le salon. Son regard se plante dans le sien. Froid, agacé, mais c'est naturel chez elle et Narym a compris depuis très longtemps que cette froideur n'était pas synonyme de méchanceté. Face à son silence, Aelle arque un sourcil sur son front.
« Quoi ? répète-t-elle. Tu me dévisages. »
Narym camoufle un sourire derrière sa tasse, mais il sait au fond de lui que le moment est arrivé. Ce serait idiot de sa part et immature de faire comme il a fait il y un an et demi, à savoir repousser le moment de lui parler, tellement repousser que c'est Aodren qui a fini par cracher le morceau sans le faire exprès. La colère d'Aelle était trop ardente pour qu'il prenne le risque de reproduire la même erreur.
« Je te dévisage, c'est vrai, » reconnaît-il avec un sourire amusé.
Il se penche pour poser sa tasse sur la table basse et en profite pour prendre une grande inspiration pour calmer son cœur affolé.
« Est-ce qu'on peut discuter de quelque chose ? » demande-il d'une voix douce en s'efforçant de garder un visage lisse et d'avoir une expression apaisante.
Mais ce qui est censé apaiser les autres n'apaise jamais Aelle, aussi cette dernière plisse-t-elle les yeux, soudainement méfiante et sur ses gardes. Ses doigts se crispent sur la couverture de son livre.
« Parler de quoi ?
— De Mackenzie. »
Autant ne pas y aller par quatre chemins. Narym se redresse inconsciemment. Parler de sa fille le met toujours en confiance : il sait exactement où il veut aller avec elle et c'est peut-être la première fois de sa vie qu'il se sent aussi sûr de quelque chose. Lui qui a toujours eu du mal à évoquer certaines choses, à prendre certaines décisions de peur de blesser quelqu'un, aujourd'hui, pour Mackenzie, il se sent capable de tout. Même de confronter sa petite sœur pour s'assurer qu'elle n'entache pas le bonheur de son enfant.
Aelle se tend aussi tôt, son regard s'assombrit, ses mâchoires se crispent. Elle tourne les yeux vers l'âtre éteint de la cheminée. Elle referme son livre dans un claquement.
« C'est vraiment nécessaire ? fait-elle à travers ses dents serrés.
— Bien sûr, souffle Narym en essayant de croiser son regard. Elle viendra bientôt vivre ici, il faut qu'on en parle, tu ne crois pas ?
— Non, répond Aelle en fronçant les sourcils et en s'enfonçant dans son attitude boudeuse, ça va arriver dans tous les cas, pourquoi en parler ?
— Parce que j'ai des choses à dire. Tu n'as rien à dire, toi ?
— Non. »
Menteuse, songe Narym en voyant sa sœur s'assombrir davantage, si tant est que cela soit possible. Si elle en disait davantage, toute cette situation serait beaucoup moins difficile pour elle. Si elle avouait tout simplement qu'elle a peur de perdre l'amour de son frère — c'est tellement évident que ça crève les yeux —, elle se sentirait beaucoup mieux et elle pourrait voir tous les efforts qu'il fait pour la rassurer et lui prouver qu'elle restera toujours sa petite sœur, efforts qu'elle est incapable de voir tant qu'elle persiste dans ce comportement. Mais bien sûr, jamais Aelle ne fera l'effort d'ouvrir les yeux. Néanmoins... Pour vivre avec elle depuis longtemps et pour être celui qui la comprend le mieux depuis qu'elle est toute petite, tout simplement parce qu'il est extrêmement empathique, Narym sait qu'il peut réussir à l'atteindre, ne serait-ce qu'un peu.
« Pas de souci, c'est moi qui vais parler, alors, » dit-il en prenant une voix légère.
Elle lui jette encore un regard méfiant. Son frère soutient son regard. Il a envie d'être franc et sincère avec elle.
« Tu sais que Mackenzie est déjà venue ici. »
Aelle hausse les épaules sans répondre. Évidemment qu'elle le sait puisqu'elle a tout fait pour ne pas être présente le jour même.
« La prochaine étape, c'est qu'elle vienne passer quelques jours ici. Une nuit ou plusieurs si elle se sent bien. Après, et après plusieurs entretiens avec le Havre des petits mages, l'adoption sera officielle et Mackenzie viendra définitivement vivre ici. Ça arrivera d'ici deux mois, trois maximum. »
Aelle est tellement tendue qu'elle parait prête à exploser. En fait, elle est glacée de l'intérieur. D'une glace impossible à briser. De l'extérieur, elle parait simplement très en colère. Mais Narym sait.
« Elle viendra en juillet passer sa première nuit ici. La date n'est pas encore décidée, mais... »
C'est difficile de parler dans ce silence profond et face aux mâchoires crispées d'Aelle qui refuse de le regarder, mais Narym prend sur lui pour ignorer le malaise dans lequel le plonge le comportement d'Aelle. Cette discussion est essentielle, il ne peut pas être lâche.
« J'aimerais que tu sois présente pour cette soirée. On pourra la passer tous les trois, toi, moi et Mackenz...
— Non merci. »
Sa voix claque l'air. Un grand froid envahit Narym. Il sent son visage perdre ses derniers traits de légèreté. L'ambiance dans la salon se refroidit drastiquement. Il inspire doucement par le nez. Heureusement, il n'a jamais été le genre d'homme a choisir la colère comme réaction.
« Tu vas vivre avec elle, je veux que tu la rencontres avant qu'elle ne pose ses valises ici. »
Sa voix a sonné plus froidement qu'il ne le souhaitait, mais Narym y voit la meilleure façon pour faire passer sa détermination. D'ailleurs, cela fonctionne car Aelle arrache ses yeux de l'âtre pour le regarder. Elle ne dit rien. Elle se contente de la regarder.
« Ça va arriver, Aelle, souffle-t-il en se penchant en avant. Elle va venir vivre ici et toi aussi tu vis ici. Ça me rend très heureux que tu sois avec moi, mais tu dois rencontrer ma fille, c'est essentiel que... »
Une inspiration, une autre. Ne pas laisser son angoisse décider pour lui. Ne pas laisser sa peur s'exprimer à sa place. Il se redresse, plus calme. Chaque chose en son temps.
« J'aimerais que tu passes cette soirée avec nous. C'est la première fois qu'elle dormira là. Elle est au courant que je vis avec toi, tu sais. Je lui ai parlé de sa tante. »
Il n'aurait peut-être pas dû employer ce mot parce qu'une grimace traverse les traits d'Aelle quand il le prononce. Mais Narym ne regrette pas : c'est ce qu'elle est, la tante de Mackenzie. Il faut qu'elle l'accepte parce que Narym refuse d'évincer sa sœur de sa vie ou de celle de sa fille.
« Elle est très impatiente de te rencontrer. Je lui ai dit que tu étais très forte en magie et depuis elle n'arrête pas de me demander si tu pourras lui faire une démonstration quand vous vous verrez. C'est vrai, insiste Narym en voyant le regard dubitatif que lui lance Aelle.
— Mh, » fait cette dernière en détournant les yeux vers la cheminée.
Ce qui ressemble à une victoire pour un homme aussi positif que Narym.
« Tu réfléchiras à un sortilège que tu pourrais faire devant elle ? Quelque chose avec de la couleur, sourit-il, elle va adorer.
— Peut-être, » finit par marmonner Aelle du bout des lèvres.
Narym sent son cœur exploser dans sa poitrine : pour Aelle, ce peut-être est l'équivalent d'un oui.
« Tu seras là, alors ? insiste son frère qui a besoin d'une réponse précise. Je sais que tu as du mal avec tout ça, mais je pense que ça pourrait te faire du bien de la rencontrer. Ça ne changera jamais rien de l'amo...
— Je serai là, c'est bon, » siffle-t-elle en le fusillant du regard.
Douloureux, se dit Narym qui déteste être la cible de regard aussi froid, mais au moins a-t-elle dit oui. Il se rencogne contre son dossier et s'efforce de sourire. Cela ressemble davantage à une grimace, mais de toute manière Aelle ne regarde pas vers lui. Il se sent soulagé d'avoir eu cette réponse, mais son ventre est encore noué. La conversation n'est pas terminée et la suite sera certainement bien moins agréable. Mais elle est tout aussi essentielle, peut-être même davantage...
« Très bien, articule-t-il doucement au bout d'un moment. J'aurais aussi voulu te parler de ton...
*
« ... comportement, annonce prudemment Narym d'une voix pourtant très claire et sûre d'elle.
— Mon comportement ? questionné-je avec les prémisses d'un rire moqueur au coin des lèvres.
— Toi et moi savons pertinemment bien qu'il t'arrive plutôt souvent de rentrer à la maison alcoolisée, de rentrer bruyamment à la maison et...
— On ne va pas parler de ça, Nary...
— Si, on va le faire. »
La voix implacable de mon frère résonne dans le salon et m'empêche de terminer ma phrase. J'abandonne mon livre à côté de moi pour mieux croiser les bras sur ma poitrine. Il n'en a pas assez de parler de sa fille ? Et puis, mon comportement ? Je vais pas rentrer dans la chambre de sa gamine et dégueuler dans son lit, qu'est-ce qu'il croit, par Merlin ?
Narym a le même regard que maman dans ses jours de colère. Ce qui est rare venant de lui. Cela qui me convainc de ravaler l'insulte qui est à ça de déborder de mes lèvres. Je me contente de le fixer d'un air colérique ; et lui me fixe tout autant, sans pour autant exprimer la moindre colère. Il est juste très froidement déterminé à me dire ce qu'il veut me dire.
« Il t'arrive de rentrer fortement alcoolisée ces derniers temps, répète-t-il lentement en emprisonnant mon regard, et de sentir senti l'alcool au réveil. Parfois, tu fais tomber des objets sur le chemin jusqu'à ta chambre et je retrouve le lendemain avant d'accueillir les enfants des vases brisés ou pire, la porte de l'appartement ouverte. Souvent, tu me dis que tu seras présente pour le repas du soir mais tu ne préviens jamais quand tu te désistes au dernier moment. D'autres fois... Non, laisse-moi parler, me prie Narym en me voyant ouvrir la bouche. D'autres fois, sans que ça n'ait aucun lien avec l'alcool, tu te mets en colère sans raison, alors tu quittes la pièce tout à coup, tu hausses le ton, il t'est même arrivé de bousculer la table, de donner un coup dans le canapé ou de ranger un peu trop violemment ta chaise... »
Je détourne les yeux pour ne pas voir son regard sur moi. Mon cœur bat vite dans ma poitrine, ma gorge se noue. J'ai envie de partir sur un coup de tête en claquant la porte derrière moi parce que je déteste ce qu'il est en train de dire de moi. Mais cela ne ferait qu'affirmer ce qu'il raconte, hein ? Alors je reste silence, immobile, les mâchoires serrées, incapable devoir où mon frère veut en venir.
« Écoute, Aelle... Je te connais et je sais ce qui tu es, je vis avec toi depuis suffisamment longtemps pour avoir appris à me faire à toutes ces choses... Même si tu sais tout aussi bien que moi que je déteste quand tu te montres violent en ma présence... »
Malgré moi, je croise son regard. Il a beau être en train de m'engueuler, c'est du moins ainsi que je le prends, ça ne l'empêche pas de me sourire quand il me voit le regarder. Je grimace en levant les yeux au ciel. Oui je sais qu'il déteste ça, nous en avons parlé plusieurs fois depuis que je suis ici et nous en parlons régulièrement car il m'arrive régulièrement de claquer des portes un peu trop fort et de bousculer la table dans des moments de colère.
« J'ai appris à vivre avec toi, mais... »
Il suspend sa voix, hésite. Je coule un regard dans sa direction, la crainte me dévorant soudainement les entrailles. J'ai peur qu'il me dise qu'il ne veut plus de moi ou pire qu'il me demande de déménager. Quand il reprend la parole, c'est en redressant le dos, le regard implacable.
« Mais je refuse que tu aies un tel comportement devant ma fille. Tu as ton caractère et je ne veux pas te changer, mais je refuse que tu rentres alcoolisée à la maison. Tu veux boire ? C'est ton souci, Aelle, je sais que tu ne veux pas en parler, même si je serai toujours là pour toi si tu décides un jour que tu en as envie ou besoin. Mais tant que ce n'est pas le cas et tant que tu décides de passer tes soirées à boire, je refuse que tu rentres ici pour dormir, est-ce que c'est clair ? Pas lorsque ma fille sera présente. »
Sa voix tonne et impose. Chaque mot est un coup de plus. Pas parce qu'ils sont douloureux, mais parce que Narym a la voix de celui qui se fera écouter quoi qu'il en coûte. Il attend que mon regard croise le sien pour poursuivre.
« Tout comme je refuse que tu aies le moindre comportement violent devant elle ou que tu utilises la magie pour exprimer ta colère.
— Non, mais j'allais pas..., commencé-je en me redressant vivement, offusquée qu'il me pense capable d'une telle chose.
— Non, laisse moi finir, » ordonne-t-il en fronçant les sourcils.
Narym ne fronce que rarement les sourcils, aussi me tais-je en me rencognant dans le canapé, la moue boudeuse.
« Si tu veux exprimer ta colère devant elle, tu le feras avec des mots ou alors tu quitteras la pièce sans faire d'esclandre. Je refuse, et je veux que tu comprennes ça, Aelle, que qui que ce soit fasse preuve de la moindre violence devant elle. Tu as du mal à gérer tes émotions mais tu vas devoir faire un effort pour elle.
— Je...
— Non, je n'ai toujours pas fini. »
Il soupire longuement et m'observe dans un silence assez relatif (ma respiration affolé hurle tant à mes oreilles que le silence ne peut pas exister).
« Je veux que ma fille grandisse dans un environnement sain et agréable, poursuit Narym à voix basse. Je ne veux pas que tu lui fasses de fausses promesses.
— J'vais rien lui promettre, marmonné-je en éloignant mon regard de son visage de père qui me met hors de moi.
— Quand tu ne viendras pas au repas du soir alors que tu n'auras pas prévenu de ton absence, ce sera une promesse bafouée, Aelle. Quand elle espérera te voir à la maison sans que tu aies dit que tu ne rentreras pas, ce sera la même chose. Je n'ai pas envie qu'elle t'attende constamment, qu'elle...
— Elle ne m'attendra pas ! tonné-je soudainement en me redressant, affirmant mon propos en désignant d'un geste colérique la salle à manger. Elle ne me connait même pas, elle sera juste contente quand elle pourra passer une soirée toute seule avec toi ! »
Narym et moi nous affrontons du regard. Ce coup d'éclat, c'est exactement tout ce qu'il me demande d'arrêter. J'en ai conscience. Il en a conscience. Je me renferme brusquement.
« C'est là où tu te trompes, Ely, murmure Narym d'une voix douce, usant sans la moindre vergogne de mon surnom. Elle s'attachera à toi et elle attendra avec impatience sa tante. C'est une enfant... Elle aura envie de passer du temps avec toi, d'apprendre à te connaître, de voir ses repas avec son père égayés par sa tante. »
Je ne réponds rien parce que je n'y crois pas. Cette gosse sera comme tous les autres. Il n'y a pas de raison pour que ce soit autrement. Et de toute manière, je n'ai aucune envie de passer du temps avec elle, moi, aucune envie qu'elle m'attende, qu'elle m'espère. Je ne veux rien d'elle. Je ne veux même pas qu'elle soit dans ma vie. Je ne veux pas de sa présence dans celle de mon frère. Je ne veux pas des mois qui arrivent, je ne veux pas des changements qu'elle va nous imposer. Je ne veux rien.
Je détourne les yeux loin du visage de Narym pour qu'il ne voit pas qu'ils commencent à s'humidifier. J'ai trop honte pour permettre qu'il en prenne conscience.
« Alors je refuse que tu lui fasses de faux espoirs, » conclut mon frère à voix basse.
Le silence reprend ses droits dans le salon. Si j'ai bien entendu tout ce qu'il m'a dit, j'ai du mal à me concentrer dessus ou même à réaliser ce que cela signifie réellement. La seule chose que j'ai réellement compris, c'est : tu ne corresponds pas à ce que je veux pour ma fille. Alors pourquoi me permettre de rester ici ? Pourquoi ne pas tout simplement me foutre à la porte ? Il serait tranquille comme ça ! Aucun risque que sa gosse fréquente sa méchante sœur ! Allez, fous-moi à la porte, Narym ! Je sais que tu en crèves d'envie.
Mais Narym ne fait pas ça. Narym pousse un soupir tremblant parce qu'il ressent trop de choses et il m'adresse un sourire maladroit que je ne regarde pas. Narym, au lieu de me virer de chez lui pour que les choses soient plus simples, me dit :
« Je veux que tout se passe bien et j'ai envie de vivre tout ça avec toi, Aelle. Est-ce que tu peux me promettre que tu tu respecteras mes demandes ? C'est ma seule exigence quant à ta présence ici. »
Il le dit de façon très claire, sans détournant les yeux : si tu ne peux pas me promettre ça, tu dégages de chez moi. Et moi, je sens ma gorge se nouer et un gouffre s'ouvrir sous moi. Ces derniers mois, je ne compte plus les fois où je me suis effondrée en sanglots. Je ne compte plus toutes mes crises de colère, toutes les crises de panique qui m'ont fait perdre le contrôle de mon corps. Je commence à peine à me dire que les rendez-vous du jeudi à dix-sept heures sont une donnée stable dans ma vie, je commence à peine à y croire, à l'accepter et même à m'en réjouir... Je ne peux pas perdre ça, le reste... Ma vie ici, ma chambre, les cheveux en vrac de Narym quand il se lève le matin et qu'il n'est pas réveillé, ses sourires dès qu'il vient toquer à ma chambre pour me donner l'assiette qu'il m'a préparé pour le déjeuner sans que je lui en fasse la demande, sa présence silencieuse auprès de moi qui m'empêche de m'effondrer. Je ne peux pas perdre ce que j'ai ici, parce que si je perds ça, que me restera-t-il ? Narym, je le comprends désormais, fait partie de quelques rayons qu'il me reste encore, même si je l'ignore la plupart du temps et que je préfère croire que je me débrouille sans lui. Je ne peux pas perdre ça. Je ne peux pas. Je ne peux pas.
« Ouais. »
C'est d'une voix rauque que je dis ça. Je me dis que je pourrais rester dormir chez Oswald si je bois trop un soir, il ne refusera jamais. Et si je suis en colère alors que la gamine est là, je transplanerai et irais hurler un peu plus loin. C'est facile, non ? C'est facile de ne pas être exactement qui on est, hein ? C'est facile quand on vit constamment dans le déni, quand on est incapable du moindre changement, de la moindre introspection. C'est facile, hein ?
« Je te promets, Narym. C'est bon. »
Je suis incapable d'en dire plus. Je ne veux pas qu'il me désigne la porte. Je ne veux pas qu'il me tourne le dos. Parce que ce serait facile pour lui de le faire, maintenant qu'il a une enfant. Pourquoi garderait-il sa sœur problématique dans sa vie maintenant qu'il a une gosse ? Alors je dis je te promets même si tout au fond de moi je sais que je ne peux pas promettre une telle chose. Parce que je suis absolument incapable d'être qui il veut que je sois.
Mais ce jour-là, Narym me sourit, rassuré. Il hoche la tête parce qu'il veut me croire, même si lui aussi, au fond, il sait que je n'en suis pas capable. Nous nous leurrons, jusqu'au jour où ce ne sera plus possible de se leurrer. Ce jour-là, je me contenterai d'être moi-même et Narym se rendra compte que ce n'est pas cela qu'il veut dans la vie de sa fille.
Je n'ai pas conscience, ce jour-là, que ce moment arrivera très rapidement.